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Full text of "La réforme sociale en France déduite de l'observation comparée des ..., Volume 2"

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LA 

RÉFORME SOCIALE 

EN FRANGE 



II 






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L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de repro- 
duction à rétranger. — Cet ouvrage a été déposé au ministère de 
rintérieur (direction de la librairie) en janvier 1872. 



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LA 

RÉFORME SOCIALE 

EN FRANCE 

DÉDUITE 

DE L'OBSERfiTION COHPiBiB DES PEUPLES EDROPÉENS 

PAR 

M. F. LE PLAY 

Inspecteur général des mines 

Commissaire général anx Expositions universelles de 185S , 186S et 1867 

Auteur des Ouvriers européens , de V Organisation du travail, ie Y Organisation 

de la famille, etc. 

aUiTRISMS ÉDITION, REYUB ET GORRIGÉB 

Je passai ma jeunesse à TOyager... J'avais 
toujoTirB un extrdme désir d'apprendre à dis- 
tinguer le vrai d'avec le faux, ponr voir 
olah* en mes actions et marcher avec assu- 
rance en cette vie. 

(Desoabtbs, Discours de la Méthode.) 

TOME DEUXIÈME 



TOURS 

ALFRED MAME ET FILS, LIBRAIRES-ÉDITEURS 
PARIS, DENTU, LIBRAIRE 

PALAIS-ROYAL, 49, GALERIE d'ORLÉANS 

1872 

Tons droits réservés 



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scrc.^r^.9.^ 









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LA 

RÉFORME SOCIALE 



o»{o 



CHAPITRE IV 

LE TRAVAIL 



fiCs politiques venlent, en un État bien 
réglé , plus de maîtres es arts mécaniques 
que de maîtres es arts libéraux. 

(Cardinal de Richelieu, Teitament poli- 
tique , Ire partie , ch. ii , sect. 10. ) 



S 31 

LE TRAVAIL EST LE PRINCIPAL AUXILIAIRE DE LA VERTU; MAIS LA 
RICHESSE, FRUIT DU TRAVAIL, EST SOUVENT L'AUXILUIRÈ DU 
VICE. 

Conformément à la loi établie dans le Livre 
saint ^, l'homme ne peut se procurer que par le 
travail, c'est-à-dire par un effort de ses organes 
accompli avec une intelligente volonté, les pro- 

1 « Chaque jour de ta vie, tu demanderas ta nourriture au tra- 
« vail. » {Genèse, m, 47.) 

11 1 



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2 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

duits nécessaires à la conservation de son exis- 
tence. 

Depuis les premiers âges de l'histoire, les races 
humaines offrent trois catégories qui se distin- 
guent profondément par la nature de leurs tra- 
vaux. Les sauvages, races inférieures (§51) er- 
rant sur de vastes espaces, exploitent les produits 
spontanés du sol par la chasse , la pêche ou les 
cueillettes. Les pasteurs, élevés beaucoup plus 
haut dans Tordre intellectuel et moral, vivent, 
sous la tente, de Texploitation des troupeaux, en 
parcourant des steppes fertiles. Les sédentaires 
enfin s'établissent dans des demeures fixes, et se 
livrent à des travaux plus soutenus, plus pro- 
ductifs que ceux des nomades, l^orsqu'il adopte 
la vie sédentaire , l'homme complique de plus en 
plus le régime du travail. Il soumet peu à peu 
les forces vitales à son empire ; il s'approprie le 
sol , les plantes et les animaux ; et il fait concou- 
rir à ses fins l'action des agents naturels. A l'ori- 
gine, il se contente d'employer à l'état brut les 
produits de la localité où il est établi. Bientôt il 
se procure par voie d'échange les produits des 
autres régions : et il fait subir aux matières dont 
il dispose, dans la nature intime aussi bien que 
dans la forme, des modifications qui équivalent 
presque à une création. L'homme enfin exerce 
d'une manière encore plus formelle le pouvoir 
créateur : il s'applique à des œuvres qui n'em- 



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§ 31. — LE TRAVAIL ET LA RICHESSE 3 

pruntent presque rien à la matière, et qtii tirent 
leur principale valeur du sentiment et de la pen- 
sée. Sous ces influences, la prospérité d'une race 
est pai'fois devenue pour les autres un sujet d'ad- 
miration, quand chaque progrès de l'intelligence 
et de la matière a été complété par un progrès 
équivalent dans l'ordre moral (§2). 

C'est ainsi que, par l'asservissement du monde 
physique et par la culture des forces intellec- 
tuelles et morales , les sociétés humaines déve- 
loppent successivement les industries pastorales, 
agricoles, forestières, minérales et manufactu- 
rières, le commerce, la colonisation et les pro- 
fessions libérales. Elles peuvent alors s'accumuler 
en masses denses sur un espace déterminé, dans 
un état croissant de bien-être ; car cette réunion 
d'aptitudes agissant dans un milieu stable, y crée 
par quantités presque indéfinies des ressources 
inconnues aux peuples nomades. C'est dans cette 
agglomération intelligente que consiste essentiel- 
lement l'œuvre de la civilisation % qui est, à vrai 
dire, le régime du travail fécondé par l'intelli- 
gence et par la vertu. 

Le travail est , après les trois institutions fon- 
damentales (ch. I à m), le mobile qui élève le 



2 J'essaie de déHnir ce mol vague , dont remploi altère singu- 
lièrement la clarté de la langue de Descartes. J'espère que nos 
lettrés le supprimeront quand ils reviendront à leur mission prin- 
cipale^ la distinction du vrai et du faux. 



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4 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

mieux rhumanité vers l'ordre moral : il implique 
une fatigue du corps ou de l'esprit, fort pénible 
pour ceux qui n'y sont pas plies de longue main ; 
en sorte que l'homme ne s'habitue à un travail ré- 
gulier qu'en domptant, avec une volonté soute- 
nue, ses instincts sensuels et la propension, pour 
ainsi dire animale , qui le porte d'abord à éviter 
tout effort pénible. Cette réaction continuelle de 
l'âme sur les organes physiques est au fond la 
meilleure culture de la vertu ; c'est du moins celle 
qui est le plus accessible à toutes les conditions. 
L'amour du travail est l'une des grandes forces 
de l'homme civilisé, et l'une des causes de l'em- 
pire qu'il exerce sur le monde physique. Les 
résultats du travail qui transforment journelle- 
ment la surface de notre planète sont eux- 
mêmes la plus évidente manifestation de cette 
autorité. 

Au reste, la Providence reproduit dans cet 
ordre de phénomènes l'harmonie qui apparaît 
dans l'œuvre entière de la création : elle fait de 
l'apprentissage de la profession , comme de l'ini- 
tiation à tous les devoirs sociaux, un effort pé^ 
nible , afin de relever, dans l'estime des hommes, 
la perfection morale qui est pour eux le but su- 
prême. En même temps, elle veut que la pratique 
soutenue du travail et de la vertu soit la source 
des jouissances les plus vives et les plus durables 
qu'on puisse goûter dans la présente vie. L'habi- 

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§ 31. — LE TRAVAIL ET LA RICHESSE 5 

tude du travail attache les hommes à la religion , 
mieux que ne le font les loisirs de la richesse. 
Au milieu des traits excellents que présente l'or- 
ganisation religieuse de l'Angleterre (§ 11), on 
voit poindre çà et là, parmi les classes supérieures 
de ce pays, des symptômes de tiédeur. Les témoi- 
gnages de ferveur, les entreprises de propagande 
et notamment les prédications faites sur la voie 
publique, émanent presque toujours de dissidents 
appartenant aux classes moyennes. Ces dissi- 
dents, voués avec acharnement à l'exercice d'une 
profession, considèrent le culte du dimanche 
comme la vraie diversion au labeur des autres 
jours. 

Le travail, sous toutes ses formes, n'est pas 
seulement une des grandes sources de l'ordre 
moral : il est en outre un des principaux moyens 
de progrès intellectuel. On a souvent dit, à tort, 
que les travaux usuels , en absorbant les loisirs 
nécessaires aux exercices scolaires, abaissaient 
beaucoup le niveau des intelligences. Il importe 
sans doute, comme je l'expliquerai au chapitre 
suivant (§ 47), qu'une certaine dose d'enseigne- 
ment scientifique et littéraire soit jointe à l'ap- 
prentissage de chaque profession. Mais, en exa- 
gérant cette thèse comme le font aujourd'hui les 
orateurs en quête de suffrages populaires, on 
tombe dans une dangereuse erreur. Considérés 

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6 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

en eux-mêmes, les travaux usuels constituent 
un excellent moyen d'instruction (§ 32) ; et, lors- 
qu'ils s'exercent dans une société inspirée par la 
religion et ennoblie par la famille-souche, ils con- 
fèrent aux simples artisans une haute valeur in- 
tellectuelle. 

Une société tire sa force de l'ordre intellec- 
tuel, et surtout de l'ordre moral, beaucoup plus 
que de l'ordre matériel ; en sorte que le travail , 
même peu fructueux, est plus utile que la ri- 
chesse. Le peuple qui, par un privilège funeste, 
pourrait subsister sans travail serait, par cela 
même, frappé de décadence. N'a-t-on pas ob- 
servé de tout temps l'influence fâcheuse exercée 
sur les nations équatoriales par un climat qui, 
multipliant les productions spontanées , rend le 
travail à la fois moins nécessaire et moins at- 
trayant? Par les mêmes motifs, les classes diri- 
geantes d'une nation perdent leur ascendant en 
devenant oisives. Ainsi, en France, la noblesse 
commença à décliner, dès que l'institution des 
armées permanentes l'eut dispensée du service 
militaire; elle tomba dans la corruption, quand 
le mauvais exemple des cours de François I«^ et 
de Louis XIV l'eut détachée des résidences ru- 
rales, des travaux agricoles et des devoirs du gou- 
vernement local ( § 52 ) . 

Le travail étant l'une des sources du bien-être 



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§ 31. — LE TRAVAIL ET LA RICHESSE 1 

matériel et de la perfection morale, il y a un inté- 
rêt public à adopter toutes les mesures qui créent 
ou perpétuent les habitudes laborieuses. Les so- 
ciétés antiques ont souvent atteint ce but en im- 
posant formellement aux hommes la pratique 
d'une profession, et en réprimant au besoin par 
la force les résistances personnelles. Les sociétés 
modernes gardent plus de ménagement envers 
les personnes; elles tolèrent, par exemple, l'oi- 
siveté , comme les autres vices qui ne troublent 
point la paix publique. Elles ne se bornent pas 
cependant à demander aux mœurs et à l'opinion 
l'appui nécessaire pour triompher des propen- 
sions à la paresse ; elles les combattent encore 
par des institutions positives. C'est ainsi notam- 
ment que, par de bonnes lois de succession 
(§ 22), elles appuient l'autorité paternelle, et 
favorisent la transmission simultanée du travail 
et de la vertu. 

Gomme je l'ai fait remarquer (§ 28), la nais- 
sance des jeunes générations renforce chaque 
jour la propagande du vice. La vieillesse et l'âge 
mûr, plies au travail par le sentiment des obliga- 
tions sociales , ont pour fonction essentielle d'in- 
culquer les mêmes habitudes aux jeunes gens, en 
réprimant chez eux l'instinct des jouissances sen- 
suelles et de l'oisiveté. Ce résultat reste toujours 
incertain sous le régime du Partage forcé. La jeu- 
nesse riche y trouvé le droit de gaspiller dans un 

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8 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

coupable repos les ressources accumulées par les 
aïeux ; en sorte que les salutaires influences du 
travail se conservent seulement chez les pauvres, 
qui sont le moins en situation d'en tirer des consé- 
quences utiles pour eux-mêmes et pour la société. 
Ce funeste régime a encore l'inconvénient d'atta- 
cher au travail l'idée de contrainte, et de présen- 
ter l'oisiveté comme une condition enviable. A ces 
divers titres, le Partage forcé est pour notre pays 
la cause d'un affaiblissement aussi infaillible que 
le serait une conquête attribuant à un peuple en- 
nemi le pouvoir de désorganiser périodiquement 
nos foyers et nos ateliers. 

Le but suprême du travail est la vertu et non la 
richesse ; et je comprends de plus en plus que l'in- 
telligence de cette vérité contient en germe toute 
la science sociale. 

- L'écueil de la richesse est indiqué par les faits 
contemporains (§8), aussi bien que par les en- 
seignements de l'histoire; et il est signalé par 
l'Écriture sainte en termes énergiques ^ 

Sans doute la richesse, fruit du travail et de la 



3 Jésus lui dit : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce 
que vous avez, et le donnez aux pauvres, et vous aurez un trésor 
dans le ciel; puis venez et me suivez. — Alors Jésus dit à ses 
disciples : Je vous dis en vérité qu'il est bien difficile qu'un riche 
entre dans le royaume des cieux. — Je vous le dis encore une 
fois, il est plus aisé qu'un chameau (ou un câble) passe par le 
trou d'une aiguille, qu'il ne l'est qu'un riche entre dans le royaume 
des cieux. (S. Matthieu, xix, 21 , 23 et 24.) 



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§ 31. — LE TRAVAIL ET LA RICHESSE 9 

tempérance, est par elle-même un élément de 
bien-être et de prospérité : elle peut développer 
chez l'homme de nouvelles aptitudes; elle lui 
donne de nouvelles forces pour soumettre le 
monde physique à son empire. Sous ces divers 
rapports, elle est un des signes les plus appa- 
rents d'une civilisation perfectionnée. Enfin, 
quand elle reste unie à la vertu, elle devient, 
pour la race où se produit cette union , une cause 
infaillible de supériorité (§8, note 4). 

Malheureusement la richesse amène le résul- 
tat inverse quand elle se développe rapidement. 
J'ai en vain cherché dans l'histoire une société 
qui , dans ces conditions , ait pu conserver à la 
vertu une influence souveraine. En permettant 
aux hommes de se soustraire à l'obligation du 
travail journalier, elle les expose aux inspirations 
de l'oisiveté, des passions brutales et des appétits 
sensuels. Elle les conduit ainsi à chercher, dans 
la consommation égoïste des biens transmis par 
les aïeux, les satisfactions que ceux-ci avaient 
trouvées dans la création de l'épargne destinée 
à assurer le bien-être de leurs descendants. 

Dès qu'elle a ainsi créé les mauvaises mœurs 
et l'égoïsme , la richesse engendre bientôt l'indif- 
férence pour les maux du prochain. L'antago- 
nisme naît alors du contact entre les pauvres 
voués à la misère et les riches livrés à toutes les 
jouissances du luxe. Ces funestes influences s'é- 

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\0 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

tendent de proche en proche , de la vie privée à 
la vie publique. Peu à peu les classes dirigeantes 
deviennent incapables de rempUr leur devoir : 
bientôt elles perdent les forces morales, sans les- 
quelles on ne peut imprimer aux subordonnés 
une utile impulsion; enfin elles désorganisent 
la société en pervertissant par leur exemple les 
femmes, les jeunes gens et les classes inférieures. 
C'est cet enchaînement de causes et d'effets qui, 
du progrès même, a fait si souvent sortir la déca- 
dence. C'est ainsi qu'aux mauvaises époques les 
esprits ont été conduits à l'idée pernicieuse de la 
chute fatale des nations (§4)*. 

La richesse cesse donc d'être bienfaisante si 
les lois et les mœurs ne conjurent point ces dés- 
ordres , si le sentiment du devoir ne croît pas 
dans la même proportion que la fortune , si les 
plus riches et les plus puissants ne sont pas en 
même temps les meilleurs et les plus dévoués. 
Les institutions qui se développent dans ce sens, 
donnent aussitôt à une nationalité une impulsion 
féconde. Dans ces conditions, en effet, les peuples 
jouissent du plus grand des biens, de la paix pu- 
blique fondée sur l'entente mutuelle de toutes les 
classes; car ils ne contestent jamais le pouvoir 
aux autorités qui pratiquent les devoirs imposés 
par la reUgion, la propriété et la famille. Et c'est 
ainsi que notre vieille constitution s'est mainte- 

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§ 32. — LES ARTS USUELS ET LES ARTS LIBÉRAUX 11 

nue, pendant des siècles, avec le principe noblesse 
oblige. L'ère de régénération qu'on voulait inau- 
gurer en 1789 ne sera définitivement ouverte 
que le jour où l'esprit du devoir sera restauré 
chez les classes dirigeantes. 

Je me fonde sur ces enseignements de l'his- 
toire, corroborés par les faits contemporains, 
pour étabhr dans cet ouvrage plusieurs principes 
fondamentaux de la réforme sociale. J'en déduirai, 
dans ce chapitre , certaines règles qui doivent à 
l'avenir classer dans l'estime des hommes les di- 
verses professions. 

S 32 

LES ARTS USUELS RÉUSSISSENT MOINS QUE LES ARTS LIBÉRAUX A 
ÉLEVER LE NIVEAU INTELLECTUEL DES TRAVAILLEURS; MAIS ILS 
LES PRÉSERVENT MIEUX DE LA CORRUPTION. 

Les travaux des peuples civilisés offrent deux 
grandes subdivisions : les uns, que j'appellerai 
arts usuels, consistent dans la production, les 
élaborations successives , le transport et la vente 
des objets matériels ; les autres, que je nommerai 
arts libéraux y comprennent les œuvres, pour la 
plupart immatérielles , ayant pour but le gouver- 
nement, la religion , la justice, la guerre, la mé- 
decine , l'enseignement ou la culture des beaux- 
arts, des lettres et des sciences. 



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12 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

Les professions libérales exigent plus que les 
professions usuelles la possession d'aptitudes 
éminentes. Cultivées par quelques hommes d'é- 
lite, elles donnent mieux la mesure du dévelop- 
pement intellectuel et moral que rhumanité peut 
atteindre : elles jettent plus d'illustration sur ceux 
qui y réussissent; remplies avec perfection, elles 
rendent des services plus signalés. A ces divers 
titres, elles ont été souvent classées au premier 
rang par l'opinion publique ; et celles qui se rat- 
tachent au gouvernement et à la religion étaient 
même devenues, sous l'ancien régime, l'apanage 
héréditaire de certaines familles privilégiées. Ce- 
pendant cette prééminence n'est point complète- 
ment justifiée, même pour le passé ; et beaucoup 
de motifs conseillent d'estimer à un plus haut prix 
l'influence que les professions usuelles exercent 
sur la prospérité des nations. 

En premier lieu, on ne peut méconnaître le 
rôle important que les hommes voués à ces der- 
nières professions jouent dans le mouvement so- 
cial, puisque c'est leur travail qui soutient et qui 
fait vivre les arts libéraux. Le savant, le prêtre, 
l'homme d'État, qui ont pour mission spéciale 
d'augmenter le trésor des connaissances humai- 
nes, de propager la vertu, de faire régner l'ordre 
et la justice, tirent, en définitive, leur subsis- 
tance de l'agriculteur, du manufacturier ou du 
commerçant, qui créent, élaborent ou transpor- 



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§ 32. — LES ARTS USUELS ET LES ARTS LIBERAUX 13 

tent pour eux les produits du sol, de l'air et dès 
eaux. 

En second lieu, les travaux de l'agriculture , de 
l'art forestier, des mines et des manufactures, 
bien qu'ils aient pour unique but la production 
des objets matériels, n'en constituent pas moins 
des méthodes fort efficaces pour la culture de l'in- 
telligence et de la raison. Ils ont contribué plus 
sûrement que les philosophies de l'antiquité, du 
moyen âge et de la Renaissance à acheminer l'es- 
prit humain vers la vérité ; et, tandis que les éco- 
les transmettaient jusqu'au commencement de ce 
siècle une théorie fausse sur la nature intime des 
corps, Fagriculture et la métallurgie pratiquaient 
sans hésitation, depuis un temps immémorial, 
des réactions, chimiques qui en étaient la réfuta- 
tion formelle ^ L'importance scientifique des ate- 
Uers agricoles et manufacturiers est devenue évi- 
dente, même pour les esprits les moins attentifs, 
depuis qu'il s'est établi une intime corrélation 
entre les procédés de leurs praticiens et les lois 
générales de la géométrie, de la physique, de la 

t J'ai été guidé par cette vérité dans tous mes travaux ; aussi 
ai -je placé en tête de mon principal ouvrage sur la métallurgie 
cette pensée d'un illustre Suédois : a Les arts métallurgiques ne 
« livrent pas seulenient à l'homme des produits utiles : ils sont, 
« pour la science pure , un moyen d'expérimentation aussi fécond 
« que la chimie avec ses fourneaux et ses appareils... La science 
« des fondeurs remporte sur beaucoup d'autres sciences, parce 
« qu'elle ne se compose que de données certaines fournies par 
« la pratique des ateliers » Swedenborg , Regnum Subterraneum,) 

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14 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

chimie et des sciences naturelles. Mais, aux épo- 
ques mêmes où ces dernières sciences n'étaient 
point encore constituées, l'intelligence n'en pre- 
nait pas moins une part considérable dans l'exer- 
cice des arts usuels. 

Les praticiens de l'agriculture, de la métallur- 
gie et de plusieurs autres professions ont formé , 
dans l'antiquité et dans le moyen âge, le premier 
noyau de ces savants qui ^e dévouent aujourd'hui 
avec tant de succès à la méthode expérimentale. 
S'ils ne pouvaient exprimer, comme ces derniers 
le font maintenant, les lois du monde physique , 
ils en avaient souvent une intuition fort nette ; et 
ils réussissaient très-bien à les mettre en action. 
Depuis quarante siècles, les ateliers de travail 
s'approprient, avec une sûreté d'invention qu'on 
ne saurait trop admirer, les lois générales que 
la science commence à peine à conquérir ; et il 
existe encore , en agriculture et en métallurgie , 
une multitude de méthodes à propos desquelles 
la théorie scientifique ne saurait s'élever au ni- 
veau de la pratique. 

Qu'on ne dise pas d'ailleurs que ces fécondes 
inventions ont été le résultat du hasard. La médi- 
tation et le travail ont eu autant de part à la créa- 
tion de chaque méthode agricole ou manufactu- 
rière qu'à la conception des poèmes les plus 
fameux. Dès qu'on entre dans l'examen des phé- 
nomènes spéciaux aux ateliers agricoles et indus- 



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§ 32. — LES ARTS USUELS ET LES ARTS LIBÉRAUX 15 

triels, on reconnaît bientôt que ces grandes con- 
quêtes des arts usuels ont été le fruit d'un système 
d'expérimentation et de raisonnement aussi effi- 
cace, aussi recommandable, que l'est aujourd'hui 
celui de nos chimistes et de nos physiciens. Peut- 
être même est- il vrai de dire que le succès exi- 
geait, à certains égards, une plus grande dose 
d'application et de sagacité. Ayant consacré vingt 
années à faire l'investigation des méthodes mé- 
tallurgiques de l'Europe, j'ai souvent constaté 
que les ouvriers d'élite qui se transmettent la 
tradition de l'art, aperçoivent nettement des ré- 
actions chimiques encore ignorées du monde 
scientifique ^ Ces intelligences, en apparence 
rudes et incultes , reçoivent de la pratique même 
de la profession un admirable développement. 

Les personnes qui s'exagèrent l'influence <ie 
l'enseignement donné aux enfants dans les écoles 
primaires (§ 47), égarent l'opinion publique en 
affirmant que les classes ouvrières privées de ce 
genre de culture restent plongées dans un état 

2 Plusieurs lois nouvelles qu'il m'a été donné de découvrir, et 
de faire admettre dans l'enseignement classique de la chimie 
et de la métallurgie , m'ont été surtout révélées par l'étude des 
phénomènes qui se produisent depuis un temps immémorial dans 
les ateliers. Voir, entre autres, les deux ouvrages suivants : Mé- 
moire sur le rôle que joue le carbone dans la réduction des corps 
oxydés, pour servir au perfectiounement de la théorie métallurgique 
{Annales des Mines , 1841). Description des procédés métallurgiques 
employés dans le pays de Galles pour la fabrication du cuivre, 1 vol. 
jn-8«j Carillau-Gœury, Paris, 1848. 

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16 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

relatif d'abrutissement et d'ignorance. Elles re- 
viendraient de cette erreur, si elles vivaient quel- 
que temps en contact intime avec le personnel 
d'une multitude d'ateliers d'ancien régime qui 
subsistent encore en Europe ; elles verraient clai- 
rement que, dans beaucoup de professions, le 
travail manuel implique une excellente culture 
de l'intelligence et de la raison ^. On est donc au- 
torisé à dire que, dans l'ordre intellectuel aussi 
bien que dans l'ordre moral (§ 31), les arts usuels 
sont pour les masses un excellent moyen de pro- 
grès. 

Les arts usuels se prêtent fort bien à la perpé- 
tuité des familles-souches ; car ils n'exigent que 
des aptitudes générales qui se rencontrent tou- 
jours chez l'un des fils ou chez l'un des gendres 
d'une maison féconde. Sous ce rapport ils se clas- 
sent au-dessus des arts libéraux ; et je montrerai 
plus loin (§ 40) que les qualités du savant, de 
l'artiste, de l'orateur, du prêtre et de l'homme 
d'État, étant exceptionnelles, ne peuvent guère 
se perpétuer dans les générations successives 
d'une même famille. 



3 Amené dans toutes les usines métallurgiques de l'Europe par 
le besoin d'apprendre mon métier de professeur, j'ai constaté 
avec étonnement que les vrais éléments de l'art restent souvent 
inconnus des chefs préposés à l'administration des ateliers. Je me 
suis assuré, dans la plupart des cas, que je ne pouvais utilement 
réclamer de ce personnel dirigeant que la permission de me mettre 
à l'école des ouvriers. 



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§ 32. — LES ARTS USUELS ET LES ARTS LIBERAUX 17 

Ainsi les professions usuelles, fortifiées par 
l'extension des rapports commerciaux et par la 
Liberté testamentaire, fournissent de plus en plus 
des familles stables aux nations modernes. Les 
professions libérales, au contraire, alors même 
qu'elles étaient organisées sous des régimes de 
Conservation forcée, n'ont guère classé en per- 
manence , dans la hiérarchie sociale , que des fa - 
milles de robe. ou d'épée (§ 40). 

Les arts usuels résistent mieux que les arts li- 
béraux à l'influence corruptrice de la richesse; 
et l'on remonte aisément par l'observation aux 
causes de cette supériorité. 

Une famille vouée à l'agriculture et à l'indus- 
trie, dès qu'elle néglige un instant ses devoirs 
professionnels , voit aussitôt la décadence appa- 
raître ; car elle produit moins , et se prive des 
avantages que le travail seul peut donner. Pour 
peu que l'oisiveté persiste, la déchéance de là 
famille devient irrémédiable ; mais loin de se pro- 
pager par l'exemple, cette déchéance est pour les 
autres familles un enseignement salutaire. De 
jeunes rivaux, excités par l'intérêt et l'amour- 
propre , redoublent d'efforts, et s'approprient la 
clientèle que leur abandonne la négligence du 
voisin. Incessamment stimulé par l'aiguillon de la 
concurrence, le corps des travailleurs, par un 
mouvement spontané, se tient donc toujours au 

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18 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

complet. Dès lors, les bonnes mœurs s'y main- 
tiennent nécessairement, à moins qu'une cause 
extérieure ne vienne affaiblir les énergies et les 
vertus nationales. 

Il en est autrement des familles et des person- 
nes adonnées aux professions libérales, et notam- 
ment aux fonctions supérieures du gouvernement 
et de la religion. Ces personnes peuvent, dans 
la plupart des constitutions sociales, négliger 
leurs travaux , sans qu'il en résulte aussitôt pour 
elles une déchéance ou un dommage; souvent 
même c'est en oubliant ou en violant leurs de- 
voirs qu'elles réussissent le mieux à accroître 
leur fortune , et à multiplier leurs jouissances 
égoïstes. Tout concourt d'ailleurs à rendre con- 
tagieux le mal qui surgit au milieu des classes di- 
rigeantes. Les hommes oisifs ou vicieux ne reçoi- 
vent pas pour les fautes qu'ils commettent une 
punition immédiate ; ils ont même intérêt à pro- 
pager la corruption, afin que leurs propres vices 
causent moins de scandale ; enfin , agissant par 
l'exemple sur des masses dociles à leur impul- 
sion, ils répandent de proche en proche les mau- 
vais instincts dont les meilleures sociétés ne sau- 
raient détruire le germe. Après avoir dégradé leurs 
propres familles, ces hommes funestes agissent 
bientôt sur celles qui s'étaient élevées à la fortune 
par le travail et la vertu. Dans cette œuvre de dés- 
organisation, ils ont comme auxiliaire naturel une 



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s 32. — LES ARTS USUELS ET LES ARTS LIBERAUX 19 

jeunesse avide de nouveauté, instinctivement re- 
belle à l'autorité des parents, attirée par l'irré- 
flexion et la fougue de l'âge vers les jouissances 
sensuelles. 

Également portées au luxe et à la nouveauté , 
les femmes accélèrent cette décadence des mœurs, 
dès que l'exemple des hommes les autorise à 
mépriser la tradition. Cette fâcheuse influence 
des femmes riches livrées à l'oisiveté apparaît de 
loin en loin dans l'histoire. Elle s'est surtout ma- 
nifestée chez les Romains de l'Empire et chez les 
Italiens de la Renaissance. En France, elle s'est 
reproduite à deux reprises, au xvi® et auxviii® siè- 
cle ; elle s'exerce plus que jamais dans le milieu 
social où se sont créées récemment tant de for- 
tunes rapides (§8). A la vue des désordres de 
notre temps, je ne sais si le cynisme des femmes 
en rébellion contre les lois de la famille est plus 
à redouter que les habitudes contractées par plu- 
sieurs de celles qui croient encore respecter ces 
lois (§26). 

Les arts usuels sont toujours à l'état rudimen- 
taire dans les civilisations inférieures ; tandis que 
quelques arts libéraux y peuvent être cultivés 
avec perfection. C'est ainsi qu'au milieu de races 
dégradées , on a vu surgir souvent des hommes 
qui ont montré de grandes aptitudes pour la re- 
hgion, la guerre ou le gouvernement, qui ont 
donné à ces races une place dans l'histoire en les 

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20 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

élevant à la connaissance de Tordre moral et en 
leur inculquant le respect et l'obéissance envers 
les vraies supériorités sociales. L'influence de ces 
hommes, et, en général, des célébrités adonnées 
à la poésie ou aux autres arts libéraux a été , dans 
ces conditions, presque toujours bienfaisante; car 
la culture des professions libérales implique au 
moins un premier degré de supériorité. Elle a été 
rarement nuisible ; car la classe dirigeante , alors 
même qu'elle était envahie par une corruption 
précoce , ne pouvait guère tomber au-dessous de 
ses subordonnés. 

Mais chez les sociétés qui se perfectionnent, 
les arts usuels acquièrent plus de prépondérance 
et se distinguent moins, sous ce rapport, des arts 
libéraux. En développant leur intelligence et en 
s'élevant dans l'ordre moral , les personnes vouées 
aux professions usuelles deviennent capables, 
autant que celles qui cultivent les professions li- 
bérales , d'exercer certaines branches du gouver- 
nement des sociétés; et, comme je l'ai fait re- 
marquer ci-dessus , elles offrent plus de garanties 
contre la corruption. Parvenues à cette hauteur, 
les nations choisissent avec succès , pour gouver- 
ner les localités (§57), les hommes appartenant 
à certaines professions privées que l'opinion pu- 
blique classe sous ce rapport au premier rang. Ces 
fonctions locales, données avec discernement, 
illustrent les familles qui en sont jugées. dignes; 



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§ 32. — LES ARTS USUELS ET LES ARTS LIBÉRAUX 2t 

et elles contribuent à perpétuer les traditions 
d'honneur et de vertu. C'est également dans ces 
familles que les nations bien avisées se plaisent 
à recruter le personnel du gouvernement central 
(§66). 

Les nations s'exposent, au contraire, à la déca- 
dence lorsqu'elles donnent dans l'État la prépon- 
dérance à des castes oisives ou à des personnes 
exclusivement adonnées aux professions libé- 
rales. Nos pères ont fait la triste expérience de 
cette vérité pendant le dernier siècle de l'ancien 
régime (§ 9) , lorsque la corruption, émanant de 
la cour et du haut clergé, s'était étendue peu à 
peu aux financiers , aux riches bourgeois , aux sa- 
vants, aux lettrés et aux magistrats. Heureuse la 
France si, en cédant aux généreuses impulsions de 
1789, elle eût mieux aperçu la cause première de 
ses maux (§§ 6 et 9) ; si elle eût cherché de préfé- 
rence, dans les classes vouées aux travaux usuels, 
les éléments de la réforme sociale; si elle eût choisi 
le personnel du nouveau gouvernement , comme 
celui de ses héroïques armées , parmi ses vieilles 
races d'agriculteurs , de bourgeois et d'artisans ! 
Quels services notre nation n'eût-elle pas rendus 
à l'humanité, si elle avait été alors plus éclairée sur 
les principes du classement social; si, dans les 
clubs, dans les assemblées révolutionnaires, et 
surtout dans la Convention, les hommes de travail 
n'eussent été trop souvent dominés par une ma- 

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22 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

jorité de fonctionnaires imbus des tendances ty- 
ranniques de l'ancienne administration, de prêtres 
renégats, de légistes et de lettrés dont l'esprit et 
le cœur avaient été pervertis par l'ancien régime ! 



33 



DANS LES ARTS USUELS, LA PETITE INDUSTRIE EST MOINS APTE 
QUE LA GRANDE A ENRICHIR LES NATIONS ; MAIS ELLE ASSURE 
MIEUX L*INDÉPENDANCE DES FAMILLES. 



Les meilleures constitutions ne se bornent pas 
à améliorer incessamment le régime du travail : 
elles tendent aussi à conjurer les mauvaises in- 
fluences émanant des oisifs et des riches. Je viens 
de montrer que, pour atteindre ce but, elles doi- 
vent désormais s'appuyer moins sur les profes- 
sions libérales que sur les professions usuelles. 
J'ai maintenant à expliquer que ces dernières sont 
loin de concourir toutes également à la prospé- 
rité des nations. A ce point de vue , on doit les 
distinguer en deux catégories : la petite industrie, 
qui conserve surtout les mœurs; la grande in- 
dustrie , qui est plus spécialement propre à créer 
la richesse en perfectionnant les méthodes. 

La petite industrie atteint ses vraies propor- 
tions lorsqu'elle est exercée par les familles- sou- 
ches, à personnel nombreux, qui sont le fonde- 
ment des sociétés bien organisées (§ 30). Elle 



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§ 33. — LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 23 

dispense alors chaque maison de chercher du 
travail au dehors , et de s'adjoindre des étrangers 
en qualité d'auxiliaires. Le moyen âge, qui a su- 
bordonné ses tendances aux besoins de la famille, 
a voulu surtout lui assurer l'indépendance. En 
poursuivant ce but, il a donné à la petite industrie 
une stabilité inébranlable et souvent même un 
grand éclat. Il a créé des races admirables de 
paysans qui, en France, ont été partiellement 
détruites par le code civil (§§ 20 et 23), mais qui, 
dans les temps d'épreuve , fournissent encore aux 
autres Européens leurs principales ressources. 
C'est également du moyen âge que datent ces 
groupes d'artisans , à la tête desquels ont long- 
temps brillé les tisserands de laine , de soie et de 
lin de l'ItaUe et des Pays-Bas. Malgré les révolu- 
tions introduites depuis un siècle dans le régime 
des travaux usuels , malgré le dangereux entraî- 
nement qui a multiplié sans mesure les grandes 
usines (§49), au mépris de plusieurs sages tra- 
ditions du moyen âge , la petite industrie manu- 
facturière conserve en Europe une place considé- 
rable. Elle y est largement représentée par les 
communes industrielles de la Russie *, par les 
exploitants de produits forestiers et les entrepre- 
neurs de transports de la Norwége , par les fon- 
deurs et les forgerons en communauté de la 

1 Les Ouvriers européens, p. 85. 

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24 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

Suède *, de la Lombardie et de la Vénétie *, par 
les producteurs allemands et français d'une mul- 
titude d'objets de métal, de cuir et de bois , par les 
nombreux artisans qui fabriquent ou réparent 
dans toute l'Europe le matériel de ferronnerie * 
nécessaire à l'agriculture et aux foyers domesti- 
tiques, et, en général, par les terrassiers, les 
maçons, les charpentiers et les autres ouvriers 
qui entreprennent à prix fait les travaux de con- 
struction. Enfin je citerai les boulangers^ parmi 
les chefs de métier qui, sous le régime de liberté , 
défendent le mieux leur art contre les envahisse- 
ments de la grande industrie. 

Le catalogue de l'Exposition universelle de 
1862 a mis en évidence pour notre pays les classes 
de produits qui s'élaborent dans de petits ateliers; 
il a montré que , dans la plupart des industries , 
surtout dans celles qui s'inspirent des beaux-arts, 
du goût ou de la mode , les travaux sont principa- 
lement exécutés par des ouvriers travaillant dans 
leur propre foyer pour une clientèle de fabricants, 
de marchands ou de consommateurs. Enfin la 
dernière enquête de la Chambre de commerce de 
Paris a mis cette vérité plus clairement en «lu- 
mière, en constatant que, sur les 101,000 fabri- 



2 Les Ouvriers européen?, p. 97. =:: 3 Ibidem, p. 133. = 
4 Ibidem, p. 260. = ^ Comparaison des grandes et des petites 
boulangeries (Rapport, déjà cité, sur les commerces du blé , de 
la farine et du pain, p. 89). 



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§ 33. — LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 25 

eants établis dans cette ville, il y en a 62,000 qui 
travaillent seuls ou avec le concours d'un com- 
pagnon et d'unr apprenti. 

Les familles attachées à la petite industrie se 
distinguent, en général, par leur moralité, par 
leur sage esprit d'indépendance , par leur appli- 
cation soutenue au travail; elles conservent et 
augmentent sans cesse le bien-être conquis par 
leurs aïeux, sans fournir de recrues au paupérisme 
(§ 49). A ces divers titres , elles sont plus propres 
à conserver les traditions de vertu et à maintenir 
régalité des conditions qu'à créer de grandes ri- 
chesses. Les jeunes gens qui restent au lieu natal 
ne dépassent guère un certain niveau que tous 
les efforts individuels tendent à conserver; mais 
ceux qui vont, en grand nombre, s'établir au mi- 
lieu de sociétés offrant plus de ressources au dé- 
veloppement de l'activité humaine , ou se prêtant 
mieux à l'accumulation de la richesse et à l'iné- 
galité des conditions, ne tardent pas à s'y faire 
des situations honorables ^; enfin ceux qui possè- 
dent d'éminentes aptitudes s'y élèvent bientôt aux 
premiers rangs. Les mœurs fermes et pures ac- 
quises de bonne heure à l'école de la famille don- 
nent à ces jeunes émigrants une supériorité irré- 
sistible dans la lutte qu'ils ont à soutenir contre 
la jeunesse moins énergique du pays d'adoption. 

6 Les Ouvriers des deux mondes, t. IV, p. 283. 

II r 

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26 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

Soit qu'elles restent chez elles, soit qu'elles se 
répandent au dehors, les populations qui se li- 
vrent à la petite industrie donnent aux contrées 
voisines l'exemple du travail et de la vertu; mais 
elles ne sauraient exercer l'ascendant que don- 
nent l'exécution de grandes entreprises ou une 
haute culture de l'intelligence. Les supériorités 
naturelles y sont comprimées par l'organisation 
même de la société; et elles ne se développent 
qu'en s'absorbant dans des civilisations plus 
brillantes. 

Tel est le rôle que jouent les Galiciens en Es- 
gagne , les Asturiens et les Basques ^ au Mexique 
et au Pérou, les Auvergnats en France, les Écos- 
sais en Grande-Bretagne , les Lucquois en Italie , 
les Bohèmes en Autriche , les Westphaliens dans 
l'Allemagne du Nord, les gens de Viatka en Rus- 
sie, les DalécarUens en Suède. Quant à celles de 
ces races qui constituent des provinces auto- 
nomes ou des États , notamment dans les petits 
cantons allemands de la Suisse , dans le Tyrol et 
dans la Norwége, elles n'ont dans la civilisation 
générale qu'une situation subordonnée ; elles font 
régner chez elles le bien-être matériel et l'ordre 
moral; elles aiment la paix, et n'inquiètent guère 
leurs voisins par des prétentions à la supréma- 
tie. Mais, préoccupées exclusivemei^t de leurs 

7 Les Ouvriers européens, p. 187. 



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§ 33. — LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 27 

intérêts immédiats , elles n'apportent aucun con- 
cours aux grandes œuvres qui honorent l'huma- 
nité; elles tardent même souvent à s'assimiler 
les plus utiles conquêtes des peuples initiateurs. 
Les novateurs qui détruisent les grandes auto- 
rités sociales, sous prétexte de créer l'égalité des 
conditions, et qui en même temps veulent domi- 
ner leurs voisins par les idées , sinon par les ar- 
mées ou les flottes , sont donc travaillés par deux 
aspirations contradictoires. Dans cette fausse voie, 
ils ne rencontrent ni la gloire que les Français 
acquirent au xvii® siècle, ni la stabilité sociale que 
conservent les petits cantons de la Suisse*. 

La grande industrie réunit, sous l'autorité d'un 
patron exploitant un vaste ensemble de travaux , 
beaucoup de familles qui contribuent à l'œuvre 
commune en qualité de domestiques , de journa- 
liers, de tâcherons ou de tenanciers. Cette accu- 
mulation de forces productives s'accroît dans des 
proportions presque indéfinies, avec l'intelUgence 
des classes dirigeantes , sous les régimes sociaux 
qui imposent la concentration de la richesse , et 
encore mieux sous ceux qui laissent la liberté aux 

8 Depuis 1864, j'ai signalé sans relâche cette vérité à nos gou- 
vernants et à ceux qui , chez nous , tentaient d'arriver au pouvoir 
en flattant les mauvaises passions des classes inférieures {t Orga- 
nisation du travail, § 59). Ces efforts sont restés stériles; mais 
les événements de 1870 et de 1871 ont montré combien ils étaient 
opportuns. 

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28 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

citoyens. Le moyen âge, pour organiser sur de 
solides bases la famille à tous les degrés de la 
hiérarchie sociale, s'est aidé avec succès de la 
grande industrie rurale ; les principes féconds de 
la résidence permanente des grands propriétaires, 
de l'émancipation personnelle des travailleurs et 
de la culture par métayage créèrent peu à peu, 
en France, une excellente constitution agricole 
qui ne cessa de se développer jusqu'à l'époque 
des guerres de rehgion. Désorganisée chez nous 
par Louis XIV, restaurée çà et là, depuis quelques 
années , par plusieurs hommes intelligents, con- 
servée , au contraire , et sans cesse perfectionnée 
en Suède, en Allemagne, en Lombardie et en 
Angleterre par des propriétaires à résidence per- 
manente (§ 34), la grande culture est plus que 
jamais représentée, en Europe, par de magni- 
fiques établissements. 

Notre pays se trouve, sous ce rapport, en ar- 
rière de ses émules; et, comme les réformes les 
plus fécondes sont celles qui se propagent par 
l'exemple , nous ne saurions être trop reconnais- 
sants envers les hommes qui se dévouent per- 
sonnellement à créer dans nos diverses régions 
agricoles des spécimens parfaits de grandes 
exploitations rurales ®. 

9 11 est juste de rappeler que Napoléon III a donné cet exemple 
en créant huit domaines, dont les quatre premiers ont été con- 
quis sur des déserts stériles, savoir: 



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§ 33. — LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 29 

. Les mémorables inventions qui ont constitué le 
nouveau système manufacturier (§37) ont, pour 



Domaine des Landes de Gascogne . . . 

Id. de la Sologne (Loir-et-Cher) . 

Id. du Camp de Châlons (Manie) . 

Id. du Marais d'Orx (Basses-Pyrénées) 

Id. de Pompadour (Corrèze) . . . 

Id. de Rambouillet (Seine -et -Oise) 

Id. de Vincennes (Seine) .... 

Id. de Pouilleuse (Seine -et -Oise) . 



7,165 hectares. 
3,330 
3,000 
1,165 

400 

300^ 

225 
75 



15,660 



Total. . . 

Mais il est en même temps nécessaire d'indiquer pourquoi les 
possesseurs de grands capitaux n'ont point été enclins à imiter, 
sous ce rapport, les beaux exemples donnés par l'Empereur pen- 
dant toute la durée de son règne. C'est que les particuliers n'a- 
vaient pas , touchant la transmission des biens , la liberté accordée 
au souverain. 

En vertu d'une loi spéciale du second Empire, les biens ci-dessus 
indiqués formaient le domaine privé du Souverain ; et, à ce titre, ils 
pouvaient être légués avec une entière liberté par testament. Dans 
le régime ab intestat, ils devaient être intégralement transmis 
à l'héritier de la couronne. En défrichant des déserts au prix de 
grands sacrifices, l'Empereur pouvait donc espérer que le souve- 
nir du bien qu'il a fait resterait lié à son nom et à sa race. Au 
contraire , notre régime de succession interdit cet espoir aux 
riches particuliers qui voudraient se dévouer aux mêmes œuvres. 

Sous le régime impérial, la nation française admettait que sa 
prospérité était liée à la transmission intégrale de la souveraineté 
dans une seule famille. Elle devait donc assurer à cette famille 
la force qui résulte des deux régimes stables (§18), savoir : de 
la Liberté testamentaire, de la transmission intégrale des biens 
de la Couronne , sous un régime de Conservation forcée. 

D'un autre côté, les scandales qui ont été communs au 
XVIII* siècle , et qui ne sont point encore rares de notre temps , 
ont propagé l'opinion que l'intérêt pubUc ne se lie aucunement à 
la transmission intégrale de la propriété dans les familles riches. 
Il est donc naturel que le principe de la Conservation forcée ne 
s'étende pas à ces dernières. 

Mais il est contraire à la rais|on et à la justice , comme à la pra* 



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se CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

la première fois, appliqué en dehors de l'agricul- 
ture le régime de la grande industrie. La repré- 
sentation la plus énergique, sinon la plus re- 
commandable, qu'on en puisse citer aujourd'hui, 
se trouve dans les manufactures et les usines 
métallurgiques de l'Occident : il n'est pas rare 
d'y voir un chef habile et entreprenant grouper 
sous sa direction des milliers de familles. 

Les hommes qui dirigent avec succès de vastes 
entreprises agricoles ou manufacturières, se dis- 
tinguent par deux séries de qualités. D'un côté , 
ils ont les aptitudes que réclament l'établissement 
de puissants engins de production, la mise en 
œuvre d'immenses quantités de matières , le per- 
fectionnement continu des méthodes de travail et 
l'incessante extension des débouchés. De l'autre, 
ils possèdent des habitudes d'ordre et d'assiduité, 
un jugement sûr, l'amour de la justice, et cette 
intuition exacte des rapports sociaux dont ne 
sauraient se passer ceux qui exercent l'autorité 
sur leurs semblables. 

îîes vertus sont nécessaires aux chefs d'indus- 
trie qui se préoccupent exclusivement du soin de 
leurs intérêts : elles le sont plus encore , et elles 
prennent un caractère particulier de perfection 

tique des peuples libres et prospères , que notre loi refuse aux 
agriculteurs le seul stimulant qui pourrait les déterminer à suivre 
Texemple de Napoléon III. Ce stimulant, que rien ne peut rem- 
placer, est l'espoir de lier indissolublement le sol et la famille, 
l^râce à la Liberté testamentaire , par la pratique de la vertu. 



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§ 33. — LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 31 

chez ceux qui, s'inspirant de la pensée religieuse, 
font marcher de front l'élévation de leur propre 
famille avec le progrès matériel et moral des po- 
pulations placées sous leur dépendance. La solli- 
citude pour les subordonnés est la vertu distinc- 
tive des classes véritablement supérieures. Elle 
fait naître sous tous les régimes l'afTection des 
ouvriers. Dans les constitutions libres, elle crée la 
permanence volontaire des rapports qui lient ces 
derniers aux patrons (§ 50, note 21) : aussi a-t-elle 
toujours été, et sera-t*elle plus que jamais àl'avenir 
le fondement d'une bonne organisation sociale. 

Cette permanence de rapports est scrupuleu- 
sement respectée par les classes inférieures, qui 
y trouvent leurs principales garanties de bien- 
être. La rupture, lorsqu'elle se produit, a tou- 
jours pour origine la corruption et surtout l'ab- 
sentéisme des patrons. Ce genre de désordre 
date chez nous de la fin du xvii® siècle ; et il s'est 
depuis lors constamment aggravé. Dans toutes les 
sociétés qui ne sont point soumises à ces mau- 
vaises influences, dans les domaines ruraux 
comme dans les manufactures, la grande indus- 
trie a pour rôle essentiel de créer le patronage 
(§50). Elle contribue à maintenir l'harmonie 
sociale chez les peuples stables et prospères. Elle 
fournit le moyen d'accomplir la réforme chez 
ceux où se sont développés les fléaux de l'an- 
tagonisme social et du paupérisme (§ 49). 

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32 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

L'un des principaux rôles de la grande indus- 
trie agricole, manufacturière ou commerciale, est 
de former le personnel capable de remplir cette 
haute mission; et c'est à l'existence de cette classe 
éminente qu'il faut attribuer la stabilité et les 
progrès de l'Angleterre (§ 54). Les chefs de la 
grande industrie, quand ils prennent part au 
gouvernement du pays , y font preuve de talents 
supérieurs : habitués à entreprendre de grandes 
choses en dirigeant leurs affaires privées, ils sont 
tout préparés à envisager d'un point de vue élevé 
les intérêts publics. Les peuples voués à la 
grande industrie s'inspirent souvent de senti- 
ments égoïstes ; et ils deviennent alors oppres- 
seurs dans leurs relations avec les autres peuples. 
Mais, au milieu de ces écarts, ils gardent la pré- 
pondérance quand ils conservent les bonnes 
mœurs ; parce que seuls ils peuvent créer l'ému- 
lation internationale , et inculquer aux hommes 
les grandes quaUtés du cœur et de l'esprit. 

Ainsi, il n'y a point d'influence internationale 
sans la grande industrie; mais il n'y a pas de 
vertu durable , et partant pas de stabilité sociale , 
sans la petite. Les grandes nations s'égarent par 
conséquent, lorsqu'elles s'apphquent exclusive- 
ment à créer de hautes situations agricoles ou 
manufacturières. Elles doivent, en outre , fonder 
leur puissance sur des races nombreuses de pay- 
sans et de petits artisans urbains ou "ruraux. Elles 

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§ 33. -T. LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 33 

n'ont point d'ailleurs , sous ce rapport, à contra- 
rier la nature des choses : il suffit que la distri- 
bution des deux genres d'industrie soit conforme 
à la répartition habituelle des talents et des ri- 
chesses. Les nations qui ont voulu développer à 
tout prix la grande propriété et la grande indus- 
trie en recourant au droit d'aînesse, n'ont point 
eu à se féliciter de leur entreprise ; car elles ont 
toujours été envahies par la corruption. Celles 
qui veulent jouer un rôle dans l'histoire ne sau- 
raient se passer de ce moyen de prépondérance; 
mais elles ont alors à conjurer la corruption qui 
en émane. A cet effet, elles doivent disposer des 
réserves de travail et de vertu qui se conservent 
surtout dans la petite industrie. Une nation vi- 
sant seulement à la richesse et à l'éclat peut, à la 
rigueur, se résumer en une capitale peuplée de 
familles menant une vie somptueuse , et consa- 
crant leur fortune à la poursuite d'entreprises 
lointaines ou à l'encouragement des arts libéraux. 
Mais cette puissance et cette splendeur, si elles 
n'ont pas pour fondement une organisation ferme 
de la petite industrie , dégénéreront, à la longue, 
en oisiveté et en débauches. L'État assis sur ces 
bases aura , tôt ou tard , le sort de Garthage et de 
Venise. 

La distinction que j'ai établie au paragraphe 
précédent entre les deux grandes divisions du 
travail se reproduit donc entre les deux catégo- 



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34 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

ries de professions usuelles. Exposée aux écueils 
de la richesse, la grande industrie est, plus que 
la petite, accessible à la corruption. Aussi, tout 
en lui attribuant une part croissante d'influence, 
les bonnes constitutions sociales s'efforcent-elles 
de conjurer, autant que possible, cette cause de 
désorganisation. Elles y parviennent par deux 
moyens principaux. En premier lieu, lorsqu'elles 
emploient, dans l'intérêt public, les qualités que 
fait éclore la grande industrie, elles confèrent les 
honneurs et les avantages sociaux, non à la ri- 
chesse, mais aux fonctions utiles qui ont déter- 
miné l'élévation des familles. C'est ainsi, par 
exemple, qu'en France, au xv® siècle, les magis- 
tratures locales étaient attribuées aux proprié- 
taires fonciers qui se soumettaient à l'obligation 
d'une résidence permanente au milieu des popu- 
lations rurales*^. En second lieu, les meilleures 
constitutions sociales de notre époque s'appli- 
quent à grandir l'influence de la petite industrie, 
où se conservent le mieux les habitudes de tra- 
vail et de vertu ; elles se mettent ainsi en mesure 
de suppléer, avec le concours d'une classe mo- 
rale et énergique, aux défaillances que produit 
souvent l'accumulation de la richesse , dans les 
familles de la grande industrie. Les écoles dites 
démocratiques qui, par leurs exagérations, ont 

10 Voir ci-dessus (§23, note 7) l'histoire d'une famille rurale 
qui a lentement grandi dans cette situation. 



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!l 33. — LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 35 

tant contribué de nos jours à égarer les esprits, 
apprécient donc justement, sous ce rapport, les 
causes de la prospérité d'une nation. 

En résumé, chaque progrès de la société, chez 
les peuples appelés à jouer un rôle prépondérant, 
amène, en ce qui concerne le classement des pro- 
fessions, deux modifications principales. Les pro- 
fessions usuelles acquièrent en partie l'influence 
qui, sous le régime antérieur, était attribuée trop 
exclusivement aux professions libérales. La grande 
industrie se développe librement, sans détruire 
la petite industrie ; et celle-ci prend une organi- 
sation plus solide, en se fondant sur la propriété 
individuelle, et sur la famille-souche. 

Je m'autoriserai en partie de ces conclusions 
pour établir au chapitre vii les principes du gou- 
vernement des sociétés modernes : il est donc 
opportun de les justifier plus complètement en 
présentant, dans les paragraphes suivants, quel- 
ques appréciations sur ce qu'on pourrait appeler 
le rôle social des deux catégories de professions. 
Je ne considérerai, bien entendu, que les princi- 
pales spécialités; et j'insisterai , avant tout, sur 
l'agriculture, qui est sans cesse l'objet des éloges 
pompeux de nos hommes d'État et de nos écri- 
vains, mais qui est loin d'avoir chez nous l'im- 
portance qu'elle mérite. 



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36 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 



S 34 

l'agriculture, liée a la famille - souche , EST l'art usuel 
QUI s'identifie le mieux avec l'intérêt général 



L'agriculture, complétée par quelques arts 
ayant comme elle pour objet Texploitation des 
richesses naturelles du sol, de l'air et des eaux, 
suffit, à la rigueur, pour donner à une nation une 
prospérité permanente; tandis que les autres 
branches d'activité n'ont jamais fourni à aucune 
société de solides fondements. 

L'agriculture produit surtout le blé, c'est-à-dire 
la matière alimentaire par excellence , celle qui , 
après le lait, réunit le plus complètement les élé- 
ments indispensables au corps humain*. C'est 
ainsi que le blé s'assimile en grande quantité le 
phosphore, élément essentiel des os, dont il 
n'existe dans la plupart des 'sols que des traces 
imperceptibles. Cette merveilleuse concentration 
des matériaux du corps humain, dont la science 
commence à peine à révéler les mystères, est évi- 
demment l'œuvre préparatoire des grandes accu- 

t Sur les blés des diverses régions {les Ouvriers européens y 
p. 31 ). — Sur la difficulté qu'éprouvent les peuples civilisés à 
maintenir au niveau de leurs besoins la production des céréales 
(Rapport, déjà cité, sur les commerces du blé, de la farine et 
du pain, p. 276). 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 37 

mulations d'hommes ; elle a toujours été menée 
de front avec la formation de sociétés denses et 
prospères. 

L'agriculture offre seule aux familles-souches 
(§ 30) un moyen permanent de travail et de sub- 
sistance; elle se prête avec une admirable élasti- 
cité à toutes les convenances de la petite ou de la 
grande industrie ; elle s'organise spontanément, 
selon l'état intellectuel ou moral des familles, et 
selon les rapports si divers qui peuvent exister 
entre elles. Elle établit entre la famille, le sol, les 
plantes et les animaux une harmonie qui com- 
plète les jouissances du foyer domestique, en dé- 
veloppant dans les cœurs l'amour du pays natal. 
Elle fournit aux hommes presque tous les objets 
nécessaires à l'existence ; elle leur assure ainsi la 
véritable indépendance en les mettant à l'abri de 
la corruption qui émane, à certaines époques, des 
classes urbaines. Enfin les intérêts de la propriété 
agricole s'identifient intimement avec les intérêts 
généraux du pays ; et c'est à ce titre que les meil- 
leurs propriétaires ruraux constituent partout la 
classe la plus digne de remplir les fonctions pu- 
bliques. 

L'agriculture a été pour les sociétés humaines 
le principal moyen de multiplication, d'indépen- 
dance et de progrès moral. Plus que toute autre 
branche d'activité, elle caractérise la vie natio- 
nale. Elle est, dans l'ordre matériel et dans le ré- 

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38 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

gime du travail , la force qui complète le mieux 
Tœuvre de la création. 

Au reste, la prééminence de l'agriculture sur 
les autres arts a été si souvent proclamée chez les 
anciens * et chez les modernes qu'elle peut être 
érigée en axiome. Même au xviii® siècle , à cette 
époque funeste où s'accréditèrent tant d'erreurs, 
sous l'influence de courtisans corrompus par l'oi- 
siveté, l'administration publique se croyait tenue 
de témoigner officiellement de son respect pour 
l'agriculture. Mais la tradition du travail agricole 
se désorganisait de plus en plus à chaque généra- 
tion : elle ne se maintenait guère que chez la petite 
noblesse condamnée à la résidence rurale par la 
médiocrité de sa fortune. La régénération de l'a- 
griculture fut souvent réclamée , au milieu de 
cette décadence, par les économistes; elle s'est 
même accompUe de nos jours sur quelques points 
du territoire , à la faveur des perfectionnements 
introduits dans la connaissance des phénomènes 
physiques et dans l'établissement des voies de 
communication. 

Cependant , quand on va au fond des choses , 
on s'aperçoit bientôt que si l'agriculture a profité 
de l'impulsion imprimée, selon l'esprit de ce 
temps, à l'ensemble du monde physique, elle 

2 « Parmi les arts productifs, il n'y a rien de meilleur que l'a- 
« gricuUure, rien de plus fécond, rien de plus agréable, rien de 
<( plus digne d'un homme libre. » ( Cicero, De Officiis, lib. I, c. xliii.) 



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§ 34. — L^AGRICULTURE 39 

reste directement frappée de toutes les atteintes 
portées, depuis le xvi^ siècle, à Tordre moral. Les 
progrès qu'on signale avec tant de retentissement 
dans les livres et dans les concours officiels , ont 
plus d'apparence que de réalité ; ces admirables 
travaux exécutés sur certains domaines sont l'œu- 
vre personnelle de quelques hommes dévoués à 
leur art, et non celle d'une famille incorporée au 
sol ; ces prétendues réformes ne sont donc, pour 
la plupart, que des palliatifs ou des accidents. 
Viciée dans son principe plus que les autres pro- 
fessions usuelles, l'agriculture ne sera réorgani- 
sée chez nous que lorsque la société reposera de 
nouveau sur la religion, la famille et la propriété, 
et lorsque ces fondements éternels seront réédi- 
fiés sous le régime de la liberté (§ 8). 

L'état d'infériorité dans lequel l'agriculture est 
retenue par l'ensemble de nos institutions poli- 
tiques et sociales, est mis en relief par un trait 
caractéristique des mœurs actuelles, par la ten- 
dance qu'ont chez nous les agriculteurs à quitter 
leur profession. Sous ce rapport, il existe un con- 
traste frappant entre la France moderne et les 
autres grands États européens, où les citoyens, 
sans cesser d'être agriculteurs et sans être privés 
du repos nécessaire à la vieillesse , peuvent s'é- 
lever dans la province ou dans l'État au plus haut 
degré d'influence. 

Les rares familles de grands propriétaires qui 

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40 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

se sont perpétuées jusqu'à nos jours sur leurs do- 
maines, en conservant avec les populations les 
excellents rapports établis au xvi® siècle, sont, à 
la mort des chefs de maison, soumises à des crises 
périodiques, et exposées par là à une inévitable 
destruction. Cette influence dissolvante agit plus 
énergiquement encore sur les familles récem- 
ment portées vers l'agriculture par l'attrait qu'of- 
fre la possession de la terre aux hommes enrichis 
dans les autres professions. Comme je l'ai expli- 
qué ci-dessus (§ 20), le propriétaire d'un domaine 
rural n'a pas, chez nous, le pouvoir de s'attacher 
un héritier-associé ; il sacrifierait d'ailleurs injus- 
tement l'intérêt de ce dernier à celui des autres 
enfants. Ceux-ci, en effet, après avoir joui, depuis 
qu'ils ont quité le foyer paternel, de tous les fruits 
de leur propre travail, viendraient, à la mort de 
leur père, réclamer une part des améliorations 
faites depuis l'époque de leur départ : le travail 
consacré à ces améliorations et à la subsistance 
des vieux parents aurait donc été accompli en 
pure perte par l'héritier ^ Cette injustice flagrante 
de nos lois de succession entrave, à tous les degrés 
de l'industrie agricole, la continuité du travail et 
des traditions domestiques. 
Les mœurs privées s'opposent presque autant 

3 Voir, ci -dessus (§22), les efforts faits en 4803, par Portalis, 
pour combattre les dispositions qui furent alors , malgré lui , in- 
troduites dans le code civiL 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 41 

que les lois à la conservation des familles agri- 
coles ; et le principal obstacle se trouve dans les 
habitudes de luxe contractées par la classe riche 
la plus influente. La difficulté vient surtout des 
jeunes gens et des femmes qui, ne pouvant trou- 
ver hors des villes la satisfaction de besoins com- 
pliqués, refusent de se plier aux habitudes sim- 
ples de la vie rurale. De là il résulte que tout 
homme distingué qui aura le choix des meilleures 
alliances s'il se livre à une profession urbaine, s'il 
entre dans la bureaucratie (§63), ou même s'il 
vit dans l'oisiveté, sera généralement repoussé 
s'il annonce l'intention de résider sur un domaine 
rural. Cette propension des jeunes filles de notre 
génération exercera sur notre constitution sociale 
une influence funeste , tant qu'une nouvelle im- 
pulsion ne sera pas donnée aux esprits par les 
classes dirigeantes. 

Une autre cause de la désertion de nos plus 
belles campagnes est la fausse opinion qui, malgré 
le langage conventionnel des lettrés et des fonc- 
tionnaires, classe, en fait, l'agriculture au dernier 
rang des professions. Les pères de famille qui s'en- 
richissent par l'agriculture n'ont pas eux-mêmes 
conscience de leur propre dignité. Ils croient re- 
lever la situation sociale de leurs enfants en les 
engageant dans toute autre carrière. Ils leur don- 
nent de préférence ces professions bourgeoises 
qui continuent de notre temps l'ancien régime 

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42 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

des charges vénales, ou ils les établissent dans 
les situations dites libérales (§32), fondées sur 
l'étude du droit, de la médecine, des lettres, des 
sciences et des arts. 

A ces causes de découragement, si fatales aux 
possesseurs de domaines ruraux, viennent se 
joindre celles qui naissent de l'instabilité actuelle 
de leurs rapports avec les domestiques ou les sa- 
lariés qu'ils emploient. Ces ouvriers, en effet, 
sont placés eux-mêmes sous les influences qui 
égarent la société tout entière : ils sont attirés 
dans les villes par les avantages qu'on y accu- 
mule depuis deux siècles, et qu'on recherche 
maintenant plus que jamais ; ils croient d'ailleurs 
s'élever dans la hiérarchie sociale en abandon- 
nant, pour une autre profession, le travail de la 
terre. 

Cette émigration des ouvriers agriculteurs est 
également provoquée par un sentiment juste et 
réfléchi : elle est une conséquence directe de l'in- 
stabilité qui règne dans la constitution même des 
familles préposées à la direction des ateliers ru- 
raux. Les populations sentent qu'elles ne peuvent 
plus trouver, auprès de foyers domestiques pé- 
riodiquement désorganisés par la loi de succes- 
sion, la sécurité qui est l'unique compensation 
de l'existence sévère imposée par la vie agricole. 
L'instinct de la conservation les porte à fuir un 
terrain qui tremble sous leurs pas. 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 43 

Avec le temps, cette situation devient intolé- 
rable pour les agriculteurs qu'une bonne orga- 
nisation sociale devrait surtout encourager, pour 
ceux qui appliquent des ressources considérables 
et des talents supérieurs à l'amélioration de leurs 
propres domaines. Il ne faut donc pas s'étonner 
s'ils cherchent pour leurs enfants, dans d'autres 
carrières , des succès plus faciles avec une exis- 
tence plus agréable , et si , quand arrive la vieil- 
lesse, ils renoncent à une industrie qu'un de 
leurs fils ne doit point continuer. 

Ayant visité dans les pays étrangers la plupart 
des domaines ruraux signalés à l'estime publique 
par les talents de leurs propriétaires, j'ai con- 
staté que cette renommée n'était pas pour ceux-ci 
l'unique source de satisfaction et de bien-être. Les 
chefs d'établissements agricoles trouvent surtout 
leur récompense dans une vie calme , dans une 
prépondérance fondée sur l'ensemble des insti- 
tutions politiques et sociales , dans le pouvoir de 
maintenir au foyer domestique les traditions de 
travail et de vertu; et, pour tout résumer d'un 
mot, dans le sentiment de la perpétuité de leur 
œuvre. Rarement, dans le cours de ces études, 
il m'a été donné de jouir en France d'un tel spec- 
tacle, même depuis que nos gouvernements ont 
organisé un système de distinctions honorifiques 
en faveur de ceux qui se dévouent au progrès de 
l'agriculture. Après avoir admiré les champs, les 



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44 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

prés et les bestiaux de nos domaines améliorés , 
j'ai voulu savoir si leurs laborieux propriétaires 
jouissaient d'avantages plus enviables que les ré- 
compenses des concours officiels ; s'ils trouvaient 
le bonheur au foyer domestique, avec la coopéra- 
tion dévouée de leurs femmes et de leurs enfants; 
s'ils pouvaient se livrer à leurs travaux avec une 
légitime indépendance devant les pouvoirs collec- 
tifs de la commune, de la province et de l'État ; si, 
enfin, ils devaient sûrement transmettre à leurs 
descendants le fruit de tant d'efforts et de médi- 
tations. Presque toujours, je dois le déclarer, ces 
enquêtes , après avoir mis en relief le mérite de 
l'agriculteur, m'ont révélé les douleurs du père de 
famille et le découragement du citoyen ; et, quand 
la confiance ou l'amitié ont été la suite de ces 
premières relations , j'ai souvent entendu le pro- 
priétaire exprimer le vœu d'échapper par la vente 
de son domaine aux inconvénients de sa situation. 
La plupart des causes que je viens d'assigner 
à la désertion des campagnes affectent à la fois la 
grande et la petite culture : notre régime de suc- 
cession exerce particulièrement cette influence 
générale, tout en pesant sur l'une et l'autre à des. 
degrés fort différents. Il convient donc d'étudier 
séparément et de comparer la situation faite par 
nos lois, d'une part aux petits propriétaires culti- 
vant leur héritage de leurs propres mains, de l'au- 
tre aux grands propriétaires exploitant leur do- 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 45 

maine avec le concours d'un certain nombre de 
domestiques, de journaliers et de tenanciers. 

Nos économistes et nos hommes d'État ont 
souvent été frappés de l'instabilité de notre ré- 
gime agricole. Ils ont aperçu les inconvénients 
qui en résultent pour la grande culture ; mais ils 
semblent s'être persuadé que la petite propriété 
profite de tout le mal fait à la grande. Plusieurs 
écoles politiques et sociales qui, depuis 1793, ont 
souvent exercé chez nous une autorité prépondé- 
rante, s'accordent à considérer comme un pro- 
grès la destruction de la grande culture. Cette 
opinion est à la fois pour elles le résultat d'un fait 
et d'une théorie : elle se fonde sur le rôle déplo- 
rable qu'ont joué au xviii^ siècle les grands pro- 
priétaires français; elle repose surtout sur les 
doctrines qui , exagérant un excellent principe , 
proclament qu'on peut baser exclusivement la 
puissance de notre pays sur l'état de bien-être 
et même sur certains privilèges des classes ou- 
vrières. 

Une considération fort simple montre la faus- 
seté de ces opinions. Les législateurs qui, en 1793, 
comme en 1803, ont voulu détruire les anciennes 
classes de grands propriétaires, n'ont pas adopté 
le moyen employé pour l'Irlande par le Parlement 
anglais (§ 20); ils n'ont point soumis à un régime 
différent la classe qu'ils voulaient abattre et celle 

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46 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

qu'ils voulaient élever. En créant le régime qui 
devait peu à peu détruire la grande propriété, ils 
n'ont point organisé au profit de la petite un sys- 
tème conservateur : ils ne lui ont même pas laissé 
le bénéfice des coutumes qui la protégeaient de- 
puis un temps immémorial. Plus enclins à dé- 
truire qu'à conserver, non moins passionnés, 
mais plus justes que les législateurs révolution- 
naires dés pays étrangers, ils ont fait passer la 
propriété rurale tout entière sous le niveau du 
Partage forcé. La conséquence non prévue, et 
cependant nécessaire de ce système, devait donc 
être la désorganisation simultanée des races de 
nos grands propriétaires et de nos paysans. Les 
faits que je vais exposer prouvent même que 
l'œuvre de destruction commencée en 1793 pèse 
plus spécialement sur la petite propriété. 

Au milieu de situations variant à l'infini, les 
petits propriétaires forment en France deux 
classes principales, entre lesquelles il existe 
beaucoup de contrastes. 

La première classe est celle du paysan à fa- 
mille-souche (§30), possédant un domaine trans- 
mis intégralement de génération en génération, 
cultivant cet héritage avec le concours d'un per- 
sonnel nombreux, dispensé à la fois de prendre 
des salariés à son service et de chercher pour 
lui-même ou pour les siens du travail au dehors. 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 47 

Cette classe a été constituée au moyen âge avec 
une sollicitude particulière ; et elle conservait en- 
core une grande énergie en 1789, bien qu'elle 
supportât depuis un siècle le poids des vices de 
la cour et du gaspillage financier. C'est elle qui 
assura le recrutement des innombrables armées 
de la Révolution ; et si les hommes de guerre de 
notre temps, en présence d'une population plus 
nombreuse, n'ont pas trouvé les mêmes ressour- 
ces, c'est que le Partage forcé de 1793, plus fu- 
neste que les désordres de l'ancienne monarchie, 
a presque complètement détruit ces vieilles races. 
Les paysans à famille -souche se maintiennent, 
au contraire, dans la majeure partie du Continent 
européen à la faveur des coutumes : ils offrent 
partout une base inébranlable aux sociétés qui 
ont eu la sagesse de les conserver ; et ils suffisent 
toujours au recrutement de leurs armées*. 

Les paysans à famille-souche ont créé une or^ 
ganisation agricole toute spéciale qui se repré- 



4 La réforme tentée en vain depuis 1789 restera impossible tant 
que ces faits seront ignorés des gouvernants. La vérité qui s'en 
déduit apparaît dans chaque monographie des Ouvriers européens 
(1855); elle a été résumée à cette même place, en 1864, dans la 
l'* édition de cet ouvrage; elle a été reproduite, en termes plus 
énergiques, avant les désastres de 1870, dans l'Organisation du 
travail (document e), et dans Inorganisation de la famille (§13, 
note 9). Nos anciens gouvernants ont fermé les yeux à l'évidence 
et nous ont acheminés vers la catastrophe. L'Assemblée nationale 
de 1871 parait être plus clairvoyante {la Paix sociale. In., ii , 8) 
mais jusqu'à présent elle n'est pas moins impuissante. 



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48 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

sente, à peu près avec les mêmes caractères, 
dans toutes les régions de l'Europe. Les terres 
du domaine forment un ensemble bien agglo- 
méré, au centre duquel sont établis l'habitation 
de la famille ainsi que les bâtiments nécessaires 
au logement des animaux et à la conservation des 
récoltes. Lorsque le climat se prête à la culture 
des arbres fruitiers, l'habitation est entourée d'un 
verger herbu, soigneusement clos de haies vives, 
de fossés ou d'arbres de haute futaie, et livré au 
parcours des jeunes animaux et des volailles. Cette 
disposition est favorable à l'éducation physique 
des jeunes enfants de la famille ; elle est conforme 
aux lois de la salubrité, surtout en ce qu'elle per- 
met de combattre efficacement les épidémies. 

Une prairie naturelle, également enclose, pro- 
duit au printemps une partie des fourrages secs 
nécessaires pour la nourriture des animaux pen- 
dant l'hiver, et elle donne encore à l'automne un 
pâturage abondant. La terre arable subdivisée, se- 
lon le régime d'assolement de la contrée, en deux, 
trois ou quatre champs, fournit, sans intervention 
de jachères, les céréales, les fourrages artificiels, 
les racines, les graines oléagineuses et les matières 
tinctoriales. A ces productions viennent encore 
se joindre, sous le riche climat de l'Europe méri- 
dionale, l'huile d'oUve, la soie, les fruits secs, le vin 
et les autres produits des cultures arborescentes. 

Des taillis ou des arbres épars procurent les ma- 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 49 

tériaux nécessaires à Tentretien des bâtiments et 
du mobilier rural ou domestique ; ils donnent éga- 
lement la provision de combustible pour le foyer 
et le four à pain. Un petit vignoble ou, à son dé- 
faut, les pommiers du verger et des haies assurent 
à la famille, au moins pour la saison des grands 
travaux, la provision de vin ou de cidre. Une 
chènevière soigneusement entretenue et le trou- 
peau de bêtes à laine livrent les matières pre- 
mières du vêtement de la famille. Le jardin pro- 
duit les légumes verts ou farineux, les tubercules, 
les légumes-épices et les fruits-baies, accessoires 
précieux d'une alimentation ayant pour bases les 
céréales et un corps gras ^ Quelques plantes cul- 
tivées dans le jardin ou croissant naturellement 

• 

5 Obligé , dans une matière aussi complexe , d'écarter les ques- 
tions qui ne sont point indispensables au développement de mon 
principal sujet, je me borne à signaler aux physiologistes la supé- 
riorité de ce régime alimentaire , où la viande n'entre régulière- 
ment qu'à répoque des grands travaux de la moisson. Cette supé- 
riorité se révèle par l'énergie soutenue, la santé robuste, et sur- 
tout la vieillesse saine et lucide^de nos paysans , comparées à l'ef- 
fort excessif (hardwork) mais peu durable des ouvriers urbains de 
Tilngleterre , gorgés de viandes et de spiritueux. Les exagéra- 
tions de certaines écoles hygiéniques qui fondent exclusivement 
l'alimentation sur les végétaux , le lait et les boissons chaudes 
sucrées, sont , au fond, une réaction intelligente contre ces excès. 
J'ai signalé dans un autre ouvrage, plusieurs fois cité {Rapport 
sur les commerces du blé, de la farine et du pain , Paris , in-4o, 1860, 
p. 247 ) la supériorité qu'ont dans l'art de la guerre les peuples 
qui se contentent de cette nourriture simple. J'ajoute que cette 
alimentation économique aide singulièrement les rejetons des 
familles -souches à s'élever, par l'épargne, aux premiers rangs 
de la hiérarchie sociale (§50). 



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50 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

au pied des haies et dans les bois procurent les 
médicaments indiqués par des recettes tradition- 
nelles. Un rucher donne le principal condiment 
des repas de fête et des tisanes; il fournit en 
même temps, pour les solennités de famille et 
les anniversaires religieux, un luminaire plus 
distingue que la lampe alimentée pendant les 
veillées d'hiver avec Fhuile du domaine. Près de 
la maison se trouve la source, le ruisseau, le puits, 
et à leur défaut le réservoir destiné à recevoir la 
pluie ; c'est là que la famille puise Teau nécessaire 
au ménage et à Fétable. 

Le domaine d'un paysan à famille-souche n'est 
pas seulement un atelier agricole. On y exécute 
toujours les travaux de ménage, le blanchissage 
du linge et l'entretien des vêtements ; on y exerce 
diverses industries, telles que le tissage des ma- 
tières textiles, la confection des vêtements, la 
confection et l'entretien d'objets variés apparte- 
nant à l'outillage , aux bâtiments et au mobilier. 
Quelquefois enfin les familles prennent part à la 
fabrication de certains produits manufacturés 
(§37), qui ne sont plus destinés à la consomma- 
tion domestique, et qui sont la base d'un com- 
merce d'exportation. Ces travaux occupent la fa- 
mille assemblée pendant les veillées d'hiver, et 
souvent les bergers ^, pendant le temps consacré 

6 Les Ouvriers des deux mondes, t. I, p. 138 et 156. 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 51 

à la surveillance des troupeaux. Ils habituent la 
famille à trouver en elle-même tous ses moyens 
d'existence. Ils lui assurent ainsi la véritable in- 
dépendance, celle qui se fonde, non sur une idée 
systématique ou sur un texte de loi, mais sur la 
nature même des hommes et des choses. 

Cette organisation se retrouve dans toutes les 
contrées de l'Europe ; elle se prête aux diverses 
exigences du sol et du climat , ainsi qu'aux trans- 
formations commandées par les progrès de l'art 
agricole. La situation centrale de l'habitation et 
des étables permet de retenir aisément sur le do- 
maine la totalité des matières fécondantes qui y 
sont produites. On ne voit pas, comme dans la 
plupart des terres morcelées, les chemins et les 
thalwegs recevoir directement les eaux pluviales, 
et conduire en pure perte aux fleuves et à la mer 
les principes les plus fertilisants du sol et de l'at- 
mosphère. L'effort qu'ont à exercer les animaux 
chargés des travaux de culture ou du transport 
des fumiers et des récoltes, est réduit à la moindre 
proportion. Les champs à céréales donnant un 
emploi suffisant au travail d'une nombreuse fa- 
mille, peuvent avoir chacun, même dans les asso- 
lements les plus perfectionnés, une étendue de 
trois à cinq hectares; cette étendue est assez 
grande par conséquent pour que les méthodes 
anciennes de labourage, de semailles et de ré- 
colte s'exécutent dans les meilleures conditions ; 



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52 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

elle répond également aux exigences dels charrues 
à vapeur, des machines à semer ou à récolter et 
des autres moyens d'action qu'emploie la nouvelle 
agriculture. 

Les petits domaines ruraux satisfont, dans ces 
conditions , à toutes les nécessités de la technolo- 
gie ; mais ils ne sont pas moins dignes d'éloges au 
point de vue moral. L'autorité paternelle est ferme- 
ment assise dans une habitation isolée : elle s'offre 
aux enfants avec une majesté que ne balance 
directement aucun autre pouvoir social. Chaque 
famille est assez séparée des autres pour n'avoir 
point à redouter les inconvénients qui naissent 
de contacts trop intimes ; elle en est assez rappro- 
chée pour jouir des relations d'amitié , qui pré- 
parent les mariages et créent de bons rapports 
sociaux. 

Ce premier système de petite propriété exerce 
une influence bienfaisante sur l'ensemble de l'or- 
ganisation sociale et politique. Il établit une union 
indissoluble entre les domaines ruraux et les fa- 
milles ; et il perpétue ainsi une race de paysans 
sobres et énergiques, rompus au travail et à l'é- 
pargne, imbus de l'esprit national. Il donne à la 
patrie de nombreux citoyens dont les uns , asso- 
ciés d'abord à l'œuvre du père , la continuent di- 
gnement après sa mort , et dont les autres assu- 
rent le recrutement des professions urbaines , de 
l'armée, de la marine et des colonies* Il inculque 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 53 

aux jeunes générations les traditions d'obéissance 
et de respect qui sont les bases de toute nationa- 
lité puissante; il habitue les individualités les 
plus éminentes au commandement et à la direc- 
tion des affaires publiques. Ce même régime rend 
les nations stables, en préservant la masse du 
corps social de la corruption développée chez, 
quelques-uns par l'abus de la richesse. Enfin, 
fondant sur l'organisation même de la propriété 
et du travail l'indépendance des chefs de famille , 
il produit sans effort la liberté civile et poUtique. 
Malgré les théories d'histoire et les fausses idées 
qui ont inspiré tant de constitutions écrites, la 
liberté ^ règne en Orient comme en Occident , 
lorsque la population se compose de paysans à 
famille-souche. 

La seconde classe de petits propriétaires ru- 
raux est soumise au régime des familles instables 
(§ 24); elle offre, en ce qui concerne l'organi- 
sation du domaine rm^al et les institutions publi- 
ques ou privées, des conditions tranchant de tout 
point avec celles que je viens de signaler. Ici, au 
lieu de rester uniforme, le type présente autant 
de variétés que de familles. 

" C'est ici le lieu de rappeler que les habitudes de gouverne- 
ment local sont plus développées dans les communes rurales , à 
l'abrok, de la Russie (§§ 10 et 65) , formées de paysans à familles 
stables , que chez plusieurs peuples à familles instables de l'Occi- 
dent, qui se croient plus avancés dans les voies de la liberté. 



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54 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

La classe des paysans à famille instable s'est 
formée à une époque ancienne dans la Gaule et 
dans les territoires contigus des Pays-Bas, des 
États allemands , de la Suisse et de Tltalie ^. Elle 
s'est conservée depuis lors , par la force de la tra- 
dition, dans plusieurs de ces régions, notam- 
ment dans celles qui sont comprises entre la 
Seine et le Rhin^ Dans les autres régions de 
l'Europe et dans la majeure partie de la France , 
les familles stables se sont solidement constituées 
sous les régimes du fief et du testament ^^ Mais 
en France, depuis 4793 (§ 23), ces familles, 
comme leurs domaines , sont désorganisées sans 
relâche par le code civil et condamnées à l'insta- 
bilité^^ 

Les petites propriétés des familles instables, 
celles que la Coutume a créées , et surtout celles 
que multiplie de nos jours le code civil, offrent une 
multitude de types. On suit aisément par la pen- 
sée les nuances qui les distinguent, quand on s'est 
d'abord rendu compte des deux termes extrêmes 
entre lesquels elles se trouvent toutes comprises. 
Le premier terme correspond à l'organisation 
du domaine rural qui résiste le plus au partage 
en nature entre les héritiers ; le dernier, à l'orga- 
nisation qui s'y prête le mieux. Je vais donc les 

8 V Organisation du travail (§ 12). ^^^^ 9 L'Organisation de la 
famille (§ 6). = lO Ibidem, §§ 9 à 12. = H Ibidem, § 13, §§ 17 
à 36. 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 55 

décrire successiveraent , en signalant les princi- 
pales combinaisons que provoquent la nature des 
lieux j les propensions personnelles des héritiers , 
et, en général, les mœurs locales tendant à res- 
treindre ou à accroître l'instabilité imposée par 
la loi. 

Le premier terme extrême est commun dans 
les provinces françaises où régnait, avant la Ré- 
volution, le régime des familles -souches. L'ob- 
servation m'y a fait découvrir quatre cas corres- 
pondant aux principaux incidents de l'action 
destructive exercée sur la Coutume par notre loi 
de Partage forcé. 

Un premier cas se présente dans les montagnes 
à pentes abruptes , à champs enclos et à cultures 
arborescentes, où, d'une part, la division en na- 
ture entraîne des pertes considérables pour les 
héritiers, et où les occasions de vente à des capi- 
talistes étrangers se présentent rarement; où, 
de l'autre , le manque de communications rapides 
a retardé l'invasion des idées et des intérêts qui 
propagent ailleurs les habitudes du Partage forcé. 
Constatant la déchéance sociale des individus qui 
ont opéré la division du bien patrimonial , et sou- 
tenues par la tradition locale, les familles intel- 
ligentes et considérées maintiennent l'ancien ré- 
gime de transmission intégrale. D'accord avec tous 
les siens , le père donne, de son vivant, à un en- 



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56 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

fant associé, tout son domaine, à la charge de 
payer à chacun des autres enfants sa part d'héri- 
tage. Pour aider cette combinaison , qui serait im- 
possible dans la pratique rigoureuse du partage 
égal , il attribue à l'associé , à titre de préciput et 
hors part, la quotité disponible (§23). Toutes les 
autres influences du milieu social y concourent 
également. Cédant à l'opinion établie, les offi- 
ciers publics dont le ministère est imposé aux 
familles, admettent dans l'acte de donation une 
estimation du domaine inférieure à la valeur vé- 
nale des parcelles ; et ils allègent ainsi les charges 
légales auxquelles l'associé ne pourrait suffire. Les 
autres héritiers se prêtent à ces combinaisons : 
ceux qui se marient fondent volontiers , à l'aide 
de leur dot, de nouveaux établissements (§ 39); 
ceux qui ont peu de goût pour le mariage restent 
dans la maison, et lèguent à l'associé ou à son 
successeur leur part d'héritage. Enfin ces habi- 
tudes sont encore conservées dans les familles 
par l'exemple et les conseils de ceux qui entrent 
dans le clergé séculier '^ 

Cependant ces influences traditionnelles ne sau- 
raient toujours se perpétuer; et la loi écrite 
triomphe, à la longue, de la Coutume (§22). Les 
gens d'affaires ont un intérêt direct à détruire , en 
cette matière , l'entente des familles : ils s'ingé- 

12 L'Organisation de la famille (livre II, §§ 19 à 33). 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 57 

ment à faire naître , chez les héritiers peu intel- 
ligents ou peu scrupuleux, des sentiments de cu- 
pidité , et à s'assurer ainsi les profits des exper- 
tises contradictoires, des licitations, et surtout des 
procès que provoque la pratique du Partage forcé *^ 

Ce premier régime a pour siège principal la 
chaîne des Pyrénées et les autres montagnes de 
la France méridionale. Je signalerai plus loin les 
inconvénients qui naissent de la création inces- 
sante des domaines et des familles instables : ces 
inconvénients contrastent visiblement avec les 
avantages propres aux petits domaines stables, à 
famille-souche , qui y dominent encore. 

Le second cas est fréquent dans les pays de 
plaines ou de collines confinant à la Méditerranée 
et à la chaîne pyrénéenne. Les inconvénients éco- 
nomiques du morcellement des domaines y sont 
moindres que dans le cas précèdent; les ventes 
par licitation entre héritiers y sont plus faciles ; 
enfin un contact plus intime avec le reste de la 
France y a donné plus de force aux idées et aux 

13 V Organisation de la famille ( § 33 et 1«' Appendice). Le lec- 
teur trouvera dans cet ouvrage une description de la lutte qui 
règne dans les Pyrénées entre l'ancien et le nouveau régime. 
11 comprendra, en s'y reportant, que je ne pouvais faire entrer 
dans le cadre de cet ouvrage des faits aussi complei^es , et qu'il 
serait urgent d'en propager la connaissance par des enquêtes spé- 
ciales. Celles-ci mettraient tout d'abord en relief l'erreur qu'ont 
commise nos législateurs , lorsqu'ils ont réglé , par une formule 
uniforme , des intérêts variant à l'infini selon Torganisation de la 
vie privée. 

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58 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

intérêts qui propagent le Partage forcé. Les tri- 
bunaux j bien que composés en partie de proprié- 
taires pratiquant eux-mêmes la transmission in- 
tégrale **, cèdent de plus en plus à la pression 
exercée par les gens d'affaires. 

Si le partage égal des héritages est, en ap- 
parence , l'habitude du pays , il en est autrement 
dans la réalité. Les pères de famille éludent 
presque tous , en se concertant avec leur héritier- 
associé , les dispositions de la loi. Pour atteindre 
ce but, ils ont recours à des manœuvres com- 
pliquées dont le caractère frauduleux tranche sin- 
gulièrement avec l'honorabilité des personnes. 
Cette réaction des mœurs qui ne se fonde plus , 
comme dans le cas précédent , sur des procédés 
avouables, détruit souvent les bons rapports de 
parenté ; bienfaisante au point de vue de la cul- 
ture du sol , elle tend , au point de vue moral , 
à désorganiser la petite propriété. Il y a donc lieu 
de regretter qu'elle soit devenue le trait dominant 
des mœurs agricoles dans les coUines et les plaines 
de la France méridionale. 

Dans le troisième cas, le partage en nature des 
domaines à habitation centrale reste toujours im- 
praticable ; mais les intéressés réalisent aisément 
leur héritage , en se partageant le prix offert par 
des capitalistes pour le domaine paternel. Sous 

14 Les Ouvriers européens, p. 217. 

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s 34. — LUGRICULTURE 59 

cette influence , la population entière s'est enfin 
pliée à la contrainte exercée par la loi. Cependant, 
comme les nouveaux acquéreurs ne peuvent tirer 
parti de leur propriété qu'en l'affermant, l'an- 
cienne race de petits propriétaires se trouve peu 
à peu remplacée par une race de petits fermiers. 
Parfois plusieurs domaines contigus , achetés par 
un même capitaliste, peuvent être réunis avec 
avantage en une seule exploitation ; et la petite 
culture se trouve détruite en même temps que la 
petite propriété. 

Le plateau fertile connu sous le nom de pays de 
Caux, confinant à la rive droite de la basse Seine 
et au rivage de la Manche , offre l'exemple d'une 
transformation de ce genre accomplie depuis la 
révolution de 4793. Les petits et moyens do- 
maines agglomérés , à habitations centrales et à 
vergers enclos dits masures, qui, mêlés à quel- 
ques grandes terres, constituent cette région agri- 
cole, étaient pour la plupart , au xvi® et au xvii® 
siècle , la propriété de petits nobles et de paysans 
qui les cultivaient de leurs propres mains , et les 
transmettaient intégralement, avec l'appui de la 
Coutume de Normandie. Ce furent ces familles 
fécondes et énergiques qui colonisèrent le Ca- 
nada, où leurs descendants conservent religieuse- 
ment les mœurs que nous avons perdues (§ 42) ^^ : 

15 U (h^ganisalion du travail (§70); une grande nation -modèle 
de noire temps. 

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60 CHAPITRE IV LE TRAVAIL 

ce furent elles également qui fournirent à nos 
autres colonies de TAmérique et de l'Inde leurs 
meilleurs émigrants. La décadence duxviii® siècle, 
en attirant à la cour et dans les villes les plusriches 
propriétaires , y avait dijà multiplié les fermiers; 
depuis la révolution, le Partage égal, contre lequel 
protestèrent vainement les députés de la Nor- 
mandie^^, a étendu aux moindres domaines cette 
désorganisation de la propriété rurale. 

Les descendants des anciens propriétaires n'oc- 
cupent plus maintenant qu'en qualité de feriniers 
le sol possédé comme un titre de rente par les 
riches maisons qui exploitent, sur la frontière de 
cette région , dans les villes de Rouen , Louviers, 
Elbeuf , Bolbec, du Havre , de Fécamp et Dieppe, 
l'industrie manufacturière et le commerce ma- 
ritime. Les ventes de domaines, renouvelées à 
l'ouverture de chaque succession, conjurent les 
morcellements ruineux : les récoltes continuent 
à s'améliorer, malgré ces mutations périodiques; 
et le trésor public s'emplit plus que jamais. Mais 
cette transformation de la propriété a entraîné 
immédiatement la disparition d'un ensemble de 



16 Voir les opinions émises, le 12 mars 1791 , par Frondeville , 
Achard et Dandré , députés de la Normandie , pour combattre le 
projet de loi , qui fut défendu surtout par le parti révolutionnaire 
assisté des légistes Merlin et Tronchet. Celte loi , adoptée le 8 
avril 1791, introduisit, dans les successions ab intestat, le principe 
de l'égalité (§ 23). Le Partage forcé ne fut établi que par la loi 
du 7 mars 1793. 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 61 

sentiments et de rapports sociaux qui , dérivant 
surtout de l'ordre moral , étaient au fond la prin- 
cipale force du pays. Le paupérisme, avec ses 
caractères les plus redoutables , s'y est introduit, 
pendant que l'harmonie sociale et la fécondité 
prenaient fin avec les antiques races de pro- 
priétaires cultivateurs ^\ 

17 J'ai souvent recherché pourquoi les paysans propriétaires ont 
été si facilement détruits en Normandie par le Partage forcé ^ 
tandis qu'ils ont résisté si énergiquemenl jusqu'à ce jour dans 
plusieurs districts ruraux du Midi. Quelques causes spéciales se 
joignent aux causes générales ci-dessus indiquées , pour expliquer 
cette différence des résultats du régime légal qui pèse depuis 
1793 sur les deux contrées. Les manufactures et le commerce 
créent dans le Nord plus que dans le Midi des capitaux à employei- 
en placements ruraux; les cultures essentiellement agricoles du 
Nord se prêtent mieux que les cultures arborescentes du Midi à 
rétablissement de fermages à rente très-fixe qu'on recherche dans 
ces sortes de placements ; enfin, les propriétaires de Normandie, 
habitués à se transmettre leurs biens dans le système de coaction 
légale dit régime dotal, se trouvaient préparés à suivre tout autre 
système qui leur serait imposé par la loi. Ils étaient d'ailleurs 
depuis longtemps dressés par ce régime à subir la domination 
des gens d'affaires : ces derniers avaient déjà dans le pays une 
situation solide , et ils n'ont eu , pour ainsi dire , qu'à prendre 
possession des nouvelles sortes de prébendes que le code civil 
leur a attribuées aux dépens de l'agriculture. Il en a été autrement 
dans le midi de la France. Le régime dotal y était plus tempéré 
par la Liberté testamentaire ; et il y existe encore peu de capitalistes 
en situation d'acheter les biens ruraux. D'ailleurs la transmission 
intégrale des biens de famille s'y fondait sur la libre volonté des 
citoyens, plutôt que sur l'intervention de la loi et des gens d'af- 
faires : on y a mieux compris l'intérêt qu'avait la famille à con- 
server sa liberté. Cet exemple est bien propre à démontrer que 
les bonnes constitutions sociales se créent avec le concours volon- 
taire des citoyens, plus sûrement qu'avec les régimes de contrainte 
imposés par la loi. 

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62 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

Enfin , le quatrième cas se présente dans les 
contrées éloignées des foyers de commerce , où 
les populations, ayant adopté les idées émanant 
de la loi et ne trouvant point de capitalistes dis- 
posés à acquérir les domaines, doivent à l'ou- 
verture de chaque succession s'en partager les 
lambeaux. Il est fréquent dans le Limousin, et 
dans les autres régions du massif montagneux de 
la France centrale. 

Cette destruction des anciennes unités agricoles 
offre beaucoup d'inconvénients. Elle entraine une 
déperdition de forces sous le nouveau régime , 
où plusieurs familles concourent maintenant à 
Tœuvre qui précédemment n'en réclamait qu'une 
seule. Les nouveaux exploitants , n'ayant plus sur 
leur propriété l'emploi complet de leurs bras , 
sont obligés de chercher du travail au dehors en 
qualité de salariés; et ils subissent ainsi dans le 
classement social une véritable déchéance. 

L'héritier auquel sont attribués les bâtiments , 
en peut à peine faire emploi dans une exploitation 
réduite ; tandis que les autres héritiers sont obli- 
gés d'élever sur leurs lots de nouvelles construc- 
tions. Ce capital amsi immobilisé sans profit pour 
l'agriculture, est habituellement obtenu par voie 
d'emprunt; et c'est Tune des causes qui, dans les 
régions de petite culture , amènent la propagation 
simultanée du Partage forcé et de l'hypothèque. 
Lorsque, pour éviter ces constructions ruineuses, 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 63 

les héritiers se partagent en nature l'habitation 
et ses dépendances, ils donnent sur un écueil 
encore plus dangereux. Les familles sont alors 
condamnée à une sorte de promiscuité, source 
permanente de désordre et de conflits. La 
division des vergers, des prés et des champs 
adaptés aux besoins d'une seule famille , fait 
également naître un enchevêtrement désas- 
treux d'intérêts : elle diminue la force productive 
du sol en multipliant les clôtures ; elle interdit 
l'emploi de ces ingénieuses machines qui ouvrent 
une ère nouvelle à l'agriculture; enfin, en pro- 
voquant la. création de nouveaux chemins de 
service , elle frappe de stérilité une partie du 
sol. 

Ainsi, dans tous les cas où la Coutume, fondée 
sur la nature du sol et du climat , avait organisé la 
transmission intégrale des domaines agglomérés , 
le nouveau régime porte une fâcheuse atteinte 
à la condition des petits propriétaires. Quand 
l'ordre ancien se conserve en fait, le Partage 
forcé inquiète les familles sur leur avenir , ou bien 
il les pervertit en les obligeant à chercher leur 
salut dans la fraude. Quand l'ordre ancien se dé- 
truit, il fait déchoir les propriétaires en les rédui- 
sant à la condition de tenanciers ou de salariés. 
Ce déplorable régime, se combinant avec d'autnes 
causes de décadence, explique, sans les excuser, 
les préjugés qui, au grand danger de la paix pu- 

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64 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

blique, condamnent injustement raccumulation 
des épargnes ^^ 

Le second terme extrême à signaler dans l'or- 
ganisation des petits domaines à famille instable 
peut être observé en Occident dans plusieurs 
districts ruraux qui , ayant adopté depuis long- 
temps le partage en nature des héritages , se sont 
appliqués à en rendre la pratique facile. Partout, 
pour satisfaire à cette convenance , on a été con- 
duit à des organisations uniformes que je propose 
de nommer villages à banlieue morcelée. 

Les populations soumises à ce régime agricole 
s'agglomèrent avec leurs bestiaux dans une mul- 
titude de bâtiments groupés au centre d'un ter- 
ritoire de 800 à 4,200 hectares, pour lequel la 
distance moyenne du village aux limites extrêmes 
varie de 4,500 à 2,000 mètres. Les jeunes gens 
ne se marient jamais dans la maison paternelle, 
et vont même de bonne heure chercher du travail 
au dehors ; en sorte que les habitations se ré- 
duisent aux proportions strictement suffisantes 
pour loger deux époux et leurs jeunes enfants. 
Le bétail , toujours rare, ne réclame que des éta- 
bles de petites dimension. Ces étables ne sont 
point ordinairement une dépendance nécessaire 
des habitations ; elles s'y réunissent cependant 

18 L'Organisaiion du travail: Document j; comment un peuple 
civilisé peut rétrograder jusqu'à l'état sauvage. 

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§ 34. — L'AGRICULTURE 6S 

au moyen d'un réseau de rues fort compliqué qui 
se prête, sous ce rapport, à toutes les combinai- 
sons qu'exige la composition variable des do- 
maines. Le riche, outre son habitation, possède 
plusieurs étables éparses; le pauvre s'installe 
dans un bâtiment d'étable avec un porc et quel- 
ques brebis. Les simples salariés, qui ne jouis- 
sent point encore de leur lambeau d'héritage, 
occupent, en qualité de locataires, les plus 
chétifs bâtiments. Ainsi enchevêtrées et réduites 
à ces proportions, les habitations d'hommes et 
d'animaux se plient sans résistance à toutes les 
exigences du Partage forcé et de l'agiotage rural' 
Quant au territoire dépendant du village , il se 
prête plus facilement encore à ces mêmes combi- 
naisons. Lorsque la nature du sol, du climat et 
des productions n'y résiste pas absolument, cette 
banUeue est débarrassée des plantations, des clô- 
tures, des fossés, et en général de tout ce qui 
pouvait imprimer à un point quelconque un carac- 
tère d'individuaUté ; elle est alors subdivisée en 
parcelles qui se comptent par milliers. Celles-ci 
conservent, dans le sens de la longueur, au 
moins cinq décamètres; car c'est seulement à 
cette condition que le travail des animaux de 
labour, en se continuant sans interruption pen- 
dant une minute, reste plus économique que 
l'emploi de la bêche. Mais le morcellement 
est , pour ainsi dire , sans limites dans le sens de 

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66 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

la largeur qui se réduit parfois à l'espace de quatre 
ou cinq traits de charrue. Nécessairement rebelle 
à toute culture méthodique , cette organisation 
reste cependant soumise à un certain art que 
l'observation fait découvrir. Ainsi, pour diminuer 
autant que possible la confusion et les conflits 
qui résultent de l'exploitation simultanée de tant 
de parcelles , les propriétaires se concertent avec 
les autorités locales pour établir dans chaque ré- 
gion l'uniformité des cultures , et même celle des 
époques assignées aux charrois , aux récoltes et 
au pâturage des bestiaux. Ces règlements prohi- 
bitifs ont à leur tour pour résultat d'exagérer le 
morcellement dont ils sont la conséquence forcée. 
Chaque propriétaire, en effet, ne peut introduire 
de la régularité dans ses travaux qu'en acquérant 
des surfaces à peu près égale^ dans les trois ré- 
gions d'assolement ^^. Il résulte de là qu'à chaque 
licitation nouvelle, toutes les sections d'un do- 
maine doivent se diviser en autant de parts qu'il 
y a d'héritiers : ceux-ci, pour conjurer les chan- 
ces d'inégalité dérivant de la diversité des sols, 
se trouvent dès lors conduits à poursuivre, jusque 
dans la moindre parcelle , l'application de ce sys- 
tème. 

19 L'assolement triennal, qui se maintient avec persistance dans 
ce système agricole, comprend ordinairement : un grain d'au- 
tomne, un grain de printemps et une jachère sur laquelle les 
moutons de tout le village, conduits par le berger communal, 
trouvent un maigre pâturage. 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 67 

Cette tendance est à peine combattue par l'in- 
térêt évident qu'aurait chaque propriétaire à 
réunir autant que possible , par voie d'échange 
ou d'achat , les parcelles contiguës ; .car cette 
réunion , avantageuse seulement pour la culture , 
diminuerait dans cette organisation factice la 
valeur vénale du soi. Les propriétaires les plus 
intelligents , s'inspirant des principes qui dirigent 
nos spéculateurs de bourse , recherchent avec 
empressement les fonds qui sont d'une vente fa- 
cile : c'est-à-dire ceux qui, se composant de par- 
celles disséminées dans toute la banlieue, peuvent 
être convoités, dans une vente à l'encan, par 
toute la population. Ces ventes de biens sont 
elles-mêmes un des traits les plus curieux de cette 
singulière organisation : elles occupent une classe 
spéciale d'entremetteurs qui excellent à stimuler 
l'appétit de la propriété, non sans recourir aux 
libations du cabaret. Faites pour la plupart à 
crédit, les ventes ouvrent, en outre, aux prêteurs 
d'argent une nouvelle source de profits. La mo- 
bilité du sol, poussée jusqu'à ces limites, devient 
aussi ruineuse pour les vrais travailleurs que lu- 
crative pour les parasites qui vivent à leurs dé- 
pens. 

Les villages à banlieue morcelée ne se forment 
guère que sous le régime du Partage forcé , dans 
de vastes plaines dénuées de clôtures, de forêts et 
de cultures arborescentes. Ils sont à peu près 

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68 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

inconnus dans l'orient, le nord et le centre de 
l'Europe. Ils commencent à se montrer dans le 
Wurtemberg, le pays de Bade et le Palatinat. Ils 
sont fréquents en Alsace et en Lorraine. Leur 
type le plus caractéristique peut être observé 
dans les plaines crayeuses qui s'étendent, en 
Champagne, à l'est du plateau de la Brie ^. 

Ces petits domaines ruraux , constitués en vue 
d'un partage commode , ne subissent pas, à la 
mort du père de famille , les secousses qui désor- 
ganiseraient les domaines agglomérés. La licita- 
tion d'un domaine morcelé est toujours facile, 
soit que les héritiers partagent en nature les 
bâtiments et les terres , soit qu'ils se les adjugent 
à l'enchère , avec concurrence des autres habi- 
tants du village. Mais les inconvénients qu'on a 
conjurés pour l'époque du partage, se trouvent 
à l'état permanent dans l'organisation même du 
domaine. Ainsi, pour une même surface de terre 
cultivée, les transports y sont huit fois plus consi- 
dérables ** que sur les domaines agglomérés. Les 
matières fécondantes , si bien mises à profit sur 

• 20 Voir, pour des détails plus étendus sur cette curieuse orga- 
nisation agricole : Les Ouvriers européens, p. 241 ; les Ouvriers 
des deux mondes, t. I, p. 76, et t. IV, p. 37. = 21 Un calcul 
géométrique démontre, en effet, que les domaines agglomérés 
de 10 à 20 hectares transportent moyennement leurs instru- 
ments, leurs fumiers et leurs récoltes à des distances de 120 
à 170 mètres ; tandis que , dans les villages à banlieue morcelée 
(de 800 à 1200 hectares) , ces distances moyennes s'élèvent, pour 
tous les domaines, de 1C60 à 1300 mètres. 

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§ 34. — L'AGRICULTURE 69 

ces derniers, se dispersent improductivement 
pendant de longs transports. Ces banlieues mor- 
celées sont impropres à l'emploi des machines 
agricoles , et par conséquent rebelles à toute cul- 
ture perfectionnée. Dans les régions qui ne jouis- 
sent pas d'une grande fertilité naturelle, ce 
système de culture prive la terre de toute amé- 
lioration ; car les règlements qui imposent l'uni- 
formité du mode de culture, y soumettent les 
cultivateurs les plus intelligents à l'esprit de 
routine de la majorité. C'est ainsi que dans nos 
plaines morcelées de la Champagne , les conseils 
municipaux conservent avec ténacité, malgré 
les tendances de la loi du 28 septembre 1791 , 
les jachères et la vaine pâture qu'on ne trouverait 
plus aujourd'hui, en Europe, dans une seule 
région à domaines agglomérés. 

Cette déplorable constitution des banlieues 
morcelées est loin d'offrir les avantages matériels 
et moraux que se flattent d'obtenir les partis poli- 
tiques qui, depuis 1793, poursuivent à tout prix 
la division de la propriété rurale. On n'y trouve 
point cette intime union de l'homme et du sol, 
qui se montre si bienfaisante chez les familles- 
souches , à domaines agglomérés. La propriété 
des parcelles de terrain devient aussi mobile que 
celle des valeurs de bourse; et déjà même on 
voit les riches habitants de ces régions mener 
de front les deux sortes d'agiotage. 

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70 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

Ce régime ne produit guère l'égalité des condi- 
tions : loin de réaliser cette pensée favorite des 
niveleurs de 1793 , il a partout abaissé la condi- 
tion des classes inférieures, en multipliant les 
salariés. Le régime de la famille -souche (§ 30), 
qui associe la population entière à la jouissance 
de la propriété , conjure au contraire le dévelop- 
pement des grandes inégalités sociales. Souvent 
même l'égalité des fortunes vient compléter 
l'égalité des conditions ; car, en l'absence de sa- 
lariés, l'étendue de chaque domaine tend à se 
mettre en rapport avec le nombre habituel des 
bras de la famille. L'état d'équilibre produit à la 
longue par cette influence ne peut guère être 
détruit. L'héritier-associé est porté , par honneur 
et par intérêt, à conserver intégralement le do- 
maine patrimonial. Lors même qu'il prospère 
' plus que ses voisins , il ne peut acheter leurs 
domaines ; car il est obligé par la Coutume d' at- 
tribuer à titre de dot ses profits aux frères , aux 
sœurs , puis aux enfants associés à son exploita- 
tion. Plus que toute autre institution, la famille- 
souche neutralise donc l'effet des inégalités 
naturelles : elle conserve, par exemple, aux cam- 
pagnes de la Suisse et de la Norwége les habi- 
tudes de liberté et d'égalité que la famille instable 
n'a pu fixer dans nos districts ruraux (§ 62). 

Nos petits propriétaires instables ont dès le 
mariage une situation indépendante. En cas de 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 71 

revers, ils n'ont rien à attendre de la parenté; 
en cas de succès, ils n'ont envers elle aucune 
obligation. Ce régime ne diminue donc point l'iné- 
galité, qui tend, au contraire, à s'accroître par la 
diversité des aptitudes individuelles. Tantôt l'ex- 
ploitation rurale se compose d'une seule parcelle, 
qui réclame à peine , chaque année , quelques 
jours de travail du propriétaire; et celui-ci s'em- 
ploie habituellement au service de ses riches voi- 
sins. Tantôt elle atteint les proportions de la 
grande culture ; et le propriétaire n'y peut suffire 
qu'avec le concours d'un nombre considérable de 
salariés. 

L'assiette des domaines varie sans cesse, en 
raison des qualités ou des défauts de chaque 
famille , et des occasions fréquentes de vente ou 
d'achat, amenées par les incidents de chaque exis- 
tence. Les jeunes ménages issus d'une famille 
aisée, adonnée au travail et à l'épargne, évitant, 
grâce à un sens droit, les embûches des mar- 
chands de biens , échappant par une stérilité sys- 
tématique aux charges du mariage, poussent 
rapidement leur fortune ; chaque année ils ré- 
unissent de nouvelles parcelles à leur domaine, 
qui s'accroîtra d'ailleurs , à la mort des parents , 
par l'adjonction d'une part d'héritage. Ceux, au 
contrane, qui sortent de familles pauvres, qui 
manquent de prévoyance et de discernement, 
qui ne se soumettent qu'avec répugnance au 



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72 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

travail, ou qui conservent la tradition des mariages 
féconds, ne sortent pas de la condition de salariés ; 
leur situation s'aggrave même quand, plus avan- 
cés en âge, ils croient avoir Tobligation de sou- 
tenir leurs vieux parents. 

Ainsi se multiplient dans le nord de la France 
ces propriétaires pauvres que les paysans enrichis 
traitent assez durement , en les désignant volon- 
tiers sous le nom de petites gens^. Ainsi se re- 
crute, dans les campagnes, un paupérisme non 
moins dangereux que celui des villes et des manu- 
factures (§ 49). Par un enchaînement de con- 
séquences peu remarqué jusqu'à ce jour et cepen- 
dant inévitable, nos lois civiles entretiennent donc 
aujourd'hui, par le Partage forcé, l'inégaUté entre 
les petits propriétaires ruraux et les salariés, 
comme elles la maintenaient autrefois , par le 
droit d'aînesse et le privilège, entre les nobles 
et les bourgeois. C'est parmi les propriétaires in- 
digents des villages à banlieue morcelée que se 
rencontrent les plus déplorables spécimens de 
familles instables. La possession de quelque 



22 J*ai souvent entendu , par exemple , les propriétaires enrichis 
des villages du bassin de Paris qualifier ainsi les salariés qu'ils 
emploient. Le sentiment qui inspire ces parvenus n'existe point 
chez les propriétaires à famille -souche. Ce sot orgueil, inconnu 
en Orient , se développe en France , à mesure que s'accroit l'in- 
stabilité des familles. La classe des salariés est donc plus intéressée 
que les autres à repousser les tristes doctrines qui glorifient le 
nivellement forcé des conditions. 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 73 

parcelle éloignée, impropre au jardinage , con- 
tribue peu à leur bien-être ; et , en les retenant 
dans la localité, elle les empêche de se créer 
ailleurs une situation plus supportable. 

Cette influence fâcheuse du Partage forcé , dé- 
celée surtout par la mobilité du sol et l'instabilité 
des familles, se retrouve, bien qu'avec une inten- 
sité moindre , dans l'organisation des grands do- 
maines ruraux. 

Toute nation qui, comme l'Angleterre et la 
France , dispose d'un sol riche , d'un climat fer- 
tile , de ports fréquentés , et qui n'est pas com- 
primée par un peuple conquérant, voit sans 
cesse des individualités éminentes s'élever à la 
richesse. A moins que la nature du sol ne re- 
pousse absolument la grande culture, il se créera 
donc, si les transactions sont libres, de grandes 
situations territoriales. La France possède autant 
que tout autre pays les conditions qui créent la 
richesse; aussi a-t-elle trouvé, de tout temps, 
dans la grande propriété , un élément de force 
et de grandeur. Si nos races de grands pro- 
priétaires sont réduites au degré d'impuissance 
que nous observons aujourd'hui, c'est que Riche- 
lieu et Mazarin, voulant à tout prix empêcher la 
noblesse d'agiter l'État, lui ont enlevé en même 
temps le moyen de défendre les libertés publiques 
et privées; c'est que Louis XIV, le Régent et 

Il 3 

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74 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

Louis XV les ont corrompues par l'oisiveté et 
les débauches de la cour ; c'est que les niveleurs 
de 1793 les ont décimées par Féchafaud, et rui- 
nées par la confiscation des biens; c'est enfin 
que le Partage forcé affaiblit sans relâche , depuis 
cette date funeste, ceux qui ont résisté à tant 
d'épreuves ou qui ont tenté de reconstituer des 
domaines. 

Quant aux essais de régénération entrepris par 
le premier Empire et la Restauration (§23), ils 
ont été inspirés par des conceptions fausses, 
et sont restés stériles. Le premier Empire a 
même commis la faute de lier au privilège des 
grands maj oyats l'obligation de la résidence à 
Paris. 

L'organisation de la famille n'exerce point sur 
le grand domaine rural cette réaction directe et 
exclusive que je viens de signaler pour la petite 
propriété. Les grands propriétaires ne peuvent 
guère cultiver en régie la totalité de leurs do- 
maines. Ils ont à remplir, dans l'État et dans la 
province, des devoirs qui absorbent la majeure 
partie de leur temps et de leur sollicitude ; tandis 
que le progrès intellectuel et moral de la popu- 
lation leur fait chaque jour trouver plus d'avan- 
tages dans le concours d'une excellente race de 
tenanciers. Aussi peut- on constater, en com- 
parant le centre et l'occident de l'Europe , que le 
rôle, bienfaisant ou nuisible, des grands pro- 

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§ 34. — L'AGRICULTURE 75 

priétaires, dépend moins de leur coopération 
personnelle au travail agricole que de leurs habi- 
tudes de résidence ou d'absentéisme. 

Le grand propriétaire résidant, que l'opinion 
s'accorde à signaler comme le type le plus recom- 
mandable, a son principal établissement au centre 
même de son domaine. Il consacre à la localité 
tout le temps que laissent disponible ses devoirs 
publics; sa famille, ayant tout le développement 
que comporte à ce niveau social la famille-souche 
(§ 30), s'y établit elle-même en permanence. Il 
exploite en régie , avec le concours de ses domes- 
tiques , la partie du domaine contiguë à l'habi- 
tation ; et il concède le surplus aux diverses caté- 
gories de tenanciers signalées ci-après. Il annexe 
habituellement à son domaine une usine centrale, 
où s'élaborent sous une multitude de formes les 
t)roduits bruts de la contrée, soustraits ainsi à la 
nécessité de transports lointains. Il élève même 
à son propre compte des ateliers ayant pour objet 
le travail des métaux et du bois ; et il pourvoit 
ainsi à l'entretien du matériel rural , et surtout 
de ces ingénieuses machines qui ouvrent mainte- 
nant des voies nouvelles à l'agriculture. Il se plaît 
enfin à conserveries meilleures espèces de plantes 
et d'animaux, ou à importer celles qui jouissent 
en d'autres pays d'une juste renommée. C'est 
dans ces conditions que se perpétuent, en Angle- 
terre et en Allemagne, les belles races de chevaux 

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76 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

qui ne pourront jamais être régénérées chez nous, 
tant que durera le régime du code civil ^, 

L'habitation du grand propriétaire est le lieu 
de réunion accoutumé de toutes les classes de la 
population ^* , qui y trouvent toujours , selon la 
condition propre à chacune d'elles , accueil cor- 
dial , conseils et services, protection et assistance. 
Largement pourvue de toutes les ressources que 
donne une grande situation sociale, mais re- 
poussant le luxe qui ne se rattache pas à de vrais 
besoins intellectuels et moraux, elle offre en per- 
manence une hospitalité généreuse aux étrangers 
d'élite qui y apportent les idées , les sentiments 
et les mTeurs des civihsations les plus perfec- 
tionnées. Une nombreuse bibliothèque , des col- 
lections créées par le concours de générations 
successives, s'y enrichissent à mesure que se per- 
fectionnent les lettres, les sciences et les arts. 
Elles assurent à la localité les moyens d'instruc- 
tion que le Partage forcé détruit de nos jours en 
France, au profit des musées publics et, trop 
souvent, au profit des pays étrangers *^ La famille 

23 L'Organisation de la famille, § 1", note 1. = 24 Les per- 
sonnes dont les souvenirs remontent au premier Empire ont pu 
voir en France ces habitations , que la population reconnaissante 
appelait familièrement maisons du bon Dieu, Ces mœurs subsis- 
tent même encore chez les rares familles riches qui repoussent la 
tenue guindée des maisons anglaises (§54). = 25 J'ai observé 
avec mortification , dans les grandes habitations des pays étran- 
gers, des peintures et une multitude d'objets d'art qui, avant 
1792 , ornaient les maisons -souches de notre pays. Le Partage 

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§ 34. — L'AGRICULTURE 77 

garde avec un soin religieux le souvenir de tous 
les événements mémorables qui ont pu mêler son 
histoire à celle du pays ; elle conserve , avec les 
images et les tombeaux des ancêtres , les témoi- 
gnages de reconnaissance publique qui leur ont 
été décernés. Ce pieux respect pour les morts 
élève Tâme des vivants, et il fait jaillir de chaque 
foyer les vraies sources du patriotisme. L!habi- 
tation reste remplie , alors même que le service 
public appelle momentanément au dehors le chef 
actif de la famille et ses fils aînés; de vieux parents 
blanchis au service de l'État , des femmes chastes 
et dévouées , de nombreux enfants , des collaté- 
raux de tout âge , des aides et des serviteurs de 
toute condition y maintiennent sans effort les tra- 
ditions d'honneur et de grâce , les habitudes de 
travail, la vie inteUectuelle et la gaieté. Les soins 
exigés par une grande exploitation rurale ne 
laissent aucune place à l'oisiveté, cet écueil habi- 
tuel de la richesse. Chacun est pénétré de la pen- 
sée que sa condition exceptionnelle lui impose 
des devoirs qui ne pèsent pas sur les autres 

forcé continue, depuis lors, l'œuvre d'appauvrissement com- 
mencée par le vandalisme révolutionnaire : sous ce rapport, il 
a déjà été plus funeste pour la France que ne l'a été, depuis quatre 
siècles, roccupation étrangère pour l'Italie, protégée, en ce qui 
touche cet intérêt national , par la transmission intégrale des biens 
de faucille (note de 1864). — Depuis la guerre de 1870, l'œuvre 
d'appauvrissement a été singulièrement aggravée par le pillage 
dans les départements envahis et par les ventes à l'encan au profit 
de riches étrangers. 



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78 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

hommes. On s'explique donc que , de ces grandes 
maisons, émanent des sentiments et des actes 
qui améliorent sans cesse les mœurs privées et la 
vie publique. 

La population , attachée à la terre qui entoure 
l'habitation, offre les caractères distinctifs de toute 
bonne organisation sociale : elle jouit du bien- 
être en toute sécurité , et elle est liée aux patrons 
par l'affection et le dévouement. On n'y rencontre 
jamais ces salariés à situation précaire qui pul- 
lulaient dans nos campagnes à famille instable, 
avant qu'on les eût attirés dans les villes. En pre- 
mière ligne se présentent des fermiers à prix d'ar- 
gent : les uns, riches, exploitent plusieurs do- 
maines avec le concours d'ouvriers domestiques ; 
les autres, de condition modeste, travaillent 
seulement avec leur famille. .Viennent ensuite 
des métayers qui relèvent directement du patron, 
et qui partagent avec lui les fruits du domaine ; 
enfin de nombreuses familles de bordiers four- 
nissent à l'habitation et aux ateliers qui en dé- 
pendent , aux fermes et aux métairies, le complé- 
ment de main-d'œuvre nécessaire. 

Les bordiers sont rétribués à la fois par un 
salaire proportionnel à la quantité de travail et 
par l'allocation, à titre de subvention permanente, 
d'une horderie, composée d'une habitation, et 
de terres dont l'étendue excède rarement un 
hectare. Cette borderie , cultivée par la mère de 



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§ 34. — L'AGRICULTURE. ^9 

famille, par les jeunes enfants et par les vieux 
parents , fournit la plupart des objets nécessaires 
à l'existence du ménage, et notamment les lé- 
gumes, les fruits, une boisson fermentée, le lait 
d'une chèvre ou d'une vache, la graisse et la chair 
d'un cochon , le chanvre et la laine pour la con- 
fection des vêtements. Le salaire du chef de mai- 
son, secondé par le fils héritier, est employé 
surtout à acquérir les céréales, le sel, une partie 
des vêtements et les articles de mobilier non 
confectionnés dans le ménage; le reste grossit 
le pécule qui sert à doter les enfants. 

Ces petits tenanciers sont, pour l'exploitation 
principale et ses dépendances, une pépinière pré- 
cieuse de domestiques et de journaliers. Ils con- 
courent avec les paysans au recrutement des ma- 
nufactures, des villes et des colonies ; mais leur 
fonction essentielle est d'assurer le service des 
moissons, en préservant la localité du contact 
délétère des nomades. Bien qu'aucun bail ne lie 
les parties, toutes tiennent à honneur de main- 
tenir des. rapports fondés sur l'affection et la jus- 
tice. Ce régime ne garantit donc pas seulement, 
aux ouvriers l'existence matérielle; il pourvoit 
aussi à leurs besoins moraux, en évitant des dé- 
' placements onéreux et nuisibles aux mœurs. Ces 
avantages proviennent d'intelligentes fondations, 
témoignages de piété et de dévouement des géné- 
rations antérieures qui ont établi sur le domaine 



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80 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

le culte, renseignement primaire, le service de 
santé, et des récréations morales. 

Cette organisation ne donne pas seulement à la 
vie privée la stabilité et l'éclat : elle assure les 
mêmes avantages à la vie publique. Elle crée, 
dans chaque famille, une pépinière d'hommes 
d'État, d'hommes de guerre et de magistrats plies 
dès l'enfance au travail et à l'obéissance , ayant 
trouvé dans la vie agricole cette expérience qu'au- 
cune école ne saurait donner (§ 47) , imbus sur- 
tout de l'esprit de solidarité qui naît de la vie de 
famille , préparés par conséquent à pratiquer la 
vertu de l'homme public, c'est-à-dire le dévoue- 
ment à la patrie. Cette culture traditionnelle des 
grandes aptitudes du cœur et de l'esprit désigne 
ces familles à la confiance du souverain et des 
populations dans toutes les bonnes constitutions 
sociales , dans celles qui , avec les formes les plus 
diverses, attribuent la prépondérance à la ri- 
chesse et au talent complétés par la vertu. Et 
c'est ainsi que l'État et les familles prospèrent 
en développant , par cette heureuse alliance , les 
sentiments et les intérêts qui portent les hommes 
vers la vie rurale. 

Les peuples qui accumulent dans les résidences 
rurales les principaux produits des travaux usuels 
et des arts libéraux, s'assimilent les éléments de 
stabilité que possèclent aujourd'hui les Townships 
de la Nouvelle- Angleterre (§ 65), les comtés bri- 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 81 

tanniques (§ 57) , les petits cantons de la Suisse, 
les provinces basques et les provinces Scandi- 
naves. Ceux, au contraire, qui concentrent exclu- 
sivement ces efforts sur les habitations d'une capi- 
tale et de quelques grandes villes, recherchent 
une gloire peut-être plus brillante, mais à coup 
sûr moins soUde ; et ils s'exposent à la décadence 
qui a successivement frappé Ninive, Babylone, 
Carthage, Rome et Venise. 

Le propriétaire non résidant prive la popula- 
tion, et il se prive lui-même des avantages que je 
viens d'énumérer. Il ne peut ni élever ses en- 
fants dans le milieu le plus favorable à la vie 
physique, ni les retenir à la meilleure école du 
travail et de la vertu. Il ne contribue en rien aux 
progrès de l'agriculture , et il reste étranger aux 
sentiments et aux intérêts de ceux qui sont atta- 
chés à sa propre fortune. Il laisse la localité dé- 
pourvue du foyer de sociabiUté et de patriotisme 
que seul il pourrait constituer, et il l'appauvrit 
plus directement encore en consommant au loin 
le produit net du sol. En laissant sommeiller les 
aptitudes que la vie rurale propage chez les riches, 
il porte à la paroisse (§ 65), à la province et à 
l'État un dommage irréparable. Au surplus, pour 
connaître tous les inconvénients de l'absentéisme, 
il suffit de prendre la contre-partie des avantages 
que j'ai signalés pour la résidence permanente. 

Le Partage forcé désorganise avec des nuances 



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82 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

diverses la grande propriété, comme la petite : et 
il est bien digne de remarque qu'ici encore les 
types les plus épargnés sont les moins recomman- 
dables. Une famille établie à la ville, joignant aux 
fermages d'un grand domaine rural les revenus 
de biens mobiliers, les profits d'industries urbai- 
nes ou les salaires de fonctions publiques, peut 
aisément, par le système des lots, transmettre ce 
domaine à la génération suivante. Si d'ailleurs les 
hasards d'une licitation le faisaient passer aux 
mains d'une autre famille, il n'en résulterait au- 
cun dommage ni pour l'agriculture, ni pour la 
localité, ni pour la chose publique. A ces divers 
points de vue, le rôle du nouveau propriétaire ne 
serait pas plus inutile que celui du prédécesseur ; 
souvent même le personnel des tenanciers ne se- 
rait pas modifié. 

Il en est autrement pour une famille qui rem- 
plit honorablement les devoirs imposés par la ré- 
sidence permanente , et qui n'a pas conjuré de 
longue main la crise provoquée par la mort de son 
chef, en pratiquant la stérilité systématique, ou 
en accumulant, sous forme de placements mobi- 
liers , les produits nets du sol. Une famille nom- 
breuse, qui a consacré la majeure partie de ses 
revenus à des améliorations foncières ou à des 
dépenses d'utilité publique, sera fatalement dés- 
organisée , à la mort du père , avec tous les inté- 
rêts dont elle était le centre. Le domaine, ne pou- 



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§ 34. ^— L'AGRICULTURE 8J 

vant être acquis sans péril par un des enfants, 
passera dans les mains d'un capitaliste étranger 
à la localité : ce dernier, porté par cela même à 
Tabsentéisme, arrivé, en général, au terme de sa 
carrière, sera incapable de s'attacher au sol et aux 
populations par ces liens que le temps seul peut 
former. 

En résumé, Tagriculture souffre chez nous du 
mal déjà signalé pour les institutions que le plan 
de cet ouvrage offrait d'abord à mon examen : elle 
est incessamment troublée et affaiblie par notre 
régime de succession. Le Partage forcé affecte à 
la fois la petite et la grande propriété rurale : il 
détruit les petits domaines agglomérés, à familles 
fécondes ; il les remplace par ces petits domaines 
morcelés où la fécondité conduit fatalement au 
paupérisme, où le bien-être des individus se fonde 
sur la stérilité du mariage et sur l'égoïsme. Le 
Partage forcé ne nuit pas moins aux individus et 
à l'État en désorganisant les familles de grands 
propriétaires résidants, et en multipliant, par- 
fois au détriment de la petite propriété, les grands 
domaines possédés dans le régime de l'absen- 
téisme. 

Le remède à opposer aux maux de l'agricul- 
ture est donc celui que j'ai indiqué pour la pro- 
priété et pour la famille : il se trouvera surtout 
dans la réforme du régime de succession. L'ana- 



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«4 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

lyse que je viens de faire appuie les conclusions 
que j'avais déjà fondées sur des faits plus géné- 
raux et sur des considérations plus sommaires. 
Les deux classes d'agriculteurs qu'il importe de 
fortifier, je veux dire les petits propriétaires à do- 
maines agglomérés et les grands propriétaires 
résidants, sont tout préparés à faire un usage ju- 
dicieux de la Liberté testamentaire ; et la loi ab 
intestat, signalée par la pratique des meilleures 
races agricoles (§ 22), aurait pour effet immédiat 
d'améliorer la condition des propriétaires pauvres, 
et de réduire le nombre des grands propriétaires 
absents. 

Pour que cette réforme de la loi s'accomplît , il 
faudrait baser notre régime de succession, non 
pas sur les passions d'un parti, sur l'esprit de 
domination des légistes ou sur les privilèges des 
gens d'affaires, mais bien sur l'intérêt général 
constaté par les déclarations des personnes vouées 
à un travail réellement productif. Identifiés plus 
que toute autre classe avec l'intérêt général , les 
agriculteurs, s'ils étaient consultés, mettraient 
cette vérité, en relief avec une évidence irrésis- 
tible ^^. Aussi, dès qu'on entrerait dans cette voie 

26 L'enquête entreprise en 1866 sur l'état de souffrance de l'a- 
griculture a été accomplie dans des conditions qui ne permettent 
guère d'en voir sortir la lumière. Provoquée surtout par des in- 
térêts peu éclairés et par des passions politiques , elle a naturel- 
lement suscité chez les gouvernants un esprit de méfiance. Il n'y 
a donc pas lieu d'espérer que l'attention des déposants se soit 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 85 

d'enquête, serait-il prudent de se mettre en garde 
contre une nouvelle difficulté. 

L'esprit public n'a point été habitué par le ré- 
gime administratif des deux derniers siècles à voir 
le bien surgir du concours spontané des citoyens 
(§ 63) : il serait donc à craindre que, poui!' échap- 
per au mal présent, on n'eut recours à un remède 
non moins dangereux. Dès qu'on aurait compris 
que la loi actuelle de succession nous pousse dans 
une direction faussé, on serait tout d'abord porté 
à chercher dans une loi nouvelle le moyen de nous 
contraindre à rentrer dans la bonne voie. Selon 
l'exemple déjà donné par le premier Empire 
(§ 23), on n'abrogerait le Partage forcé que pour 
reconstituer le droit d'sunesse. Les hommes d'É- 
tat chargés de la direction des enquêtes devraient 
se préoccuper de cette propension invétérée; à 
cet effet, ils auraient à mettre en lumière les faits 
démontrant qu'à ces deux régimes de contrainte 
également dangereux il faut désormais substi- 
tuer la Liberté testamentaire , qui laisse au corps 
social le soin de se régénérer par sa propre ini- 
tiative. 



tournée généralement vers les sujets qu'il importait de traiter. 
11 sera intéressant de voir si la fécondité du principe des enquêtes 
aura triomphé partiellement de l'insuffisance du programme. (Note 
de 1866.) — Cette dernière prévision s'est réalisée. De là deux 
réformes partielles proposées, savoir : au sénat, en juin 1870; à 
l'Assemblée nationale, en juin 1871. Voir P Organisation de la fa- 
mille, 2« et 3« Appendices. 



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86 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

Peut-être, cependant, conviendra-t-il de ne pas 
appliquer immédiatement, jusqu'à ses plus extrê- 
mes limites, le principe qui interdit en cette ma- 
tière toute contrainte légale et toute intervention 
de l'autorité. L'état de choses antérieur a intro- 
duit dans le régime agricole plusieurs désordres 
auxquels la seule initiative des citoyens ne saurait 
guère remédier. La loi et le pouvoir exécutif de- 
vraient donc y pourvoir par une immixtion tem- 
poraire, analogue à celle que les Anglais confient 
aux commissaires*^ chargés de rendre la propriété 
agricole plus libre et plus individuelle. Parmi les 
mesures de ce genre qui m'ont été souvent signa- 
lées par les personnes ayant une longue pratique 
de Tiotre régime rural, je mentionnerai particu- 
lièrement les suivantes. 

La Liberté testamentaire,^ sans détruire les 
nuances dues à la diversité des lieux et des tradi- 
tions, rétabUra en France les familles-souches et 
les domaines agglomérés qui correspondent à la 
meilleure organisation de la petite culture. La ré- 
forme sera immédiatement adoptée par les popu- 
lations méridionales et par les provinces récem- 
ment annexées *^ qui repoussent encore le Partage 
forcé ; elle ne se propagera, au contraire, qu'avec 
une extrême lenteur dans le nord de la France , 

27 Signalés ci-après (§60) sous le nom de Inclosure, ÇopyhoM 

and Tithe Commissionners. 28 i^s Ouvriers des deux mondes, 

t. Il , p. 52. 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 87 

OÙ Finstinct de la transmission intégrale a été, 
soit étouffé par l'ancien régime, soit détruit par 
le régime nouveau. Les gens d'affaires, de leur 
côté, lutteront autant que possible pour conserver 
les avantages résultant de leur intervention dans 
les intérêts de la famille et de la propriété. Enfin, 
il y a lieu de penser que les tribunaux du nord de 
la France, en jugeant les contestations qui pour- 
ront surgir à l'occasion des testaments, se mon-, 
treront d'abord peu favorables à l'exécution de la 
volonté des testateurs. Cette impuissance de la 
liberté à produire une réforme immédiate dans 
les provinces imbues de fausses idées , est mo- 
mentanément sans remède; mais cet inconvé- 
nient disparaîtra peu à peu, à la vue des succès 
obtenus dans les provinces mieux avisées. 

Cepend^t , tout en respectant la liberté indi- 
viduelle, et en suivant une saine pratique gou- 
vernementale, on pourrait imprimer une pre- 
mière impulsion aux esprits, et hâter quelque 
peu la propagation d'un meilleur régime, par des 
encouragements particuliers qui seraient pour les 
populations du Nord une compensation! des maux 
imposés par la pratique du Partage forcé. Et puis- 
que l'on donne annuellement, sur les fonds du 
trésor public , certaines primes aux races d'ani- 
maux perfectionnés, on pourrait provoquer, par 
des moyens analogues, l'établissement d'une éco- 
nomie rurale propre à faire naître et à conserver 



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88 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

les meilleures races de paysans. Des primes ou 
des exemptions temporaires d'impôt, accordées 
dans chaque district rural pour la création des 
premiers domaines agglomérés avec habitation 
centrale, offriraient, sous ce rapport, une cer- 
taine efficacité ; car la prospérité acquise tout d'a- 
bord aux nouvelles maisons serait un utile exem- 
ple que les autres familles suivraient peu à peu , 
lorsque le morcellement du sol et l'enchevêtre- 
ment des parcelles établies par le régime anté- 
rieur n'y feraient point absolument obstacle. 

Les difficultés viendront surtout des villages à 
banlieue morcelée, où la résistance d'un seul 
intéressé pourrait empêcher la réforme réclamée 
par tous les autres. Cependant chaque proprié- 
taire aurait avantage à les résoudre, puisqu'il 
augmenterait beaucoup le produit de sa culture 
en agglomérant toutes ces parcelles en un lot 
unique d'égale valeur. Des réformes de ce genre, 
faites en Allemagne ^^ par des villages entiers, ont 
toutes démontré que, même après l'immobilisa- 
tion du capital nécessaire aux nouveaux domai- 
nes, ceux-ci, comparés aux anciens, ont toujours 
donné un accroissement de revenu net. Il y a donc 
lieu de présumer que les encouragements d'un 
gouvernement dirigé par une haute pensée de 
bien public produiraient, en quelques localités, 

29 Les Ouvriers européens, p. 151; /e* Ouvriers des deux mondes, 
t. IV, p. 71. 



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§ 34. -- L'AGRICULTURE 89 

runaiiimité nécessaire au remaniement des ter- 
ritoires morcelés , surtout lorsque la réforme de 
la loi de succession aurait donné aux proprié- 
taires le pouvoir de conserver à la génération 
suivante le bienfait de l'agglomération. 

Les petits propriétaires sont aujourd'hui peu 
enclins à introduire dans leurs domaines les amé- 
liorations de ce genre qui exigent seulement Ten- 
tente mutuelle de deux intéressés. La résistance 
au bien ne provient pas, en général, d'un esprit 
de routine qui ne permettrait pas d'apercevoir les 
avantages d'une meilleure répartition du sol ; elle 
est la manifestation habituelle d'une décadence 
morale qui, depuis les Valois et surtout depuis 
Louis XIV, ne cesse pas de se propager dans nos 
campagnes. 

L'abondance des parcelles détachées des do- 
maines à demi agglomérés, et enclavées au mi- 
lieu des domaines voisins , est l'une des circon- 
stances qui mettent le mieux en relief, dans le 
nord et le centre de la France, cette impuissance 
des petits cultivateurs à réformer l'assiette de leur 
propriété. Sans inconvénients essentiels pour les 
vignobles et les petites cultures des banlieues ur- 
baines, les enclaves de petite dimension, inférieu- 
res par exemple à deux hectares, sont un obstacle 
permanent à toute exploitation perfectionnée des 
bestiaux, des céréales, des plantes fourragères et 
industrielles. Elles'ne se prêtent ni à l'emploi ra- 



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, 90 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

tionnel des ôaux, ni à rintervention des machines 
opérant avec économie les labours, les semailles, 
les sarclages et les récoltes ; en outre elles ren- 
dent ces mêmes perfectionnements impossibles 
sur une étendue considérable de terres enclavan- 
tes. Or il arrive souvent que deux domaines con- 
tigus offrent chacun une parcelle enclavée chez 
le voisin : chaque propriétaire , pour restreindre 
les transports et les pertes de déjections animales, 
pour rendre à la culture le sol des chemins de ser- 
vice, et surtout pour conjurer des conflits, aurait 
donc intérêt à conclure un échange qui rendrait 
plus facile et plus profitable la culture de son 
domaine. 

Cependant cet échange de parcelles s'accom- 
plit rarement, parce que les intéressés trouvent 
moins de satisfaction à se procurer un avantage 
qu'à maintenir un ordre de choses nuisible à leur 
voisin. Ce sentiment honteux entraine la conser- 
vation indéfinie des enclaves, malgré les ventes 
forcées et les liquidations qui fournissent périodi- 
quement aux propriétaires enclavants l'occasion 
de les acquérir. Les voisins, en effet, s'empres- 
sent alors d'enchérir à tout prix , non -seulement 
avec le désir de nuire à l'acquéreur désigné par 
la nature des lieux , mais encore avec l'espoir de 
le rançonner plus tard en lui cédant l'acquisition. 
J'ai souvent suivi dans leurs détails ces luttes 
entre l'intérêt légitime et le sentiment coupable , 



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§ 34. — L'AGRICULTURE 91 

et j'ai trouvé que c'est presque toujours ce der- 
nier qui se montre le plus tenace et le plus en- 
treprenant. 

L'instinct du paganisme , qui portait les peuples 
anciens à traiter leurs voisins en ennemis, qui 
notamment faisait la faiblesse des peuples de la 
Gaule, se manifeste donc de nouveau dans nos 
campagnes; il y subit même, de nos jours, une 
recrudescence prononcée. Momentanément com- 
primé par la discipline persistante du christia- 
nisme et de la monarchie, l'antagonisme prend, 
dans ce milieu , un nouvel essor avec le scepti- 
cisme et l'esprit de révolution ^. Ces causes de 
relâchement du lien social agissent concurrem- 
ment avec celles qui jettent l'instabilité dans la 
famille ; si elles persistaient plus longtemps, 
elles nous amèneraient bientôt dans la voie qui a 
conduit à leur perte tant d'autres peuples. Le 
devoir des bous citoyens est de combattre ces 
tendances païennes, directement par l'esprit 



30 Un mémoire de M. le comte de Falloux signale , à cet égard , 
de^ meilleurs rapports sociaux dans la partie de l'Anjou qu'il ha- 
bite : peut-être en est-il de même dans plusieurs autres districts 
ruraux , où la résidence permanente des grands propriétaires a 
conjuré le développement de Tantagonisme social. Je doute ce- 
pendant qu'on puisse citer en France beaucoup d'exemples d'a- 
chats de parcelles enclavées , accomplis dans les conditions que 
M. de Falloux signale. (Dix ans d'agriculture : le Correspondant , 
décembre 1862.) Pour ma part, malgré de persévérantes recher- 
ches, je n'ai jamais observé un autre cas dans lequel des enclaves 
auraient été cédées au prix réel. 



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92 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

d'amour et de charité du christianisme , indirec- 
tement par toutes les réformes qui peuvent 
diminuer le nombre des occasions de conflit 
entre les familles. 

A ce point de vue , il serait opportun de res- 
treindre le droit de posséder ces petites enclaves. 
Toute enquête approfondie sur les causes de ce 
désordre rural prouvera que , loin de constituer 
un usage utile ou un intéi:êt légitime , ce droit 
n'est au fond qu'une atteinte regrettable et sou- 
vent scandaleuse portée à la propriété d' autrui. 
Combinée avec la réforme qui rendrait aux pères 
de famille le pouvoir de conserver à leurs descen- 
dants les domaines régénérés, cette législation 
spéciale ^^ prendrait fin dès que le mal serait 
guéri : sous ce rapport, elle se concilierait avec 
le régime de liberté et de droit commun, beau- 

31 Le plan de cet ouvrage ne comportant point le développement 
des questions de détail , je me borne à signaler ici les traits essen- 
tiels d'une telle législation. Celle-ci aurait exclusivement pour 
objet les territoires agricoles propren^ent dits, cultivés à la char- 
rue ; elle ne s'appliquerait ni aux vignobles et autres cultures à 
bras, ni aux banlieues urbaines déterminées par la loi (§65); 
elle ne concernerait pas non plus les enclaves sur lesquelles une 
habitation aurait été antérieurement bâtie. Elle conférerait à tous 
les propriétaires le droit d'acquérir, conformément à une procé- 
dure sommaire et gratuite , les parcelles enclavées dans leur pro- 
priété, dont l'étendue serait inférieure à une limite fixée par la loi. 
Cette limite correspondrait à l'étendue qui , dans aucune partie de 
l'empire, ne saurait être l'objet d'une culture perfectionnée. Les 
acquisitions de ce genre ne seraient soumises à aucun droit de 
mutation ; et il en serait de même pour celles que pourrait faire , 
à titre de remplacement, le propriétaire dépossédé. 



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§ 34. ^- L'AGRICULTURE 93 

coup mieux que les règlements restrictifs, sou- 
vent proposés dans le même but. Ce système est 
préférable à celui qui fixerait une limite au-des- 
sous de laquelle il serait interdit de morceler 
le sol. 

Le droit de morceler à Tinfini toute espèce 
d'immeubles doit être soigneusement distingué 
du droit à la possession des enclaves. Les An- 
glais, entre autres, nous donnent sous ce rapport 
Texemple d'une excellente pratique. Pendant 
les deux derniers siècles , ils ont supprimé les 
nombreuses enclaves créées par le moyen âge ; 
et aujourd'hui des centaines de Land-Societies 
(§46) attribuent chaque année des milliers de 
parcelles à leurs populations manufacturières, 
peu portées vers la propriété foncière (§ 25). 

Les mesures de ce genre contribueraient sur- 
tout à la réforme des petits domaines ruraux ; on 
ne voit guère, en effet, comment des encourage- 
ments pécuniaires pourraient être, pour un grand 
domaine, des moyens essentiels d'amélioration. 
J'ai même trouvé , chez de grands propriétaires 
fort compétents, la conviction que les primes 
qui leur sont maintenant distribuées par l'État, 
pourraient être supprimées sous un meilleur 
régime. 

La réforme de la grande propriété se trouvera 
moins dans l'ordre matériel que dans les in- 

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94 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

fluences morales créant les habitudes de résidence 
permanente. Elle consistera surtout à mettre les 
propriétaires fonciers en situation d'obtenir, dans 
la vie rurale , des avantages plus positifs que ceux 
qui leur sont maintenant acquis dans la vie ur-. 
baine. Or il ne suffit pas que les pères de fa- 
mille retrouvent dans la Liberté testamentaire le 
pouvoir de réorganiser le foyer domestique. Il 
ne suffit pas qu'ils soient ainsi portés à renoncer 
aux plaisirs factices demandés aujourd'hui aux 
capitales, aux lieux de bains etaux autres réunions 
du monde oisif. Il faut encore que les hommes 
disposant d'une grande fortune et doués de fa- 
cultés éminentes, acquièrent, dans leurs rési- 
dences rurales, l'influence qui leur est nécessaire 
pour diriger les affaires publiques , pour établir 
de nombreux enfants dans les autres professions 
utiles ; et , en résumé , pour satisfaire à toutes 
les exigences d'une ambition légitime. 

Les peuples chez lesquels la grande propriété 
est solidement constituée ont tous été conduits , 
sur ce point , à des solutions analogues : ils at- 
tribuent de préférence aux propriétaires fonciers 
les magistratures locales (§ 57), ainsi que les 
hautes fonctions de la province et de l'État. En 
France même , où les grands propriétaires , mal- 
gré les fautes qu'ils ont commises et les haines 
qu'ils ont soulevées, sont moins désorganisés 
que les paysans , cette situation leur reste encore 

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§ 34. — L'AGRICULTURE 95 

partiellement acquise ; mais cette classe ne nous 
donnera tout l'appui qu'on en peut attendre que 
lorsqu'elle sera plus complètement associée à 
l'exercice du gouvernement. A ce point de vue, 
la reconstitution de la grande propriété est une 
question essentiellement politique ; c'est donc 
au chapitre du Gouvernement ( § 66) que seront 
complétées les considérations relatives à cette 
partie de la réforme. 

Les questions que soulève l'intervention des 
grands propriétaires dans le gouvernement agi- 
teront les esprits , chez les peuples ayant le sen- 
timent d'une haute mission sociale à accomplir , 
tant qu'elles ne seront point résolues à la satis- 
faction générale. Depuis 1789, no^ constitutions 
politiques ont donné à ce sujet des solutions 
très -diverses. L'Empire et la Restauration ont 
voulu développer , au moyen de privilèges (§ 23) , 
l'influence de la grande propriété ; les gouver- 
nements révolutionnaires se sont, au contraire, 
appliqués à l'amoindrir. Tous se sont abusés en 
croyant trouver une force dans la classe qu'ils 
prétendaient favoriser aux dépens de la justice 
et de la liberté. J'insisterai plus loin sur le dan- 
ger de ces tendances exclusives (§62); et je 
montrerai que le temps a écarté la plupart des 
motifs qui , après une révolution violente , sem- 
blaient les autoriser. Nous pouvons déjà entrevoir 
la solution qui, après les discordes civiles, peut 

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96 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

seule fonder les gouvernements stables et les 
dynasties. Le problème social sera résolu, comme 
il l'a été à d'autres époques de corruption, par 
un petit nombre d'honnêtes gens qui se dévoue- 
ront à restaurer le règne de la vertu. La solution 
n'est ni moins opportune , ni plus difficile qu'elle 
ne l'était en Angleterre , au temps de Georges III, 
de Burke et de Johnson. Nous ne sommes pas 
plus dépourvus que ne l'étaient alors nos voisins, 
d'hommes capables de signaler le danger des 
vices et des préjugés éclos sous l'ancien régime 
en décadence. Plaise à Dieu que cette salutaire 
impulsion nous soit bientôt donnée , et mette fin 
aux haines qui nous divisent ! En revenant à l'es- 
prit d'harmonie qui animait nos ancêtres au mi- 
lieu du XVII® siècle , nous rendrons , sans arrière- 
pensée , à chaque classe de la société l'influence 
qui lui appartient naturellement. Les propriétaires 
ruraux de toute condition reprendront alors, en 
France , la haute mission qui leur est attribuée 
. chez tous les peuples libres et prospères. 

S 35 
l'art forestier est le seul ou, a défaut de la propriété 

PAR des familles- souches, LA PROPRIÉTÉ PAR l'ÉTAT DOIT 

être instituée dans l'intérêt public. 

Les considérations que je viens d'exposer, en 
ce qui concerne la possession et la transmission 

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§ 35. — L^ART DES FORÊTS 97 

du sol arable, s'appliquent plus spécialement 
encore à la propriété forestière : elles intéressent 
beaucoup la France, où. de vastes espaces, en 
raison de la nature, de la déclivité ou de l'altitude 
du sol , ne sauraient recevoir une autre destina- 
tion. Elles ont d'ailleurs un caractère de géné- 
ralité , en ce qui concerne la production des ar- 
bres isolés , puisque toute contrée dépourvue de 
grands arbres est à la fois privée d'une ressource 
indispensable et de son plus bel ornement. 

L'économie forestière repose sur quelques lois 
physiques qui sont fort simples , mais qui ne se 
fondent pas, comme la plupart des lois de l'éco- 
nomie rurale, sur l'intérêt immédiat des proprié- 
taires. Il résulte de là que les forêts prospèrent 
seulement chez les peuples d'ancien régime où 
le législateur comprime la volonté individuelle, 
ou bien chez les peuples du régime moderne qui, 
tout en respectant cette volonté, la dirigent, par 
la force des mœurs , dans la ligne que tracent les 
intérêts généraux de la famille et de l'État. 

La quantité de matière ligneuse produite an- 
nuellement sur un hectare de forêt varie beaucoup 
avec l'âge des arbres qui le peuplent. A peu près 
nulle dans les premières années qui suivent le 
semis ou la plantation , cette quantité augmente 
d'une manière lente mais continue jusqu'à une 
certaine époque, où elle atteint un maximum. 
A partir de ce moment , la production annuelle 

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98 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

du bois sur le même hectare, tout en étant 
considérable , diminue aussi lentement qu'elle 
avait augmenté dans la période antérieure , jus- 
qu'à ce qu'elle redevienne nulle comme elle l'était 
au temps du semis ou de la plantation. A cette 
seconde époque, les arbres ont atteint leur 
extrême croissance, et ne peuvent plus que dé- 
cliner ; en aorte que, si on les laissait sur pied , 
la quantité de bois accumulée sur l'hectare dé- 
croîtrait chaque année. 

On n'atteint guère cette dernière limite que 
dans le cas où les arbres servent surtout à l'or- 
nement des habitations rurales , ou doivent ac- 
quérir, en vue de quelques usages spéciaux , des 
dimensions exceptionnelles. Les exploitations les 
mieux assises et les plus prévoyantes tendent 
seulement à obtenir, sur une surface donnée, 
le plus grand produit possible en matière ; et , à 
cet eiïèt , elles fixent à la croissance des arbres 
une durée qui se prolonge au delà de la première 
époque, mais qui devance de beaucoup la seconde. 

Cette durée , qu'on appelle la révolution de la 
forêt, dépasse les limites actuelles de la vie active 
d'un chef de famille : elle atteint 120 ans pour la 
principale essence ^ et pour les beaux massifs 

i Les futaies à' Epicéa {Abies excelsa L, D,) comprennent en- 
viron le tiers de la quantité totale de bois sur pied existant en 
Europe. Les forêts domaniales ou privées du Hartz, à la limite 
commune du Hanovre , du Brunswick et de la Prusse , sont surtout 
composées de celle essence , et elles présentent un des plus beaux 



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§ 35. — L'ART DES FORÊTS 99 

boisés de l'Europe. Il résulte de là que, pour 
obtenir d'une forêt homogène de 120 hectares 
le plus grand produit annuel en bois, il faut la 
diviser en 120 parties égales dont chacune reste 
intacte depuis la plantation jusqu'à la récolte. La 
coupe du bois âgé de 120 ans ne s'opère donc 
chaque année que sur un hectare , bien que les 
119 autres hectares contiennent une quantité de 
bois 33 fois plus grande que la récolte annuelle 
dont le propriétaire se contente. En se préoc- 
cupant seulement du point de vue financier et 
de son bien-être personnel, le propriétaire d'une 
futaie ainsi aménagée se trouverait donc conduit 
à raser la forêt entière , et à placer à intérêt le 
produit de cette spéculation pour doubler son 
revenu annuel. Il sera encore plus porté à cette 
.destruction, si la désorganisation des mœurs 
l'autorise à placer son capital à fonds perdu , 
ou à le consommer immédiatement en jouis- 
sances égoïstes '. Tel est le genre d'attentat dont 

spécimens d'économie forestière qu'on puisse observer de nos 
jours. Les coupes y sont généralement aménagées à 120 ans ; la 
production moyenne annuelle du bois y atteint, sous un climat sé- 
vère et sur un sol ingrat , 5 mètres cubes , ou 1830 kilogrammes 
par hectare. En remontant aux causes morales qui produisent ces 
merveilles d'art et de prévoyance , je suis porté à voir, dans le 
système forestier de plusieurs contrées allemandes,' un des traits 
les plus recommandables de la civilisation européenne. L'étude 
que j'ai faite de quelques forêts vierges me conduit à penser que 
peu de régions du globe portent , à surface égale , autant de bois 
sur pied que les grandes forêts de l'Allemagne du Nord. 
2 Mes anciennes études métallurgiques et forestières me four- 



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100 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

notre sol a été l'objet pendant les orgies du 
XVIII® siècle. Depuis 4793, cette œuvre funeste 
s'est étendue avec un redoublement d'activité 
aux magnifiques futaies créées par le clergé , et 
attribuées par la confiscation à des bandes de 
spéculateurs qui ont été plus nuisibles à nos forêts 
que ne l'eût été une nouvelle invasion de nomades 

lussent un exemple qui met en relief le contraste des deux sys- 
tèmes de possession du sol forestier. 

Une forêt de 120 hectares , transmise héréditairement dans une 
famille -souche, produisait annuellement 220 tonnes de bois sec 
(tenant 0,32 d*eau pour 1,00 de ligneux), rendant 69^,3 de char-, 
bon qui valait, rendu aux fonderies de la contrée, 4,158 fr. L'a- 
batage du bois, la carbonisation et les transports assuraient aux 
ouvriers assistés de leurs animaux de trait un salaire de 1,782 fr.; 
en sorte qu'il restait au propriétaire, à raison de 10 fr. 80 par 
tonne de bois ou de 19 fr. 80 par hectare, un produit net de 
2,376 fr. 

La même forêt, attribuée à une famille instable, a été rasée par 
l'acquéreur, qui en a tiré 7,260' de bois vendues aux fonderies 
78,408 fr. Cette somme, «prêtée à une maison de commerce, au 
taux de 6 0/0, a donné un revenu annuel de 4,704 fr. Le proprié- 
taire n'a pu dès lors tirer du sol un produit annuel qu'en affer- 
mant, pour le parcours des moutons, un maigre pâturage qui, 
sur des montagnes élevées et à pentes rapides , se détériore chaque 
année. Loué à raison de 2 fr. 10 par hectare, le sol ne produit 
plus que 252 fr.; mais le revenu annuel du nouveau propriétaire 
est élevé à 4,956 fr. 

La destruction des forêts de montagnes, alors même qu'elle se 
justifie par l'intérêt du propriétaire , est un vrai désastre pour la 
population, le climat, le régime des eaux et Texploitation des 
mines ; le mal n'a même plus de compensation, quand le produit 
du défrictiement est gaspillé avec une destination immorale. On 
comprend donc la sagesse des coutumes qui , fondant les libertés 
civiles et politiques sur la propriété individuelle, et repoussant 
la propriété domaniale , se plaisent à honorer les familles-souches 
propriétaires de futaies. 



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§ 35. — VAWT DES FORÊTS 101 

asiatiques. Ainsi disparaissent nos dernières fu- 
taies patrimoniales, à mesure que le Partage 
forcé détruit dans nos familles les sentiments 
de solidarité qui avaient résisté à la corruption 
de l'ancien régime. 

Ces antiques futaies qui faisaient le plus bel 
ornement de nos montagnes, qui y maintenaient, 
avec les matériaux nécessaires à nos construc- 
tions, des prairies bien abritées, dei sources 
abondantes et des cours d'eau réguliers, sont 
maintenant remplacées par des roches nues et 
par des ravins qui , desséchés pendant la saison 
d'été, versent, à l'époque des pluies, sur les 
vallées inférieures des torrents dévastateurs. 
Nous sommes donc amenés à conclure de ce 
nouvel exemple que toute atteinte portée à l'ordre 
moral et à l'organisation de la famille entraîne , 
même au point de vue matériel , des dommages 
incalculables pour la société tout entière. 

La réforme des forêts , comme celle de l'agri- - 
culture , marchera de front avec la restauration 
des habitudes et des sentiments que nos classes 
dirigeantes s'appliquent à détruire depuis deux 
siècles. Elle s'accomplira d'elle-même par le ré- 
tabUssement des familles-souches incorporées au 
sol. Celles-ci, préoccupées du bien-être des gé- 
nérations futures, aimant à jouir des vieux om- 
brages qui ont abrité les ancêtres , mettront un 
légitime orgueil à accumuler les splendeurs de la 



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102 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

création sur le domaine patrimonial qu'elles 
veulent rendre cher aux enfants, et qu'elles 
considèrent comme un abrégé de la patrie. 

Tant que subsistera l'esprit d'individualisme , 
que propagent chez nous les mauvaises mœurs 
et le Partage forcé, on tentera vainement de 
fonder sur la propriété privée une bonne éco- 
nomie forestière. Pour conserver à la France 
les nobles futaies de l'Alsace et de la Lorraine ^, 
il faudra continuer à les régir par le système de 
la propriété domaniale. La substitution de l'État 
à la famille est donc encore ici, comme dans la 
plupart des autres modes d'activité sociale (§63), 
la conséquence forcée des abus de l'ancien régime 
et des erreurs de notre temps. C'est l'une des 
causes qui amoindrissent chez nous l'indépen- 
dance individuelle , sans laquelle il n'y a pas de 
liberté civile et politique. 

3 La préparation de cette nouvelle édition m'a souvent ra- 
mené aux souvenirs de nos désastres. Ici, cependant, comme en 
d'auties passages, j'ai cru devoir conserver le texte de 4867. 
Puisse -t- il rappeler aux partis qui nous divisent que leur union 
peut seule conjurer de nouvelles catastrophes et rétablir la pro- 
spérité ! 



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§ 36. — L'ART DES MINES 103 



36 



I/INDUSTRIE MINÉRALE, PLUS QUE TOUT AUTRE ART USUEL, AT- 
TACHE LA POPULATION AU SOL, ET ELLE CRÉE LA SOLIDARITÉ 
DES GÉNÉRATIONS SUCCESSIVES. 



L'industrie minérale peut être considérée 
comme une transition entre la culture du sol et 
l'industrie manufacturière. Elle touche à celle-ci 
par la nature des méthodes de travail qu'elle 
emploie : ces méthodes sont plus ingénieuses 
que celles dont l'agriculture s'est longtemps con- 
tentée, et elles exigent des qualités qui se dé- 
veloppent en général avec un certain degré d'in- 
struction reçu dans les écoles. D'une autre part, 
les mines se distinguent des manufactures par 
plusieurs caractères qui les rapprochent de l'in- 
dustrie agiicole. Ainsi le succès dépend de la 
nature des gîtes minéraux et des conditions tech- 
niques de l'extraction , encore plus que de l'ha- 
bileté qui préside au commerce des produits et 
des matières premières. Les produits des mines 
offrent d'ailleurs , comme le blé , une stabiUté de 
prix qui n'appartient guère aux produits des ma- 
nufactures. Enfin les agglomérations de métaux 
qu'a faites la nature dans les grands districts de 
mines, doivent être, pour la plupart, regardées 
comme inépuisables. A tous ces titres , les exploi- 
tants de mines participent de la quiétude des 



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104 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

agriculteurs. Mais, comme ces derniers , ils n'ac- 
quièrent cette heureuse situation qu'à la faveur 
de bonnes institutions sociales ; et c'est ici le 
lieu de rechercher celles qui , de notre temps , se 
montrent le plus efficaces. 

Certaines exploitations minérales, semblables 
en cela aux entreprises agricoles ou manufactu- 
rières, peuvent prospérer, même avec de mau- 
vaises institutions , si des attaques contre la paix 
publique n'entravent pas la demande croissante 
des produits minéraux. Telles sont les exploita- 
tions qui donnent des produits de peu de valeur, 
extraits de gîtes étendus, voisins de la surface, 
faciles à découvrir et à travailler, et qui peuvent 
être abandonnées ou reprises, selon les besoins 
du moment. A cette catégorie se rattachent la 
plupart des matériaux de construction, des mi- 
nerais de fer et des combustibles minéraux. 

Les autres métaux, étant d'un prix élevé, peu- 
vent être achetés au loin ; et il est moins néces- 
saire de les extraire en chaque lieu. Ils sont dis- 
séminés par filets minces, en une multitude de 
fissures pénétrant dans le sol à de grandes pro- 
fondeurs. Ces gîtes partiels se comptent souvent 
par dizaines dans une exploitation : les uns sont 
presque toujours stériles ; les autres offrent, dans 
leur allongement comme dans leur profondeur, 
de brusques alternances de stérilité et de richesse. 



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§ 36. — L'ART DES MINES 105 

Leur caractère le plus constant est donc Tinéga- 
lité. Les champs d'exploitation ne se découvrent 
qu'après de longues années de recherches dispen- 
dieuses ; et il y a telle mine qui doit sa prospérité 
présente aux travaux accomplis sans rémunéra- 
tion par plusieurs générations de travailleurs. Ré- 
ciproquement, une mine prospère accroîtrait tout 
d'abord ses bénéfices dans une proportion consi- 
dérable, en suspendant les recherches ou les tra- 
vaux entrepris dans l'intérêt de l'avenir, et en se 
bornant à extraire les minerais contenus dans les 
champs fertiles découverts par la sollicitude et les 
sacrifices des prédécesseurs. Mais, lorsque les 
ressources acquises auraient été épuisées par 
cette exploitation égoïste, la mine, avant d'être 
ramenée à son ancien état de production régu- 
lière, devrait absorber préalablement, sans rému- 
nération immédiate pour les exploitants, les avan- 
ces qui lui auraient été antérieurement refusées. 
Conduites avec sagesse et prévoyance , les ex- 
ploitations de mines ne rendent habituellement 
pour le capital engagé qu'un médiocre intérêt; 
elles offrent cependant un attrait irrésistible à 
ceux qui les dirigent , et aux ouvriers mineurs , 
associés par d'équitables combinaisons aux chan- 
ces de profit. Cet attrait vient de l'attente de l'in- 
connu et de la lutte avec le hasard qui donnent 
tant de charme aux chasses , aux pêches et aux 
cueillettes. Sous ce rapport, les mines donnent 

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106 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

à une disposition fort commune du cœur humain 
des satisfactions qu'on ne saurait demander aussi 
légitimement aux loteries. De temps en temps , 
en effet, une riche découverte vient récompenser 
la modération et la persévérance du mineur, en 
stimulant son ardeur, et en l'excitant à de nou- 
veaux efforts. 

Cette esquisse sommaire montre que l'exploita- 
tion des mines métalliques prospère surtout sous 
l'inspiration de deux sentiments, plus indispen- 
sables ici que dans toute autre branche d'activité 
sociale. Le premier est cette prévoyance qui porte 
le bon père de famille à se priver des jouissances 
que donnerait la consommation immédiate des 
richesses, pour les conserver à ses descendants. 
Le second est cet amour du sol qui porte à dési- 
rer que l'activité locale continue à garantir la for- 
tune du maître, le bien-être de la population , la 
splendeur du pays. Ici se retrouvent donc, avec 
plus d'intelligence, de travail et d'abnégation, les 
tendances auxquelles est due la conservation des 
futaies (§35), la plus belle décoration de la pro- 
priété foncière. C'est dans ces conditions que s'ex- 
ploitent les célèbres mines d'argent, de cuivre, 
d'étain et de plomb que l'opinion publique consi- 
dère justement comme une des gloires des îles 
Britanniques et des États allemands. 

Dans la Grande-Bretagne, tous les gîtes miné- 

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s 36. — L'ART DES MINES 107 

raux constituent une propriété distincte qui, trans- 
missible selon le droit commun, est habituelle- 
ment réunie à la grande propriété rurale, et en 
forme , avec le manoir, les prairies, les arbres et 
les eaux , une noble dépendance. Quelques pro- 
priétaires exploitent leur mine en régie, avec le 
concours de domestiques et de tenanciers ; pres- 
que tous concèdent leur droit à de riches fermiers 
attachés aux mines, comme les fermiers ruraux 
sont attachés aux champs. Ils se contentent habi- 
tuellement d'une redevance en nature qui n'excède 
guère le vingtième du produit brut, et qui laisse 
aux exploitaijits et à leurs ouvriers la plus grosse 
part du profit. Les grands propriétaires anglais 
secourent avec empressement les exploitants, 
lorsque s'accumulent les mauvaises chances. A 
ces époques, ils font remise de la redevance ; et 
ils contribuent, s'il est nécessaire, aux travaux 
entrepris pour surmonter certains obstacles, ou 
pour rechercher de nouveaux gîtes. Ils coopèrent, 
en un mot, dans ces temps de crise, aux sacrifices 
qui conserveront à la population une branche es- 
sentielle d'activité. Cette organisation n'entretient 
pas seulement une race de grands propriétaires , 
prêts à se dévouer au gouvernement local (§ 57); 
elle crée en outre des corps puissants d'ingénieurs, 
de contre-maîtres et d'ouvriers qui, en se juxtapo- 
sant aux populations rurales, doublent la force du 
pays. Elle a même donné naissance, depuis une 



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108. CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

époque reculée, à d'excellentes associations (§ 44) 
qui sont parfaitement adaptées aux convenances 
de l'industrie minérale , et qui forment , par un 
admirable ensemble de rapports sociaux et de pro- 
cédés industriels, un des traits les plus originaux 
de la constitution britannique. 

Dans les États allemands, la propriété des mi- 
nes métalliques, celle des grands gîtes carboni- 
fères et de quelques *mines de fer sont également 
distinctes de la propriété superficielle. Dès le 
moyen âge , en vertu d'un droit régalien, ces mi- 
nes étaient exploitées en régie par les seigneurs 
féodaux et par les petits princes qui se parta- 
geaient la souveraineté du territoire germanique. 
Depuis lors, cette sorte de propriété a subi les 
mêmes vicissitudes que la souveraineté : tantôt 
elle a été conservée par les anciennes familles sei- 
gneuriales ramenées à une situation privée ; tan- 
tôt elle a été réunie au domaine des grands États 
formés à leurs dépens. Cependant, même dans 
ce dernier cas, le génie allemand a conservé l'au- 
tonomie de chaque groupe de mines , et il s'est 
bien gardé de les englober tous dans un système 
de centralisation. 

Ainsi, les mines d'argent et de plomb du Hartz, 
décrites dans un autre ouvrage \ sont concédées 

1 Les Ouvriers européens, p. 245. 



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§ 36. — L'ART DES MINES 109 

à des compagnies d'actionnaires qui se recrutent 
dans les localités voisines ; elles sont exploitées , 
suivant d'antiques traditions sans cesse modifiées, 
selon les progrès de la science et de l'art, par des 
corporations d'ingénieurs, de contre -maîtres et 
d'ouvriers, sous le patronage de petits États ayant, 
à vrai dire , le caractère provincial. Les bois de 
soutènement et les combustibles nécessaires aux 
mines et aux usines sont fournis par les forêts 
domaniales qui couvrent les montagnes métalli- 
fères. Une fonderie domaniale traite, dans chaque 
district, les minerais provenant des diverses mi- 
nes : elle prélève sur les métaux produits les re- 
devances dues à l'État pour le droit régalien, la 
fourniture des bois et la fusion des minerais. Des 
institutions de prévoyance et de patronage qui 
paraissent avoir précédé tout ce qui s'est créé en 
ce genre dans l'occident de l'Europe, et qui peu- 
vent être encore aujourd'hui citées comme des 
modèles, préservent contre les atteintes de la mi- 
sère les mineurs, les bûcherons et les fondeurs. 
Ces associations trouvent leur principal moyen 
de sécurité dans un régime d'engagements volon- 
taires permanents, lié à un système de réserves 
tendant à maintenir aux époques critiques l'acti- 
vité des exploitations. Enfin la province elle-même 
s'empresserait , dans les circonstances difficiles , 
de compléter les ressources qui ne seraient pas 
fournies par l'industrie. 

11 4 

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110 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

En résumé, le système allemand diffère du sys- 
tème anglais, en ce que dès corporations proté- 
gées par la province se substituent à des particu- 
liers et à des corporations indépendantes. Mais, 
s'il y a diversité dans la forme, il y a, dans le fond, 
analogie ou identité. Les deux régimes reçoivent 
de la nature des choses un caractère éminemment 
national : ils se basent l'un et l'autre sur la solida- 
rité des générations successives, maintenue d'âge 
en âge par la sollicitude des pères de famille et 
des propriétaires. 

Les États-Unis de l'Amérique du Nord n'ont , 
en ce qui concerne les mines , aucune législation 
spéciale. Même dans les provinces du Nord-Est, 
où le sol est fort morcelé, les gîtes minéraux sont 
attachés à la propriété de la surface, et prospèrent 
avec elle. 

En France, les gîtes minéraux offrent encore 
plus distinctement qu'ailleurs les deux cas que j'ai 
signalés. Malheureusement notre loi des mines 
n'en tient point assez compte, et chaque jour la 
pratique administrative vient aggraver les incon- 
vénients de l'assimilation établie mal à propos 
entre des choses fort différentes. 

Les gîtes de fer sont répandus avec profusion 
sur la majeure partie du territoire. Les plus im- 
portants affleurent à la surface. Quelques-uns se 
confondent avec la terre végétale; en sorte que la 

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§ 36. — L'ART DES MINES tll 

charrue devient, pour ainsi dire, un outil commun 
à l'agriculteur et au mineur. Ces conditions, plus 
favorables qu'en toute autre région de l'Europe , 
se présentent surtout en Champagne, en Lorraine, 
en Alsace, en Franche-Comté, en Bourgogne, en 
Nivernais, en Berri et en Périgord : c'est-à-dire 
dans des provinces où le combustible végétal est 
également fourni en abondance par de riches 
forêts. Sous l'ancien régime, malgré les variations 
incessantes des règlements, ces gîtes ont été pres- 
que tous, en fait, exploités librement par les pro- 
priétaires de la surface. Depuis l'invention du haut 
fourneau , faite en France au xvi® siècle , la pro- 
duction de la fonte et du fer s'est rapidement ac- 
crue, et a longtemps devancé la consommation. 
Elle a résisté aux ordonnances par lesquelles 
Louis XIV a détruit le régime de libre possession 
restauré par son aïeul. Cette prospérité elle-même 
s'est maintenue, malgré les impôts qui grevaient 
l'exportation, pendant toute la durée du icviii® 
siècle. Pendant cette période, nos usines à fer, ne 
trouvant point en France un débouché suffisant , 
avaient même réussi à envahir les marchés de 
l'Angleterre, où le défrichement des forêts rédui- 
sait sans cesse cette branche de métallurgie. 

Sous la République et l'Empire, les usines au 
bois ont largement suffi à tous les besoins civils et 
militaires, sans ressentir le contre-coup des deux 
législations de 1791 et de 1810. A dater de 1835, 

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112 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

nos usines, s'appropriant les procédés anglais, ont 
pris un accroissement considérable dû au rem- 
placement du charbon de bois par la houille et à 
l'extension des usages du fer. Sous le régime 
douanier qui attribuait à nos usines le monopole 
de la consommation française, cet accroissement 
n'a guère été entravé par la loi de 4840. Mais, de- 
puis que la réforme douanière de 4864 a mis nos 
usines en lutte avec celles de l'étranger , il y a 
toute convenance à supprimer la législation com- 
pliquée qui pèse sur la métallurgie et sur la pro- 
priété. Cette dernière réforme devrait d'ailleurs 
respecter les droits acquis : elle consisterait 
surtout à rendre aux propriétaires de la surface 
la libre disposition des gîtes de fer non concé- 
dés. 

Toutefois , la véritable réorganisation de cette 
branche de métallurgie se trouvera dans une autre 
voie. Les usines à fer sont de véritables manufac- 
tures qui ne sauraient prospérer avec notre régime 
de Partage forcé. Ce régime, en effet, tend à sé- 
parer chaque usine de la forêt qui devrait lui as- 
surer la majeure partie de son affouage. Il ne per- 
met pas que les usines se transmettent aux des- 
cendants des fondateurs; il en attribue la propriété 
à des sociétés par actions qui, sous un meilleur 
régime de succession, en Angleterre par exemple, 
ne peuvent soutenir pour cette spécialité la con- 
currence de familles. La Liberté testamentaire 

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§ 36. — L'ART DES MINES 113 

est donc ici plus qu'ailleurs la première condition 
de succès. 

Les gîtes carbonifères existent en France dans 
des conditions fort différentes , comprises entre 
deux types extrêmes. 

Le premier type , représenté surtout par les 
nombreuses couches de houille du Nord et du 
Pas-de-Calais, constitue de vastes bassins, dont 
les produits exercent une influence considérable 
sur la prospérité du pays. Ces masses minérales 
n'affleurent guère à la surface du sol. Elles se 
trouvent souvent à de grandes profondeurs, sous 
des terrains imprégnés d'eau; la recherche et l'ex- 
traction du combustible y offrent par conséquent 
de grandes difficultés. L'exploitation de la surface 
et celle du fond ne forment plus ici deux indus- 
tries connexes. Il peut donc être utile de séparer 
les deux genres de propriété , et de soumettre la 
propriété souterraine au régime des concessions 
prescrit par la loi de 1840. 

Le second type est représenté par les lignites 
et les anthracites affleurant en petites masses 
près de la surface du sol, notamment dans 
risère, les Hautes et les Basses- Alpes. Ces gîtes 
donnent des produits de faible valeur qui, destinés 
à la consommation locale , ne sauraient jouer un 
rôle essentiel dans l'économie générale du pays : 
ils peuvent donc être exploités sans inconvénient 
par les propriétaires delà surface. On a toujours 

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114 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

gêné les localités, sans profit pour l'intérêt public, 
et contrairement à l'opinion d'hommes compé- 
tents, en instituant ces petites concessions selon 
les prescriptions absolues de la loi. 

Cependant, on ne saurait établir en principe, 
entre les deux catégories de gîtes, une distinction 
que peuvent modifier de nouvelles circonstances. 
Il conviendrait donc de laisser, sous ce rapport, à 
l'autorité publique un pouvoir discrétionnaire que 
la loi delSlOlui refuse. Les propriétaires delà sur- 
fac pourraient exploiter tous les gites carbonifères 
sur leur terrain et en vendre les produits, sans avoir 
à réclamer aucune permission. L'autorité, de son 
côté, concéderait les exploitations quand l'intérêt 
public l'exigerait; et elle réglerait par l'acte de 
concession les droits des propriétaires intéressés 
qui ne se seraient pas entendus à ce sujet. 

Le régime des concessions de gites houillers a 
été parfois utile dans le passé, et il peut l'être en- 
core dans certains cas. Mais il n'est point indis- 
pensable , et l'on s'est trompé en lui attribuant 
l'extension considérable qu'a prise, depuis 1840, 
la production des combustibles minéraux. Un pro- 
grès analogue s'est manifesté partout où cette 
propriété a été constituée libre et individuelle, et 
mise autant que possible à l'abri des procès. Dans 
les pays où la propriété de la surface entraîne celle 
des gîtes minéraux, le morcellement du sol n'a 
jamais fait obstacle à la bonne exploitation des 



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§ 36. — L'ART DES MINES 115 

combustibles. L'expérience a même démontré 
que les motifs invoqués, à ce sujet, par nos légis- 
lateurs de 4810 n'étaient nullement fondés : les 
exploitants de gîtes carbonifères morcelés sont 
portés à grouper leurs intérêts , non-seulement 
pour réduire les frais d'extraction , mais surtout 
pour améliorer les conditions de la vente des pro- 
duits. Et il est évident pour ceux qui connaissent 
l'histoire de nos mines que si, selon le principe 
du code civil , on avait attribué les gîtes carboni- 
fères aux propriétaires de la surface, le législateur 
aurait dû intervenir, non pour stimuler, mais pour 
modérer la tendance à l'association (§ 45). 

En résumé , pour les gîtes carbonifères, il fau- 
drait conserver en principe le régime actuel; mais 
il conviendrait de laisser en pratique les proprié- 
taires exploiter librement leur sol, tant que l'inté- 
rêt public ne réclamerait pas le régime des con- 
cessions. 

Les gîtes métallifères, et notamment ceux de 
plomb, de cuivre et d'argent, abondent dans les 
montagnesdesVosges, des Alpes,de l'Auvergne, du 
Quercy et des Cévennes : c'est pour eux qu'il im- 
porte, non-seulement de constituer une propriété 
libre et individuelle, mais encore de créer la soli- 
darité entre les générations successives de pro- 
priétaires. Or nos lois, loin de tendre vers ce but, 
ont eu presque toujours pour effet d'amener le 
résultat inverse. 



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116 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

Vers la fin du moyen âge, nos souverains, égarés 
par les légistes, tentèrent d'exercer sur les mines 
le droit régalien sous un régime de centralisation. 
A dater de 4415, lorsque déjà les mines alleman- 
des florissaient, grâce au développement spontané 
des forces locales , nos rois imaginèrent de sou- 
mettre à l'autorité d'un haut dignitaire, dit Grand- 
maître des mines, la concession et la surveillance 
de tous les gîtes minéraux du royaume. Ce sys- 
.tème, dont l'exécution fut ordinairement confiée 
à un homme de cour ignorant et incapable , eut 
pour résultat de décourager les exploitations qui 
tendaient à s'organiser sous l'influence des sei- 
gneurs* et des corporations locales. Le Grand- 

1 Parmi les branches de l'industrie minérale qui ont prospéré 
pendant des siècles en se conservant dans les générations succes- 
sives d'une même famille , on peut citer l'exploitation des sources 
salées formées dans les masses de sel gemme , et celle des marais 
salants alimentés par les eaux de la mer. Comme les domaines ru- 
raux, les forêts et les forges, les grandes salines de l'intérieur et 
du littoral ont donné une stabilité inébranlable à certaines familles 
qui ont fourni à leur province ou à leur ville une suite non inter- 
rompue de grands citoyens. Je citerai , entre autres , l'exemple 
suivant qui m'est signalé par une communication récente de 
M. Ch. de Ribbe et de M. 0. Teissier, de Toulon (Var). 

La famille Beaussier, établie à Toulon, possédait encore en 1789 
les salines du Mourillon, acquises par elle en 1289, et le fief de la 
Chaulane, institué à son profit en 1364. Pendant cinq siècles , les 
Beaussier furent représentés, en qualité de consuls et de conseillers 
de ville, par quatre-vingt-deux de leurs descendants, dans l'admi- 
nistration municipale. De cette souche féconde sortirent, en outre, 
de nombreux rejetons qui se distinguèrent dans la marine royale 
et dans Tordre des religieux de la Merci , dont les membres se 
dévouaient au rachat des captifs. 



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§ 36. — L'ART DES MINES 117 

maître vendit ou afferma habituellement les con- 
cessions de mines à des spéculateurs qui s'inspi- 
rèrent rarement des sentiments du père de fa- 
mille et du propriétaire. Enfin, la Révolution, en 
imposant le Partage forcé et en exagérant les 
vices du système administratif (§63), vint détruire 
les derniers vestiges de l'esprit de conservation 
qui avaient pu résister aux abus de l'ancien ré- 
gime. 

Toutes les études qui ont été faites à ce sujet 
prouvent que cette décadence ne saurait être at- 
tribuée à la stérilité des gîtes métallifères , et 
qu'il s'agit bien ici de causes générales tarissant 
des sources fécondes d'activité. L'une des indica- 
tions les plus concluantes se tire de l'histoire des 
mines d'argent, de cuivre et de plomb de la 
chaîne des Vosges : exploitées avec succès depuis 
le moyen âge , sous l'inspiration de l'esprit ger- 
manique, fort productives au milieu du xvii® 
siècle , lorsqu'elles furent incorporées au terri- 
toire français par l'annexion de l'Alsace , ces 
mines n'ont pas cessé de déchoir depuis cette 
époque , et elles ont été définitivement aban- 
données après la Révolution. C'est en vain que, 
depuis 4840, l'État a concédé, à titre gratuit, 
plusieurs centaines de mines métalliques : il n'y 
en a pas dix où s'opèrent aujourd'hui des tra- 
vaux de recherche; c'est à peine si trois ou quatre 
donnent régulièrement quelques produits. 

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118 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

Comme je l'ai indiqué, la réforme de cet état 
de choses est subordonnée à l'adoption d'un ré- 
gime de succession qui laisserait aux proprié- 
taires te pouvoir de perpétuer dans leurs familles 
l'exploitation des mines. Les modifications spé- 
ciales qu'il conviendrait d'introduire dans le 
régime actuel des mines consisteraient surtout : 
à déposséder, conformément à la faculté créée 
par la loi, tous les concessionnaires dont les 
mines restent inexploitées ; puis à adopter , pour 
les gîtes non concédés ou rendus au droit com- 
mun de la propriété , le principe indiqué ci- 
dessus pour les gîtes carbonifères. 

Ces deux modifications simplifieraient le texte 
de la loi, et réduiraient à peu de chose le travail 
administratif. On améliorerait encore l'état actuel 
en rattachant à la propriété de la surface beau- 
coup de gîtes classés à tort comme mines dans la 
loi de 1840, et en se bornant à réglementer les 
gîtes de combustibles, de plomb , de cuivre , d'é- 
tain, d'antimoine et d'argent. Au même point de 
vue, on s'implifierait, par des abonnements à 
longs termes , le règlement des redevances dues 
à l'État, et on supprimerait toute immixtion ad- 
ministrative dans les exploitations où la sécurité 
des ouvriers n'a jamais été compromise. 

En attendant que de grands propriétaires ou 
de grands capitalistes, portés par ces réformes 
vers l'industrie minérale , aient pris l'ascendant 



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§ 36. — L'ART DES MINES 119 

nécessaire pour lui imprimer une impulsion fé- 
conde, il y aurait lieu peut-être de diriger les 
esprits dans cette voie , en s'inspirant du régime 
germanique. Cette tentative serait particulière- 
ment opportune , si Tune des réformes indiquées 
plus loin (§ 66) attirait vers nos grandes mines 
métallifères la sollicitude de l'esprit provincial. 
On trouverait pour Texécution un personnel pré- 
cieux dans le corps des mines, qui se recrute, 
depuis un demi- siècle, parmi les premiers élèves 
de l'École polytechnique. Ce corps, dont les fonc- 
tions administratives et réglementaires seraient 
singulièrement restreintes par le nouveau ré- 
gime , fournirait en partie le personnel dirigeant 
des associations privées qui pourraient s'organi- 
ser sous le patronage des provinces. Constitués 
comme les corporations libres (§47) chargées 
d'enseigner les sciences, les lettres et les arts, 
les ingénieurs des mines auraient désormais pour 
mission principale l'enseignement de l'art des 
mines , de la métallurgie et des sciences qui s'y 
rattachent. Ils conserveraient également la ges- 
tion des laboratoires d'essais et d'analyses chi- 
miques; enfin, ils rempliraient les missions 
temporaires que l'État jugerait convenable de leur 
confier pour assurer l'exécution de la loi des 
mines. Ils recevraient, à titre de dotation, outre le 
matériel des trois écoles de mines , une subven- 
tion inférieure à la somme maintenant allouée 



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120 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

par le budget. Cette subvention décroîtrait chaque 
année, et prendrait fin après un certain délai. 

Cette réforme améliorerait l'enseignement des 
sciences qui se rattachent à l'industrie minérale , 
et elle contribuerait vraisemblablement aux pro- 
grès de l'industrie elle-même. Mais son principal 
avantage serait de commencer une des œuvres ca- 
pitales de notre temps (§ 67), en substituant à 
une intervention peu judicieuse de l'État l'action 
des provinces, des associations et des individus. 
Tout en respectant les droits acquis, la réforme 
donnerait une direction plus féconde à des apti- 
tudes éminentes ; elle soulagerait le trésor public, 
et supprimerait, au grand profit de l'activité pri- 
vée, des règleihents stériles. 

La métallurgie, qui a pour but d'extraire les 
corps inorganiques , et en particulier les métaux 
de leurs minerais ,• est , à vrai dire , la manufac- 
ture du règne minéral. Liées nécessairement, 
pour les produits d'une faible valeur, à l'industrie 
extractive, elle en devient indépendante pour 
les produits plus précieux, à mesure que les 
moyens de transport se perfectionnent et que 
l'importance de la houille comme agent calori- 
fique se fait mieux sentir. Ici la houille ne fournit 
plus seulement, comme dans la plupart des in- 
dustries manufacturières, la vapeur nécessaire 
aux actions mécaniques ; elle agit comme com- 
bustible proprement dit, pour développer les 



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§ 36. — L'ART DES MINES 121 

températures élevées qu'exigent la fusion des 
minerais , ainsi que l'affinage et l'élaboration des 
métaux. Le petit port de Swansea, situé sur le 
golfe de Bristol , au milieu de la région où affleu- 
rent les nombreuses couches de houille du grand 
bassin gallois , doit sa prospérité à une spécialité 
de cette industrie; et il reçoit maintenant, outre 
les minerais de cuivre du comté de Cornouailles et 
de l'Irlande , ceux de la Toscane , de l'Espagne, 
de l'Algérie, du Chili, de l'Afrique méridionale et 
de l'Australie. Ces usines centrales, qui créent 
des marchés publics pour les minerais, viennent 
de plus en plus en aide au mineur en le dispen- 
sant d'appliquer au métier du fondeur une partie 
de ses soins et de son capital. Sur ce point comme 
sur tant d'autres, la France est heureusement 
placée pour exercer son activité manufactu- 
rière ^ La métallurgie nous fournira l'gccasion 
de cultiver des aptitudes utiles ; car il est peu de 
travaux qui donnent lieu à d'aussi ingénieuses 
applications de la science et de l'art. Nos princi- 
pales fonderies de minerais métalliques s'établi- 
ront sur les rivages de la Manche et de la 
Méditerranée , près des bassins houillers du Nord 
et du Midi. Plusieurs tentatives heureuses , faites 
dans ces localités , peuvent déjà indiquer l'avenir 

2 Voir la conclusion de l'ouvrage ayant pour titre : Description 
des procédés métallurgiques employés dans le pays de Galles pour 
la fabrication du cuivre; 1 vol. in-8®, Paris, Carilian-Gœury, 1848. 

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122 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

réservé , chez nous , à cette branche de l'industrie 
minérale. 



S 37 

l'industrie manufacturière , FÉCONDÉE PAR LA LIBERTÉ TESTA- 
MENTAIRE ET PAR LE PATRONAGE, FORTIFIE LES NATIONS; 
PRIVÉE DE CES DEUX APPUIS, ELLE LES AFFAIBLIT EN CRÉANT 
LE PAUPÉRISME. 



Les manufactures proprement dites, ayant 
pour objet d'élaborer sous toutes les formes les 
produits bruts de l'agriculture et des mines , ne 
sont point liées au sol ou à la population par des 
rapports nécessaires. Leur situation précise est 
souvent désignée aux esprits sagaces par certaines 
conditions impérieuses ; mais elle est parfois 
subordonnée à la volonté du chef d'industrie. 
Telle manufacture qui peut , à la rigueur , réussir 
sur un point quelconque du territoire national, 
peut également être transportée en pays étran- 
ger. Sous ce rapport, l'industrie manufacturière 
n'a pas la stabilité des trois groupes d'industries 
extractives décrits aux paragraphes précédents : 
elle ne garantit pas aussi bien le pain quotidien 
de l'ouvrier imprévoyant, c'est-à-dire le premier 
besoin de toute civilisation. Elle se prête plus 
facilement à l'abandon du patronage , et elle a 
un caractère moins national que l'exploitation 
des champs, des forêts et des mines. Les pro- 



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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE 123 

duits manufacturés, en effet, ayant pour la plu- 
part une grande valeur, peuvent supporter les 
frais de transports lointains. Il s'établit ainsi d'un 
pays à l'autre une vive concurrence. Les produc- 
teurs ne peuvent donc prospérer qu'en subor- 
donnant leurs entreprises et leurs rapports so- 
ciaux à une incessante préoccupation pour le 
gain et l'épargne. 

Cette disposition permanente de l'esprit, si elle 
n'est pas contre-balancée par les influences éma- 
nantde la religion, de la famille et de la Coutume ^ , 
développe l'intérêt personnel plutôt que l'amour 
du prochain et le dévouement à la patrie. Il est 
même juste de remarquer que les manufacturiers 
les plus généreux, s'ils cédaient toujours à leurs 
sentiments, négligeraient la profession et com- 
promettraient le sort de la famille. A ces divers 
titres , l'industrie manufacturière , considérée au 
point de vue des satisfactions données aux grands 
intérêts sociaux , se place donc , dans la hiérar- 
chie des professions , à un rang moins élevé que 
Tagriculture , l'art forestier et l'industrie miné- 
rale. 

Les manufactures, cependant, rachètent cette 
infériorité par plusieurs traits excellents. D'une 
part, elles exigent des patrons, des contre-maîtres 
et même des ouvriers , une culture d'intelligence 

1 L* Organisation du travail, chap. u. 

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124 CHAPITRE IV -^. LE TRAVAIL 

et des efforts de travail dont se dispensent les 
agriculteurs qui conservent les habitudes de l'an- 
cien régime *. En assurant aux esprits cultivés 
des situations avantageuses, elles excitent les 
familles à fournir ce moyen de succès à leurs 
enfants; elles donnent donc à l'instruction pri- 
maire l'encouragement le plus efficace. Telle po- 
pulation qui repousse les écoles tant que son 
activité se borne aux méthodes traditionnelles de 
l'agriculture, les recherche avec empressement 
dès qu'une manufacture ou une usine métallur- 
gique viennent ouvrir à l'esprit de nouvelles 
perspectives ^ A la vérité, l'industrie manufac- 
turière a souvent affaibli les nations en créant le 



- Il ne faudrait pas conclure de cet aperçu que la nature même 
de l'industrie manufacturière implique la supériorité intellectuelle 
des populations qui y sont adonnées. Le rôle utile que j'assigne 
aux manufactures , au point de vue de l'instruction populaire , ré- 
sulte de ce que les méthodes qu'elles emploient ont été créées à 
une époque récente; tandis que les méthodes conservées jusqu'à 
ce jour en agriculture datent de temps beaucoup plus reculés. Mais 
la dose de science que l'on met déjà à profit dans les cultures 
perfectionnées ne le cède guère à celle que réclament les manu- 
lactures ; et on voit clairement que les agriculteurs s'élèveront, sous 
le rapport de l'intelligence, au niveau des autres classes, lorsque 
de meilleures institutions auront rappelé dans les campagnes, 
avec l'élite des classes dirigeantes, les lumières et les capitaux. = 
3 Les Ouvriers des deux mondes, t. III, p. 415. — Chez les fon- 
deurs toscans (que décrit cette monographie), la métallurgie a 
produit , sous un régime de liberté , le même résultat que la re- 
ligion a amené par voie de contrainte chez les protestants chré- 
tiens ou les musulmans. Et, en effet, le grand intérêt consiste, 
savoir : chez les premiers , à tenir compte du fourneau ; chez les 
seconds, à lire la Bible ou le Khoran. 



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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 125 

paupérisme et rantagonisme social (§ 49) ; mais , 
comme je vais le montrer, elle a toujours accru 
leurs forces, quand elle a sagement conservé 
les traditions de patronage ( § 50). Elle est , en 
outre, très-apte à élever les individuatités émi- 
nentes jusqu'aux degrés supérieurs de la société; 
et elle atteint ce but par deux moyens dilîérents , 
dans les deux cas que j*ai précédemment distin- 
gués (§ 33). 

Constituée en usines munies de machines puis- 
santes , et réunissant de nombreux ouvriers , Tin- 
dustrie manufacturière crée des emplois lucratifs 
de contre-maîtres, d'ingénieurs et d'agents de 
toute sorte. Ces situations, supérieures en gé- 
néral à celles qu'offre l'agriculture dans son état 
actuel , constituent des primes permanentes don- 
nées à rintelligence et au travail : elles excitent 
les enfants et les adultes , non-seulement à satis- 
faire leurs chefs , mais encore à suivre l'école 
primaire et surtout les enseignements spéciaux 
qui , menés de front avec la pratique du métier , 
prennent aujourd'hui dans les districs manufac- 
turiers de la France , des États allemands et de 
l'Angleterre, un si heureux développement (§47). 
On voit chaque jour des jeunes gens appartenant 
aux plus humbles familles s'élever rapidement 
près de leurs patrons, ou trouver dans ces si- 
tuations le point de départ de carrières encore 
plus brillantes. 



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126 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

Organisée, au contraire, en petits ateliers qui 
ne sont souvent que de simples annexes du foyer 
domestique, l'industrie manufacturière crée en 
grand nombre des ouvriers chefs de métier , jouis- 
sant d'une situation indépendante. Ceux-ci , lors- 
qu'ils sont doués des aptitudes nécessaires au 
succès , lorsqu'ils sont laborieux et tempérants , 
capables d'acheter et de vendre avec discerne- 
ment, assez bons maîtres d'ailleurs pour s'as- 
surer des collaborateurs dévoués, ne tardent 
pas à étendre leurs opérations et à accroître 
rapidement leur fortune. Je ne reviendrai pas 
ici sur le rôle bienfaisant de la petite industrie ; 
j'ai assez indiqué (§33) que les nations ont in- 
térêt à en favoriser le développement , autant 
que le comportent les lois de la libre concur- 
rence. 

Également fécondes pour élever dans la hiérar- 
chie sociale la minorité laborieuse et prévoyante, 
les diverses organisations manufacturières con- 
courent fort inégalement à assurer le bien-être 
des masses privées de ces vertus : c'est surtout à 
ce second point de vue qu'il faut se mettre pour 
les classer au rang qu'elles doivent occuper dans 
l'estime des hommes d'État. 

Les peuples modernes résolvent cette partie 
essentielle du problème social par une multitude 
de combinaisons subordonnées à la nature des 
hommes et des lieux ; et ils ne se montrent pas 



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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 127 

enclins à adopter une formule générale d'organi- 
sation industrielle. Leur pratique est en con- 
tradiction formelle avec les doctrines dites com- 
munistes, même avec celles qui, n'imposant 
aucune contrainte, conseillent aux travailleurs 
de renoncer à leur libre arbitre pour se sou- 
mettre aux exigences de la communauté ( § 45). 
Les peuples de l'Occident suivent aujourd'hui une 
voie opposée , et ils obéissent en cela à des ten- 
dances irrésistibles. En effet, ceux qui voudraient 
aliéner leur liberté ne jouiraient pas avec quié- 
tude du bien-être qu^ils se seraient d'abord as- 
suré ; excités par l'esprit du temps, ils s'agiteraient 
bientôt pour échapper à la situation qu'ils se se- 
raient faite. 

Les ouvriers qui ne peuvent se créer en qualité 
de chefs de métier une situation indépendante ne 
s'organisent guère en communautés , comme ils 
le faisaient volontiers sous le régime féodal (§42). 
Ils se groupent de plus en plus autour de patrons 
puissants , selon quatre organisations principales, 
savoir : les usines rurales ou forestières, les 
usines hydrauliques , les usines à vapeur et les 
fabriques collectives. Je vais décrire ces quatre 
régimes manufacturiers , dans cet ordre qui me 
paraît correspondre au degré de sécurité dont 
jouit la population ouvrière. 

Les établissements que je place au premier 
rang , ceux dont la perfection se révèle par la 



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128 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

stabilité des patrons , par la sécurité des ouvriers 
et par Taffection mutuelle des deux classes, sont 
les usines intimement liées à de grandes exploi- 
tations rurales ou forestières. Fort communes 
dans le nord et Torient de l'Europe , elles sont 
encore honorablement représentées dans le Centre 
et même dans l'Occident*. En France , malgré les 
ravages du Partage forcé, plusieurs grandes usines 
à fer au bois (§ 36) offrent encore d'admirables 
exemples de ce type. Groupés en familles souches, 
les ouvriers se succèdent par générations succes- 
sives au même foyer : ils reçoivent des salaires 
en argent peu élevés; mais ils trouvent, en outre, 
d'amples moyens de subsistance dans une petite 
exploitation rurale conduite par les femmes , les 
enfants et les vieux parents. Diverses subven- 
tions qui émanent du patron viennent en aide à 
chaque ménage, en lui assiu^ant notamment la 
provision de combustible. Aux époques de chô- 
mage de l'usine, l'ouvrier trouve un travail assuré 
dans les forêts ou les domaines ruraux ; et cette 
diversité d'occupations est également favorable 
à l'hygiène, à l'intelligence et à la moralité. 
Satisfait de la situation qui lui est acquise, le 
patron n'étend point sans cesse le cercle de ses 
opérations ; comprenant la responsabilité qui pèse 

4 Les Ouvriers européens , p. 84, 92, 116. Voir notamment la 
condition des ouvriers attachés aux forges de la Suède, p. 92; de 
la Turquie, p. 104; et du Nivernais, p. 242. 



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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE 129 

sur lui, il se garde bien d'accroître ses obli- 
gations de patronage en développant outre me- 
sure sa production. L'ouvrier, de son côté , con- 
tent de son sort, attaché au lieu natal par 
l'habitude, au patron par la reconnaissance et 
le respect, ne conçoit guère la pensée de re- 
noncer à une situation sûre pour chercher au 
dehors une situation plus brillante. Son mariage 
est habituellement fécond : l'tln de ses enfants 
ne se refuse jamais à s'établir au foyer paternel 
pour perpétuer la famille et soigner les vieux 
parents ; les autres recrutent les populations ur- 
baines , ou s'emploient dans les nouvelles manu- 
factures qui se créent pour subvenir aux besoins 
d'une société qui se perfectionne. Les plus entre- 
prenants s'attachent aux défrichements de forêts, 
ou vont chercher fortune dans des colonies éloi- 
gnées : ils portent partout les éléments de pro- 
spérité et d'ordre public qui se fondent sur l'amour 
du travail et sur le respect des Autorités sociales. 
C'est dans ces conditions que naissent spontané- 
ment et que se conservent le mieux les admirables 
rapports sociaux que j'ai décrits dans un ouvrage 
spécial , en les nommant Coutumes des ateliers. 
J'ajoute que cette Coutume a été signalée par le 
Jury de l'Exposition universelle de 1867 , comme 
le type de la véritable organisation du travail^ 

s VOrgam'sation du travail^ chap. n et document q. 

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130 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

Les usines hydrauliques® abondent, en Eu- 
rope , au milieu des campagnes du Centre ou de 
rOccident ; elles sont organisées comme les pré- 
cédentes , à cela près qu'elles n'ont plus de dé- 
pendances rurales ou forestières. Deux motifs 
principaux commandent cette transformation des 
manufactures. Ces dépendances, si elles restaient 
une condition première de l'industrie manufac- 
turière , entraveraient la création des nouveaux 
établissements que réclame la demande crois- 
sante des consommateurs. Les patrons, forcés 
de partager leurs soins entre deux occupations 
qui deviennent de moins en moins connexes, ne 
pourraient tous accorder à l'industrie manufac- 
turière le degré de sollicitude qu'elle exige au- 
jourd'hui. Les ouvriers attachés à ces usines y 
trouvent, moins que dans les précédentes, les 
garanties de sécurité et de permanence dans le 
travail. Mais les patrons les plus intelligents sa- 
vent compenser cette infériorité : d'une part, ils 
subordonnent avec sagacité l'étendue de leurs 
entreprises à celle de leur capital , et ils conser- 
vent par là le pouvoir de maintenir les travaux 
en activité lorsque les débouchés se restreignent ; 
de l'autre, ils assurent le bien-être de leurs ou- 
vriers en les rendant moraux et prévoyants. La 
principale préoccupation des patrons est d'exci- 

6 Les Ouvriers européens ^ p. 97, 104, 146, 242. 

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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 131 

ter les ouvriers à l'épargne : à cet effet, ils font 
naître chez eux le désir de posséder le foyer do- 
mestique, et d'y joindre les dépendances agri- 
coles qui peuvent donner une occupation lucra- 
tive à la femme, aux jeunes enfants et aux vieux 
parents. Cette tâche est facile dans ces usines qui, 
bien que privées de cultures proprement dites, 
sont en général établies au milieu des campagnes. 
Le propre de cette organisation, en un mot, est 
de suppléer, par la prévoyance du patron et des 
ouvriers, aux moyens de sécurité qui, sous l'an- 
cien régime européen, leur étaient donnés par la 
modération de la concurrence , par la régularité 
des travaux, enfin par la rareté relative de la po- 
pulation sur une étendue donnée de territoire'. 

Les usines de cette seconde catégorie se substi- 
tuent aux précédentes, à mesure que la population 
s'accroît. Elles commencèrent à s'établir en France 
au XVII® siècle, en imitant les forges hydrauliques 
créées, surtout pendant les deux siècles anté- 
rieurs, au milieu de nos principales forêts. Elles 
ont pris , depuis lors , une extension considérable 
en s'adonnant à l'élaboration des métaux et à la 
filature des matières textiles. Les usines françai- 
ses de ce genre, où les anciens rapports se con- 
servent le mieux, sont disséminées sur les cours 
d'eau de l'Ardenne, des Vosges et du Jura. Une 

' Les Ouvrtej*s européens, p. 16 et 17. — La Paix sociale, Inlr., 

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132 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

grande fabrique de quincaillerie et d'outils d'acier 
de l'ancien comté de Montbéliard, qui a été ré- 
cemment décrite ^ avec soin , offre , en ce genre , 
un des meilleurs types européens. 

Les usines mises en action par des machines à 
vapeur se sont, de nos jours, multipliées rapide- 
ment. Elles sont, pour la plupart, groupées à 
proximité des bassins houillers de l'Occident, où 
elles constituent des agglomérations urbaines qui 
ne cessent de s'accroître. Ce développement a eu 
lieu dans des conditions telles (§ 49), que les 
ouvriers n'ont plus trouvé les conditions de bien- 
être et de sécurité assurées par les deux précé- 
dents régimes. L'un des caractères les plus appa- 
rents de cette troisième organisation est l'insta- 
bilité habituelle des rapports entre les patrons 
et les ouvriers , et la propagation de ce genre par- 
ticulier de misère pour lequel on a récemment 
créé le mot de paupérisme (§ 49). En Angleterre, 
où l'indépendance réciproque des deux classes 
est poussée jusqu'à ses plus extrêmes limites, les 
maîtres restent habituellement étrangers aux 
soins qui préoccupent le plus les patrons des 
usines rurales et hydrauliques du Continent; 
souvent même ils s'inspirent de principes oppo- 
sés. Ainsi, par exemple, au lieu d'encourager les 

8 Les Ouvriers des deux mondes, t. II. p. 233. 

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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE 133 

petites cultures et les industries domestiques qui 
donnent à la population la sécurité et l'indépen- 
dance, les patrons anglais concentrent exclusive- 
ment sur le travail manufacturier les efforts et 
rintelligence de T ouvrier, en proscrivant toute 
autre occupation. Il ne faut pas croire, au reste, 
que l'ouvrier suÉisse seul les inconvénients de 
cette division excessive du travail. Le maître re- 
trouve sous une autre forme les préoccupations 
qu'il veut éviter; ne pouvant plus prévenir, à 
l'aide de rapports bienveillants, les difficultés re- 
latives au règlement des salaires, il est bientôt en 
butté à une hostilité sourde ou déclarée. 

Heureusement, les grandes usines à vapeur et 
à la houille n'entraînent nullement, comme con- 
séquences nécessaires , le paupérisme et l'anta- 
gonisme social ; j'aperçois même dans deux ordres 
de faits les garanties d'un meilleur avenir. Cer- 
taines usines à la houille, tout en prenant un 
grand essor, n'ont pas cessé de maintenir, avec 
les traditions de patronage , le bien-être des ou- 
vriers et les bons rapports sociaux; d'autres, 
après avoir souffert des maux que je viens de 
signaler, reprennent avec succès ces mêmes 
traditions. 

Les usines de la contrée d'Elberfeld offraient 
encore, à l'époque où je les ai visitées, il y a vingt 
ans, un honorable exemple de cet état de choses. 
Placées èur la rive droite du Rhin , à proximité 

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1^4 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

des houillères de la Ruhr et des ports 4e la Hol- 
lande , elles possèdent toutes les conditions qui 
font prospérer les principales usines à vapeur de 
la France, de la Belgique et de l'Angleterre. Les 
patrons d'Elberfeld ^ sont unis à leurs ouvriers par 
des liens intimes. Ils se gardent de subordonner 
uniquement les questions de salaire à la loi de 
Foffre et de la demande. Ils sont persuadés que 
la jouissance du pain quotidien assurée à l'ouvrier 
est, pour la fabrique, une condition de succès 
aussi impérieuse que la perfection imprimée aux 
opérations techniques et commerciales, et ils 
subordonnent tous leurs actes à cette grande né- 
cessité sociale. 

A cet effet, ils leur procurent aux meilleures 
conditions le logement, un jardin potager, un 
ch^mp à pommes de terre, des animaux domes- 
tiques , et plusieurs autres subventions qui ne se 
mesurent pas rigoureusement, comme le salaire 
proprement dit, à la quantité du travail. Sans 
doute, en suivant ce système, ils augmentent le 
capital nécessaire à l'établissement d'une usine ; 
mais, en protégeant mieux l'ouvrier contre l'effet 
des crises industrielles , ils restreignent d'autant 
leurs charges d'assistance. Enfin, par leurs con- 
seils, ils stimulent la tendance à l'épargne , et ils 
acheminent ainsi leurs ouvriers vers la propriété 

9 Les Ouvriers européens, xvii (b), p. 163. 

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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 135 

de rhabitation et des dépendances rurales allouées 
d'abord à titre de subvention. Forts de l'ascendant 
que cette organisation leur donne, ils conservent, 
au milieu des crises que subit la fabrique, le res- 
pect et l'affection de leurs subordonnés. 

Les usines à vapeur de l'Angleterre sont attein- 
tes plus que les autres par le paupérisme et l'an- 
tagonisme social ; mais elles offrent aussi les meil- 
leurs exemples du remède qu'on peut apporter à 
ces maux. Les Anglais , à la suite des enquêtes 
ouvertes à ce sujet dès 1830, ont constaté que l'âge 
de la houille faisait éclore des calamités jusqu'alors 
inconnues des peuples civilisés ; ils ont compris 
qu'il n'y avait plus de limites à l'abjection où pou- 
vaient tomber les populations soumises au nou- 
veau régime manufacturier. Le Parlement a dès 
lors reconnu que la doctrine du laisser faire de- 
vait être modifiée dans une certaine mesure ; et il 
a adopté , en principe , l'immixtion du gouverne- 
ment dans les rappoils des maîtres et des ouvriers. 
Toutefois, continuant à apprécier les avantages de 
la liberté individuelle, il s'est borné d'abord à ré- 
primer les abus les plus criants, sauf à intervenir 
dans les autres cas où l'initiative privée ne vien- 
drait pas compléter la réforme. 

Ce retour partiel au régime restrictif et régle- 
mentaire fut inauguré par la loi du 29 août 1833, 
qui concerne les enfants attachés aux manufac- 
tures de tissus, et qui Umite la durée du travail- 

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136 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

journalier. Ce régime ne porta pas tout d'abord 
les fruits qu'on en attendait ; et le Parlement, cé- 
dant à contre-cœur à une nécessité impérieuse , 
se décida à l'aggraver encore. C'est sous cette 
inspiration que furent rendus successivement : 
l'acte du 10 août 1842 qui interdit le travail des 
mines aux femmes, et aux jeunes garçons âgés de 
moins de dix ans révolus; l'acte du 6 juin 1844 
qui modifie et réglemente par des dispositions 
minutieuses plusieurs principes posés dans les 
actes antérieurs , qui étend notamment aux fem- 
mes de tout âge la durée maximum du travail 
journalier, établie en 1833 pour les enfants ; l'acte 
du 8 juin 1847 qui, dans l'intérêt des enfants et 
des femmes, abaisse à dix heures par jour le 
maximum précédemment fixé. 

Ces lois ont d'abord soulevé et elles soulèvent 
encore les répugnances d'une nombreuse mino- 
rité ; mais elles ont amené des résultats utiles , 
en faisant naître le bien , plutôt qu'en réprimant 
le mal. Les fondateurs de nouvelles usines se 
préoccupent, plus que ne le faisaient leurs devan- 
ciers, de placer leurs ouvriers dans des condi- 
tions de bien-être et de moralité. Tout en respec- 
tant la liberté des travailleurs , ils reprennent les 
traditions de solidarité auxquelles l'Angleterre 
avait cru pouvoir renoncer. Ils s'aperçoivent que 
l'accord des maîtres et des ouvriers est le seul 
moyen de prévenir les maux que le gouvernement 



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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 137 

veut désormais conjurer. Cet effet préventif, fé- 
condé par les inspirations de l'esprit chrétien, est 
précisément le résultat que le législateur s'était 
proposé. L'opinion publique s'associe de plus en 
plus à ces tendances. Plusieurs usines métallur- 
giques, récemment élevées en Angleterre, se sont 
spontanément fondées sur le principe de la soli- 
darité et du patronage. L'une d'elles, dite Consett- 
Iron-Works, qui emploie plus de 15,000 person- 
nes , a rétabli sur le sol britannique les vieilles 
traditions qui se conservent dans les usines ru- 
rales et forestières du Continent. L'inspecteur 
chargé d'en suivre les progrès fait remarquer , 
dans un rapport, que cette usine obtient d'heu- 
reux résultats en renonçant au système moderne 
des engagements momentanés, et en reprenant 
la vieille coutume du Northumberland, qui con- 
siste à engager les ouvriers à l'année. Il constate 
que, depuis le retour à ce régime, les parties 
intéressées règlent aisément les salaires à l'a- 
miable, malgré les habitudes fâcheuses qui font 
varier le taux de ces salaires selon le prix des 
fers. 

Les trois catégories d'usines que je viens de 
signaler ne sont pas les seules qui constituent la 
grande industrie, c'est-à-dire qui livrent des 
produits destinés à des consommateurs éloignés 
des lieux de production. La grande industrie 

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138 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

existait déjà chez les peuples de l'antiquité *^; elle 
était fort développée au moyen âge, à une époque 
où les usines à engins mécaniques n'existaient 
point encore. Elle était composée de petits ate- 
liers que je propose de nommer fabriques collec- 
tives^ parce qu'en fait ils se trouvent groupés par 
les fabricants qui organisent les commandes, 
fournissent les matières et exportent au loin les 
produits. 

Les fabriques collectives, formant la quatrième 
organisation manufacturière , sont encore fort ré- 
pandues en Europe *' , notamment dans les dis- 
tricts ruraux de la Russie centrale , des États al- 
lemands contigus au Rhin et aux Alpes , de la 
Suisse , du Piémont , de la Toscane , du centre et 
de l'est de la France. Elles livrent au commerce 
les nombreux objets que les usines proprement 
dites ne peuvent pas fabriquer avec profit, et que 
produit plus avantageusement le travail direct 
des bras. A cette catégorie appartiennent les 
dentelles , les broderies , les objets de tricot et 
de bonneterie, beaucoup de tissus, une multi- 
tude d'objets de quincaillerie, de coutellerie, 
d'armurerie, d'horlogerie, d'orfèvrerie, de bijou- 
terie, de tableterie, d'ameublement, de véte- 

10 Les manufactures domestiques, produisant des objets desti- 
nés à l'exportation lointaine , sont expressément sig^al^es dans 
l'admirable tableau que trace la Bible des vertus de la femme 
juive. (Proverbes, xxxi, 24.)== H Les Ouvriers européens, p. 85, 
15^2, 158, 164, 170, 188, 194, 254. 



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§ 37. — LUNDUSTRIE MANUFACTURIÈRE 139 

ment. Les familles soumises à ce régime an- 
nexent habituellement l'atelier à l'habitation. 
Dans l'organisation la plus recommandable , les 
habitations, disséminées au milieu des cam- 
pagnes, sont pourvues de petites dépendances 
rurales. 

Les membres les plus adroits s'emploient, se« 
Ion leur sexe ou leur âge, aux diverses spécialités 
du travail manufacturier; les autres transportent 
les matières premières et les produits, entretien- 
nent les relations de la famille avec le patron, et 
se livrent aux cultures domestiques ou aux tra- 
vaux du ménage. La famille se procure directe- 
ment les matières brutes et de faible valeur; elle 
reçoit du patron les matières d'un prix élevé ou 
ayant déjà subi une élaboration préparatoire; en- 
fin elle livre , moyennant le payement d'un prix 
convenu, le produit au patron. Ce dernier, établi 
dans une ville voisine , recueillie , avec le con- 
cours de ses agents , les produits fabriqués par 
les familles qui travaillent pour son compte; il 
leur donne au besoin une élaboration complé- 
mentaire dans un atelier central desservi par des 
journaliers ou des domestiques; il les revêt de sa 
marque , et les expédie en grandes masses aux 
divers lieux de vente ou de consommation. La 
fabrique collective ainsi organisée assure à l'ou- 
vrier tous les avantages qu'il trouverait dans les 
grandes usines rurales; mais, en le laissant 

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140 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

à son foyer, elle lui donne plus d'indépen- 
dance ^*. 

Trois causes principales tendent à troubler, 
depuis deux siècles , le bien-être que donne à 
Touvrier ce régime de fabriques rurales collec- 
tives. En premier lieu, de fréquentes découvertes 
attribuent aux machines et aux grandes usines 
la production des objets qui avait lieu précédem- 
ment dans les petits ateliers : c'est ainsi , par 
exemple, que nous voyons chaque jour disparaître 
les derniers vestiges des ateliers de filature à bras, 
établis autrefois près de chaque foyer domestique. 
En second lieu, certains patrons, voulant ac- 
croître leurs profits aux époques de prospérité 
de la fabrique , appellent à eux de nouveaux ou- 
vriers qu'ils ne peuvent plus occuper dès que les 
débouchés se restreignent. Une fois engagés sur 
cette pente, ils subordonnent toutes leurs opéra- 
tions à l'intérêt du moment : au plus fort de la 
crise ils suspendent toutes leurs commandes ; et 
les familles n'ont plus alors pour ressource que 
leurs petites industries personnelles. Cette désor- 
ganisation de la fabrique est d'autant plus redou- 



12 L'un des meilleurs exemples de cette excellente organisation 
manufacturière est- l'armuner de la fabrique demi -rurale collective 
de Solingen (Prusse rhénane). {Les Ouvriers européens, p. 152.) 
On peut également consulter, dans le même ouvrage, les mono- 
graphies ayant pour objet : les tisserands du Rhin et de la Sarthe, 
les deux horlogers de Genève , les couteliers de Londres et de 
Shefficld. 



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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE , 141 

table pour les ouvriers que le patron est négociant 
plutôt que fabricant , et qu'il n'est pas contenu, 
comme le propriétaire d'une usine , par l'oppor- 
tunité de maintenir en action un matériel consi- 
dérable. En troisième lieu, les ouvriers, attirés 
par les salaires élevés qui leur sont offerts aux 
époques de prospérité de la fabrique, vont s'éta- 
blir dans les villes , à proximité des comptoirs qui 
se disputent leur travail. Les anciennes familles 
d'ouvriers ruraux , se voyant placées moins bien 
que leurs concurrents des villes pour obtenir les 
commandes, suivent à leur tour ce funeste exem- 
ple : peu à peu, le groupe manufacturier dont ils 
font partie perd le caractère de fabrique rurale 
pour prendre celui de fabrique urbaine ; et bien- 
tôt les ouvriers tombent dans le paupérisme 
comme ceux des usines à vapeur. 

Cette concentration des populations manufac- 
turières s'est surtout opérée à Paris, depuis qua- 
rante ans. Notre capitale est devenue la plus 
grande fabrique collective du monde ; et, par une 
relation nécessaire , elle offre maintenant le plus 
redoutable exemple d'antagonisme social. Les 
inconvénients de ces accumulations urbaines se 
reproduisent plus ou moins dans toutes les loca- 
lités où , la permanence des rapports étant rom- 
pue entre les patrons et les ouvriers , les com- 
mandes de travail sont réglées par les hasards 
de l'offre et de la demande. Tel est l'état de choses 



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142 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

qui, aux époques des crises commerciales, im- 
pose de cruelles souffirances aux tisserands du 
Lyonnais, du Maine, de la Normandie, de la Pi- 
cardie et des Flandres. Pour remédier au mal 
qui s'aggrave chaque jour , les chefs d'industrie 
doivent suivre l'exemple des fabriques où s'est 
conservé le principe tutélaire de la permanence 
des engagements volontaires. En premier lieu, 
ils doivent étendre peu leur clientèle, aux épo- 
ques d'activité commerciale , afin de ne pas être 
obligés de la restreindre aux époques de crise. 
En second lieu , ils doivent favoriser autant que 
possible l'établissement de leurs ouvriers dans 
les campagnes, afin de leur faire trouver dans la 
culture du sol les ressources que la fabrique ne 
peut toujours donner. 

En France , la désorganisation de l'industrie 
manufacturière n'est pas seulement provoquée 
par l'avidité des patrons peu réfléchis qui éten- 
dent outre mesure leurs opérations aux époques 
de prospérité de la fabrique : elle est imposée à 
la plupart d'entre eux par les liquidations pério- 
diques de notre régime de succession , et par les 
retraites prématurées des pères de famille , pri- 
vés du pouvoir de transmettre leurs fabriques à 
des héritiers capables de continuer leur œuvre. 
Les usines ont quelques chances de résister à 
ces crises périodiques, parce que la nécessité 
de maintenir en activité de tels établissements 



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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE 143 

conseille aux nouveaux acquéreurs de prolonger 
autant que possible les anciens engagements; 
mais il n'en est pas de même pour les fabriques 
collectives, où les rapports des patrons et des ou- 
vriers dépendent de circonstances individuelles, 
où par conséquent les liquidations entraînent la 
destruction des rapports établis. 

Il est bien digne de remarque que les manu- 
facturas qui conservent chez nous les meilleures 
habitudes du patronage appartiennent aux an- 
ciens pays d'états , ou aux provinces annexées à 
une époque comparativement récente. L'esprit 
de tradition leur a donné la force de résister 
mieux que les autres à la funeste influence du 
Partage forcé. Cette résistance est, par exemple, 
manifeste en Provence , notamment dans les sa- 
vonneries de Marseille ^^ qui, lors de l'enquête 
départementale signalée plus loin (§50), ont été 
citées comme un modèle d'organisation manufac- 
turière. Elle se montre également dans les fa- 
briques de quincaillerie ^* de l'ancien comté de 



13 Les Ouvriers des deux mondes, t. lîl, p. 67. = 14 L'étude 
de ces fabriques, que nous devons à M. Gh. Robert, conseiller 
d^État, est d'autant plus instructive que l'auteur, pénétré, 
comme beaucoup d'hommes éclairés de notre temps, des prin- 
cipes du Partage forcé, ne s'est nullement proposé dans ce 
travail de critiquer sous ce rapport le régime actuel. Les faits 
qu'il expose sans commentaire établissent, en effet, que le pa« 
tronage , maintenu par la tradition locale et par une ferveur reli- 
gieuse contrastant avec le scepticisme français, ne produit pas ce- 
pendant les avantages qu'on pourrait obtenir avec un meilleur 



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Ui CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

Montbéliard qui, réuni seulement depuis 4793 à 
la France, n'a point encore perdu complètement 
sous ce rapport les mœurs germaniques ^^ Ici 

régime de succession Ainsi, les ouvriers imbus de l'esprit de pré- 
voyance adoptent comme règle la stérilité systématique du ma- 
riage ; les familles frappées par la conscription doivent sacrifier 
l'épargne d'une génération pour conserver leur héritier; dès qu'il 
y a deux enfants , l'un d'eux ne pourrait se marier dans la maison 
sans donner de l'ombrage à l'autre ; enfin , par un renversement 
des meilleures traditions de famille , l'enfant établi sous le toit 
paternel y doit avoir ménage à part et table séparée. (Les Ouvriers 
des deux mondes, p. 233 et 285.) 

15 Uharmonie sociale des ateliers allemands, que j'ai signalée 
pour la première fois en 1855 (note 9) , puis, à cette même place, 
en 1864 , explique en partie les succès militaires de 1866 et de 
1871. L'antagonisme que je signale en vain depuis longtemps 
(§ 1*0» fournit également une explication partielle de nos dé- 
sastres. Enfiii , ce contraste des causes et des effets met en évi- 
dence nos vrais moyens de salut. La réforme se produira en 
quelque sorte spontanément, quand ces faits seront connus des 
gens de bien qui nous perdent en se divisant en quatre partis 
hostiles. En attendant les résultats de cette propagande du vrai , 
je ne saurais trop signaler, en même temps que l'éloge de nos 
trop proches voisins , le contraste suivant. Chez les Allemands , 
l'harmonie se conserve à la faveur des libres coutumes du moyen 
âge ; chez nous , elle est systématiquement détruite par les con- 
ti-aintes légales de la Terreur. {L'Organisation du travail (docu- 
ments E, F, G, K.) Et cependant , malgré ce scandale sans exemple, 
malgré ces obstacles révoltants, beaucoup de patrons, à force de 
volonté et de vertu, conservent dans leurs ateliers les traditions* 
d'harmonie. Hs nous montrent ainsi combien la réforme sera fa- 
cile quand elle ne sera plus empêchée par les contraintes de la loi 
écrite et par les encouragements que donne la division des hommes 
de bien aux hommes d'erreur, de violence et de proie. Le Jury 
international de l'Exposition universelle de 1867 a signalé quel- 
ques-uns de ces vrais patrons du travail à la reconnaissance pu- 
blique. Je suis heureux de rappeler que mon ami, M. Marne, 
r éditeur désintéressé de mes ouvrages , est cité parmi eux au pre- 
mier rang. (L'Organisation du travail » document q.) 



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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDIT 145 

encore , le changement du régime de succession 
se présente comme la condition préalable de la 
réforme sociale. 



En résumé , l'industrie manufacturière ne con- 
tribue à la prospérité des nations que si elle est 
liée à la Liberté testamentaire. Cette connexion 
est particulièrement bienfaisante au milieu des 
usines rurales; elle acquiert tous ces avantages 
dans les conditions que je signalerai plus .loin 
(§ 50) en traitant spécialement du patronage. 

S 38 

LE COMMERCE, PRATIQUÉ EN PETIT AVEC LE CONCOURS DE L'É- 
PARGNE, DONNE l'indépendance AUX FAMILLES; PRATIQUÉ EN 
GRAND AVEC l'AIDE DU CRÉDIT, IL ACCROÎT LA PUISSANCE DES 
NATIONS. 

Le mot commerce a un sens plus défini ; et il 
en est de même de ses équivalents , dans les di- 
verses langues européennes. Il désigne parfois 
l'ensemble des opérations qui ont pour objet d'ap- 
proprier aux besoins usuels , et de mettre à la 
portée des consommateurs les matières fournies 
par l'agriculture, l'art forestier et l'industrie mi- 
nérale ^ ; avec cette vaste acception il compi'end 

1 C'est avec celte acception que l'on a qualifié l'un de nos dé- 
partements ministériels, le ministère du commerce; c'est ainsi 
que les Français et les Anglais disent journellement commerce du 
coton , coton trade» 

■■ 5 



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14« CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

l'industrie manufacturière. Les mots expriment 
toujours exactement la nature des choses ; et l'on 
s'aperçoit bientôt que l'étendue de l'expression 
est ici en rapport avec l'absence de toute limite 
tranchée entre les professions. Beaucoup de ma- 
nufacturiers , en effet , entretiennent au loin des 
comptoirs pour acheter leurs matières premières 
et vendre leurs produits ; et , sous le régime des 
fabriques collectives (§37), celui qui centralise 
pour l'exportation les produits d'un certain nom- 
bre d'ateliers a quelquefois le caractère de mar- 
chand plutôt que celui de fabricant. Dans l'aperçu 
sommaire que j'ai à présenter ici, je grouperai 
seulement sous le nom de commerce les bran- 
ches d'activité qui ne se rattachent ni aux pro- 
fessions libérales, ni à celles dont il a été question 
dans les deux paragraphes précédents. J'y com- 
prendrai, par conséquent, les marchands qui se 
placent comme intermédiaires, pour l'achat ou 
la vente des matières premières et des produits, 
entre les producteurs et les consommateurs ; les 
voituriers de terre et d'eau qui transportent ces 
matières et ces produits ; les banquiers qui s'oc- 
cupent surtout de la concentration et de la cir- 
culation des capitaux. J'examinerai aussi dans 
quelques-uns de leurs détails les principales pro- 
fessions qui se rattachent à ces trois types. 

La fonction essentielle aux commerçants pro- 
prement dits consiste à mettre en rapport les 

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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDIT 147 

individus elles nations en achetant, transportant 
et vendant les produits qui leur sont nécessaires. 
Parmi ces opérations , les transports seuls don- 
nent lieu à des manipulations considérables , exi- 
geant l'intervention d'un nombreux personnel. 
Lorsque le commerçant les emploie pour son 
propre compte, comme le fait l'armateur de na- 
vires, le caractère du voiturier prédomine par- 
fois sur celui du marchand. Plus habituellement 
le marchand traite à prix fait, pour toutes ces 
manipulations , avec diverses catégories d'entre- 
preneurs qui se multiplient beaucoup de notre 
temps , notamment en ce qui concerne le trans- 
port et le magasinage. 

Ces diverses industries commerciales subissent 
en ce moment des révolutions analogues à celles 
que j'ai signalées dans Tindustrie manufactu- 
rière. Le nouveau régime tend encore ici à rem- 
placer le travail des bras par celui des machines ; 
il substitue de grandes individualités ou des asso- 
ciations puissantes, munies" d'un matériel per- 
fectionné, aux petites corporations et aux indi- 
vidus isolés opérant par les procédés les plus 
simples. Cette transformation est si rapide que 
les types du muletier, du charretier, du petit 
batelier, qui avaient encore, il y a trente ans, 
des allures si caractéristiques et si originales ^ , 

2 Voir, par exemple , les descriptions de Vizvostchik russe et 
de Vnnnero espagnol. (Les Ouvriers européens, p. 69 et 181.) 

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148 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

deviennent rares de nos jours. Il en est de même 
des communautés de portefaix, qui ont été orga- 
nisées chez les peuples commerçants de l'an- 
tiquité, comme elles le sont encore a Saint-Pé- 
tersbourg ^ et à Marseille. Dans ces conditions 
nouvelles , le personnel directement attaché aux 
négociants tend sans cesse à se réduire ; en sorte 
que des maisons, opérant sur des quantités con- 
sidérables de marchandises, peuvent souvent se 
contenter d'un petit nombre de commis. 

Cette situation se modifie lorsque le commer- 
çant exerce lui-même certaines industries ex- 
tractives : tel est le cas pour la pêche maritime, 
la chasse aux fourrures , les cueillettes de caout- 
chouc, des bois d' œuvré, des écorces médici- 
nales, des matières tinctoriales, et en général 
pour les récoltes de produits spontanés , opérées 
dans des eaux ou sur des sols qui ne sont point 
soumis au régime de la propriété individuelle. 
Tantôt, comme dans la grande pèche, le com- 
merçant exploite en régie avec des marins sala- 
riés ou associés ; tantôt, comme dans les chasses 
et les, cueillettes des deux Amériques, il centra- 
lise, dans une sorte de fabrique collective, le 
travail des petits chefs de métier, auxquels il fait 
des avances d'argent et de matériel. Les marins 
adonnés à la pêche côtière, ayant pour leurs pro- 

3 Organisation dés associations d'ouvriers dites Artèles, dans 
les grandes villes de la Russie. (Z>^ Ouvriers européens y^, 76.) 

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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDIT 149 

duits un débouché facile, agissent habituellement 
comme chefs de métier indépendants, sous un 
curieux régime d'association * qui se maintient, 
depuis un temps immémorial, sur tous les rivages 
maritimes (§42). 

Les commerçants ont fait, dans l'antiquité, la 
grandeur de Tyr et de Carthage ; au moyen âge , 
ils ont donné une richesse et une splendeur sans 
précédents à plusieurs villes des Pays-Bas et de 
l'Italie ; de nos jours , ils contribuent plus que 
jamais à assurer la prépondérance de certaines 
nations. Ils concourent à ce résultat par deux 
moyens principaux : en ouvrant de larges débou- 
chés aux produits de l'agriculture et de l'industrie 
manufacturière; en cultivant et en propageant 
dans la population la prévoyance , la rectitude de 
jugement , les initiatives hardies , et en général 
les grandes aptitudes nécessaires au succès d'en- 
treprises lointaines. 

Les commerçants apportent à une nation beau- 
coup d'éléments de force et de puissance ; mais 
ils n'ont jamais réussi à fonder seuls une consti- 
tution stable. Considérés dans leurs tendances 
professionnelles et dans leurs rapports avec la 
patrie, ils ont, à l'égard des manufacturiers, le 
genre d'infériorité que je signalais plus haut (§ 37) 
chez ces derniers en les comparant aux agricul- 

* Monographie du pêcheur côtier de Saint -Sébastien (Guipus- 
coa-Espague ). {Les Ouvriers des deux mondes, t. !«••, p. 403.) 



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150 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

leurs. N'étant liés indissolublement par leur pro- 
fession ni à la population ni au sol , ils sont cos- 
mopolites plutôt que nationaux; sans briser leurs 
relations essentielles, sans nuire à leurs intérêts, 
et souvent même en se créant de nouveaux 
moyens de fortune, ils peuvent rompre avec 
leur pays, et transporter sur une terre étran- 
gère leurs richesses et leurs établissements^. 

Les commerçants ne s'aident point, comme les 
agriculteurs et les manufacturiers , du travail des 
agents naturels. Leurs opérations se fondent sur- 
tout sur un travail personnel qui n'est fructueux 
qu'à la condition d'absorber toutes les facultés du 
corps et de l'esprit ^ Ils sont donc moins portés 
que les autres chefs d'industrie à se préoccuper 

^ Cette funeste émigration des commerçants commence à se 
produire en France , en présence des doctrines sauvages {r Orga- 
nisation du travail, document J) professées par les hommes qui 
ont dominé IJaris du 18 mars au 31 mai 1871, et qui exploitent 
ouvertement les mauvais instincts d'un peuple corrompu dans 
500 de nos 3000 cantons. Si ce désordre continue avec la tolérance 
des gouvernants (§8, note 8), aucun commerçant ne pourra 
plus compter sur les fruits de son travail : aucun d'eux ne conser- 
vera son concours au placement des produits de nos ateliers , et 
nos populations égarées perdront leurs moyens honnêtes de sub- 
sistance. := fi A Liverpool , Tune des meilleures écoles de com- 
merce du monde , les négociants recherchent surtout pour leurs 
comptoirs les jeunes gens qui s'abstiennent scrupuleusement, même 
aux heures de loisir, de toute étude étrangère à la profession : 
ils tiennent même en suspicion un commis qui se récrée par des 
lectures instructives; et ils n'admettent guère comme diversion 
au travail que le repos absolu et les exercices du culte. Le clas- 
sement des agents dans les meilleures maisons s'opère , avec une 
rigueur extrême , conformément à ce principe. 



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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDIT 151 

avec suite des questions d'intérêt public , et ils 
sont par conséquent moins préparés à prendre 
part aux fonctions du gouvernement. Ils pour- 
raient sans doute juger avec sagacité les questions 
politiques ; mais leurs conclusions , souvent dic- 
tées par des convenances exclusives ou acciden- 
telles , ne seraient pas toujours celles que com- 
manderaient les intérêts généraux du pays. Il est 
donc opportun de confier aux commerçants le 
gouvernement de leurs villes , complétées par des 
banlieues nettement séparées des districts ruraux 
(§ 58) ; tandis qu'il pourrait être dangereux de leur 
déléguer une autorité prépondérante dans la pro- 
vince ou dans l'État. 

Le commerce , comme l'industrie , est souvent 
exercé par des chefs de métier' subvenant seuls, 
ou avec le concours de leur famille, à tous les 
travaux de la profession. Le petit commerce a 
pour fonction essentielle de tenir à la disposition 
des consommateurs une multitude d'objets dont 
la provision doit être renouvelée journellement : 
tels sont surtout les aliments , les menus objets 
de mobilier, et les outils usuels des principaux 
métiers. Les uns se vendent sous la forme où ils 
ont été livrés par le grand commerce et la grande 
industrie ; les autres exigent une élaboration spé- 
ciale , et alors le caractère du fabricant s'unit à 
celui du marchand. Presque toujours, c'est la 
nécessité de la vente en détail qui maintient ces 



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152 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

petites fabrications, et qui les garantit contre 
Tenvahissement des usines ou des fabriques col- 
lectives. Cette influence est frappante chez beau- 
coup d'artisans urbains et ruraux, et notamment 
chez le boulanger. On a inventé depuis longtemps 
des machines ingénieuses qui pétrissent la pâte, 
façonnent et cuisent le pain avec une notable 
épargne de main-d'œuvre ; et Ton a souvent tenté 
de produire, à l'aide de ces appareils, une con- 
centration de travail analogue à celle qui a été 
réalisée pour la filature des matières textiles. 
Cependant les usines fondées sur ce principe 
n'ont jamais pu soutenir la concurrence des 
petits boulangers qui se servent des procédés 
manuels en usage depuis un temps immémorial. 
C'est que la vente et la distribution du pain 
exigent plus de travail que la fabrication propre- 
ment dite : de là il résulte que le petit mar- 
chand ayant , par la nature des choses , le mono- 
pole de l'opération principale , est mieux placé 
que le chef d'une grande usine pour se livrer à 
la fabrication, qui n'est que l'opération accessoire. 
Le petit marchand, comme le petit agriculteur, 
exerce son métier avec le concours de sa famille : 
lorsqu'il étend ses opérations sans sortir du com- 
merce de détail, il s'adjoint, selon la vieille cou- 
tume européenne, des domestiques^ c'est-à-dire 

7 Les Ouvriers européens; définition des ouvriers domestiques, 
p. 16-17. 



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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDIT 153 

des apprentis ou des auxiliaires déjà formés, in- 
corporés à la famille, admis par conséquent à 
loger sous son toit et à manger à sa table. Les 
familles vouées aux diverses spécialités commer- 
ciales trouvent dans cette excellente organisation 
le moyen de se compléter , ou de donner emploi 
aux bras superflus dont elles disposent. Elles 
trouvent également dans ces petits ateliers de 
famille toutes les ressources nécessaires pour 
diriger leurs nombreux enfants vers des profes- 
sions différentes, de manière à les préserver 
contre les inconvénients d'une concurrence mu- 
tuelle. Elles obtiennent ainsi pour eux, à titre 
d'échange et sans restreindre leurs propres moyens 
de travail, une solide instruction professionnelle 
qui se concilie avec les salutaires influences du 
foyer domestique. Cette extension de la vie de 
famille, en rapprochant des adolescents de con- 
ditions analogues, offre beaucoup d'avantages : 
elle assure d'utiles collaborateurs aux chefs de 
métier de bonne renommée; elle développe la 
connaissance pratique des divers langages; elle 
jette de nouveaux éléments de gaieté dans la vie 
des familles-souches ( § 30 ) ; elle rend plus faciles 
les relations d'affaires ; enfin elle resserre entre 
les diverses maisons des rapports traditionnels, en 
préparant pour l'avenir des amitiés solides et des 
mariages assortis. 
Cette organisation bienfaisante du petit com- 

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154 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

merce se conserve fermement en Angleterre et 
dans plusieurs États allemands , où les habitations 
se prêtent toujours à cette adjonction d'auxiliaires 
domestiques ; elle est encore assez usuelle parmi 
nos diverses classes d'artisans ruraux^; mais elle 
se détruit dans nos villes, sous diverses in- 
fluences qui, chaque jour, se font plus vive- 
ment sentir. 

Nos habitations à loyer, qui se restreignent de 
plus en plus aune portion exiguë de maison, sont 
privées des dépendances qu'exigerait la cohabi- 
tation d'auxiliaires pris dans d'autres familles. Le 
petit commerce des villes a chez nous l'instabilité 
des autres professions. Un père est rarement dis- 
posé à transmettre son métier à l'un de ses. fils : 
il est moins porté encore à s'adjoindre des domes- 
tiques ; et il préfère demander à des salariés le 
supplément de main-d'œuvre dont il peut avoir 
besoin , pour une entreprise de courte durée qui 
ne sera pas continuée par ses descendants. La 
stérilité des mariages ôte toute opportunité aux 
échanges que les parents faisaient, entre leurs 
enfants, dans un but d'instruction profession- 
nelle ; et les familles qui ignorent de plus en plus 
les conditions de succès , danales professions que 
choisissent leurs enfants , se flattent d'y suppléer 
par l'enseignement des écoles (§47)^ Enfin, les 

8 Monographie du maréchal-ferrant du Maine. ( Les Ouvriers ew- 
ropéens, p. 265 et 266.) 

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§ 38. — LE COMMERCE, L'EPARGNE ET LE CREDIT 155 

femmes qui ne veulent point se donner le souci 
d'élever une nombreuse famille , et qui sont peu 
portées aujourd'hui (§26) vers les occupations 
du foyer, résistent vivement, dans les professions 
urbaines de cette catégorie , à ^admission des 
auxiliaires domestiques, et elles obligent ainsi 
le chef de maison à se contenter de salariés. 

Cette désorganisation des anciennes mœurs est 
plus avancée à Paris que dans toute autre agglo- 
mération européenne ; et , lorsqu'on s'occupera 
des rapports sociaux avec le soin qu'on apporte à 
rétude des astres , des minéraux et des deux 
règnes organiques , on sera effrayé des désordres 
produits , à cet égard , par l'abandon des vieilles 
coutumes. Les jeunes gens des deux sexes atta- 
chés comme salariés ou apprentis aux maisons de 
commerce restent, en dehors des heures de tra- 
vail , abandonnés aux influences les plus perni- 
cieuses, sans que les patrons prennent d'eux au- 
cun souci. Souvent la boutique, le magasin ou 
l'atelier sont des lieux de démoralisation : quel- 
quefois les maîtres eux-mêmes en sont les prin- 
cipaux agents ; et , ce qui semble d'abord in- 
croyable, c'est que cette influence corruptrice est 
parfois exercée par des femmes, chefs de métier^. 
Ceux qui se préoccupent des destinées de notre 
race ne peuvent voir sans inquiétude ces désor- 

9 Ias Ouvriers des deux mondes, t. II, p. 470. 

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156 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

dres que l'histoire nous présente comme les pré- 
curseurs habituels des grandes catastrophes *^ : 
ils doivent s'efforcer de guérir cette corruption du 
petit -commerce , triste pendant du paupérisme 
manufacturier. Comment , en effet , une société 
pourrait-elle se maintenir si, à la corruption qui a 
toujours été propagée par les riches oisifs , elle 
joignait une corruption nouvelle émanant des 
classes vouées à un opiniâtre labeur ? 

On a souvent signalé, dans le grand commerce, 
des tendances opposées à l'intérêt général des 
sociétés. Cette opinion s'est fait jour chez plu- 
sieurs peuples anciens" ; elle a dominé en France 
jusqu'à la Renaissance; elle subsiste même encore 
de notre temps dans beaucoup d'esprits. Heureu- 
sement il s'est trouvé , à toutes les époques , des 
peuples intelligents qui ont eu le bon sens d'échap- 
per à ce préjugé , et qui ont été récompensés par 
le succès. Les peuples de l'antiquité qui se sont 
élevés par le commerce à un haut degré de splen- 
deur et de puissance , ont dû réussir surtout par 
le travail et la bonne foi, c'est-à-dire parles vertus 
qui font encore prospérer les grandes nations 



10 Cette prophétie , qui date de 1864, a été justifiée par les actes 
affreux commis à Paris, du 18 mars au 31 mai 1871, par des 
femmes dénaturées. = <l Les Grecs, dans leurs traditions my- 
thologiques, assimilaient le commerce ag, vol. Xénophon juge 
sévèrement les commerçants de son époque. Plusieurs de ces 
jugements seraient encore applicables à certains types de l'Occi- 
dent. 



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§ 38. — LE COMMERCE, L'EPARGNE ET LE CREDIT 157 

commerçantes de notre époque. D'un autre côté, 
les législateurs civils et religieux qui ont condamné 
le commerce n'ont pu complètement abolir un 
genre de travail indispensable aux sociétés ; mais 
en éloignant de cette branche d'activité tous ceux 
qui pouvaient prétendre à la considération publi- 
que, ils ont souvent introduit, parmi les classes 
commerçantes, la dégradation que signalait leur 
doctrine. 

Nous avons encore sous les yeux les derniers 
vestiges de ces préjugés. Ainsi, les discussions 
qui ont amené récemment la réforme du régime 
douanier des céréales , ont donné l'occasion de 
constater que beaucoup d'hommes , placés chez 
nous dans une situation élevée , attribuaient au 
commerce des grains une influence hostile à l'in- 
térêt général. On continue à penser que des né- 
gociants habiles peuvent, par de perfides ma- 
nœuvres , produire alternativement la vileté et la 
cherté, désoler ainsi tour à tour le producteur et 
le consommateur , et prélever sur la société en- 
tière de lourds impôts. Tant que la loi a consacré 
cette doctrine , les populations ont dû prendre en 
haine les marchands de grains ; et , par une con- 
séquence nécessaire , les personnes ayant souci 
de leur propre considération n'ont point voulu 
s'engager dans cette branche de commerce. L'in- 
tluence de cette dangereuse erreur a jusqu'à ce 
jour privé la France de cette estimable classe de 



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158 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

négociants en blés qui s'emploient si utilement, 
en Allemagne, en Hollande et en Angleterre , à 
assurer l'approvisionnement , et qui y sont en- 
tourés d'une considération bien méritée ; c'est 
grâce à eux que ces pays , moins favorisés que le 
nôtre par le sol et le climat , se trouvent mieux 
garantis des alternatives d'abondance et de di- 
sette. 

Le commerce n'a pas seulement pour effet d'as- 
surer à une nation , aux conditions les plus avan- 
tageuses , les denrées qui lui sont nécessaires; il 
lui fournit des ressources presque indéfinies pour 
étendre la sphère de son activité. Il n'est limité, 
ni comme l'agriculture par l'étendue du sol , ni 
comme l'industrie manufacturière par la force des 
moteurs naturels oïl le nombre des ouvriers. Un 
négociant voit habituellement ses entreprises bor- 
nées par l'étendue de son capital, et par l'insuffi- 
sance des notions qu'il possède sur les hommes 
et les choses des contrées avec lesquelles il pour- 
rait lier des relations d'affaires ; mais ces bornes 
peuvent être indéfiniment reculées, pour une fa- 
mille, parle travail, l'épargne et la persévérance. 
Comme le prouve l'expérience de tous les peu- 
ples, il n'y a, pour ainsi dire, point de bornes à 
la puissance que peut acquérir une maison de 
commerce créée par les efforts de plusieurs géné- 
rations tenant toutes à honneur d'accroître leurs 
capitaux et de poursuivre les traditions du fonda- 

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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDJT 159 

teur. De semblables maisons assurent d'incal- 
culables avantages à la nation qui , plus heureuse 
que les grandes villes commerçantes de l'antiquité 
et du moyen âge , peut contre-balancer leur in- 
fluence par l'ascendant d'une classe puissante de 
propriétaires fonciers , et se préserver de l'action 
corruptrice exercée par les grandes accumulations 
de richesses. 

La France n'a pas pris jusqu'à présent , dans le 
mouvement commercial des peuples civilisés , la 
part que devraient lui assigner sa situation géo- 
graphique, ses ressources agricoles ou manufac- 
turières, et, en général, l'ensemble de ses apti- 
tudes. En recherchant les conditions qui peuvent 
lui assurer un meilleur avenir, je suis loin de dé- 
sirer pour elle la suprématie qui , convoitée par 
tant de peuples, a été l'objet de guerres funestes. 
Une supériorité exclusive dans ce genre d'acti- 
vité sera toujours contraire au principe même de 
l'organisation européenne, et dangereuse pour la 
nation qui en jouira. Je me borne donc à souhai- 
ter que mon pays puisse atteindre, comme tout 
l'y encourage, un des premiers rangs à côté de 
dignes émules. 

Notre loi de Partage forcé oppose un obstacle 
absolu à la fondation de ces puissantes maisons 
de commerce qui sont, plus que jamais, un des 
éléments essentiels de la prospérité d'une nation. 
Tant que cette loi subsistera, nous ne verrons plus 

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160 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

s'élever lentement , parle travail et la vertu, ces 
grandes individualités qui se sont développées , 
de loin en loin, sous notre ancien régime, malgré 
les influences d'un autre ordre qui leur étaient 
hostiles. Plus encore que dans les autres branches 
de production, le régime actuel détruit en germe 
toute grandeur qui devrait se fonder sur le con- 
cours de plusieurs générations de commerçants. 
Le spéculateur qui , dans une liquidation après 
décès, achète un domaine rural ou une manufac- 
ture, trouve, sur le sol ou chez les populations, les 
indices de la tradition qu'il doit suivre ; mais la 
tradition se détruit tout entière par la retraite ou 
la mort du négociant qui n'a pas eu le pouvoir 
d'instituer un héritier continuateur de son œuvre. 
Le nouvel esprit que nous ont inculqué les légis- 
tes oppose donc un obstacle permanent à l'exten- 
sion de notre commerce. Une enquête méthodi- 
que produirait facilement l'évidence sur ce point : 
les deux premières nations commerçantes de no- 
tre temps jouissent de la Liberté testamentaire ; 
et si l'on peut trouver chez nous quelques mai- 
sons élevées à une grande hauteur par les travaux 
de plusieurs générations, on peut être assuré 
d'avance que cette élévation est due à des senti- 
ments dont la source ne se trouve plus dans notre 
race ^^ La formation graduelle des familles-sou- 

12 A Paris, les plus riches maisons de banque formées par le 
travail de plusieurs générations sont toutes d'origine juive et ger- 

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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDIT 161 

ches , SOUS la bienfaisante influence de la Liberté 
testamentaire , est donc pour le commerce , en- 
core plus que pour les industries extractives et 
manufacturières , la condition indispensable du 
succès *^ 

Le commerce a longtemps souffert en Europe 
d'un mal qui n'est point encore complètement 
guéri. Depuis la Renaissance, et surtout depuis 
le règne éclairé de Henri IV, nos gouvernements 
se sont en général employés à combattre les opi- 
nions qui attribuaient aux prêts d'argent et aux 
bénéfices commerciaux un caractère de fraude et 
tie spoliation. Cette influence du pouvoir civil, 
secondée par la propagation des vrais principes 
de la science économique, a, peu à peu, conduit 
le clergé et les laïques à secouer les préjugés 



manique; ou bien elles descendent de familles, expulsées par 
l'édit de Nantes, qui ont conservé à l'étranger les anciennes tra- 
ditions françaises. 

•3 Ces vérités se font jour depuis quelque temps avec une rapi^ 
dite qui s'explique par la vivacité du caractère français et qui jus- 
tifie l'espoir d'une réforme prochaine. Depuis que ces lignes ont 
été publiées , une réunion de cent trente notables , appartenant à 
toutes les branches du haut commerce et des manufactures de 
Paris, a réclamé la Liberté testamentaire dans une pétition sou- 
mise au Sénat en mars 1866. Si ces fécondes initiatives se multi- 
plient, la France reviendra bientôt à une règle de gouvernement 
qiii, depuis plusieurs siècles, inspire les Parlements de la Grande- 
Bretagne. Elle ne permettra plus aux légistes de troubler, par 
une intervention inopportune , les débats relatifs aux lois de suc- 
cession (§ 20); elle leur confiera tout au plus la mission de for- 
muler les principes votés par des assemblées composées surtout 
d'agriculteurs , de manufacturiers et de comnjerçants. 



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162 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

qu'avait enracinés en France la législation de 
Charlemagne. Je trouve même des théologiens, 
à la fois éclairés et orthodoxes, qui sont mainte- 
nant disposés à repousser en principe toute im- 
mixtion réglementaire de la reUgion dans Torgà- 
nisation commerciale. Cependant tout n'est point 
encore conquis sous ce rapport, et il reste à 
mettre quelques-unes de nos lois en harmonie 
avec ce progrès de Fesprit public. Il me semble, 
par exemple, que la loi de 1807, réglant l'intérêt 
de l'argent, est aujourd'hui un anachronisme : elle 
serait depuis longtemps réformée , si les légistes 
et les autres agents préposés à l'exécution des rè- 
glements n'avaient pas dominé jusqu'à présent, 
dans nos assemblées souveraines, les classes agri- 
coles, industrielles et commerciales, sur lesquelles 
pèsent principalement les inconvénients du ré- 
gime établi. 

Lorsque nos gouvernements se furent détermi- 
nés à combattre ces déplorables préjugés, ils don- 
nèrent immédiatement sur un autre écueil : ils ne 
renoncèrent à opprimer le commerce que pour 
concevoir aussitôt la pensée de le protéger. Con- 
tenue dans de justes limites par les gouverne- 
ments des deux premiers Bourbons, cette ten- 
dance prit sous le règne de Louis XIV des déve- 
loppements tels que la démarcation entre l'action 
de l'État et celle des particuliers se trouva sou- 
vent effacée. Dès lors le gouvernement se plut à 



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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDIT 163 

choisir les branches de commerce qu'il convenait 
de créer : il en détermina le siège et les moyens 
d'action , et il en contrôla l'exploitation à l'aide 
d'inspecteurs spéciaux, selon les formes pres- 
crites par des règlements minutieux. Il se donna 
plus que jamais la mission de diriger le commerce 
des blés pour assurer la subsistance des popula- 
tions, et il prétendit moraliser le grand commerce 
par des dispositions préventives. Toutes les admi- 
nistrations du xviii^ siècle, celle de Turgot excep- 
tée, renchérirent à l'emd sur cette tendance ; et 
je doute qu'on puisse trouver une branche de tra- 
vail qui, pendant cette longue époque d'erreur et 
de corruption (§§ 6 et 9), n'ait excité le zèle de 
nos gouvernants. 

Mais les gouvernements, quelque puissants 
qu'ils soient, ne sauraient changer la nature des 
choses : aussi ces bonnes intentions , appliquées 
à une tache impossible, sont- elles restées com- 
plètement stériles. J'ai longtemps admiré, sur la 
foi de nos historiens, ces prétendues merveilles 
de l'administration commerciale de l'ancien ré- 
gime; mais, chaque fois que j'ai eu occasion de 
remonter aux sources, j'ai trouvé le néant caché 
sous la pompe des rapports officiels. Tel a été, par 
exemple, le résultat des études que j'ai faites d'a- 
bord sur le commerce de l'acier ^\ et plus récem- 

^* Mémoire sur le commerce des fers à acier dans le nord de 
l'Europe f et sur les questions soulevées depuis un siècle et demi 



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164 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

ment sur les commerces du blé, de la faiine et du 
pain *^ Souvent même, comme dans les exemples 
que je viens de citer, l'intervention inopportune 
de Fautorité a empêché les solutions que l'initia- 
tive individuelle eût inévitablement obtenues. Je 
vois chaque jour plus clairement qu'en matière 
commerciale l'activité privée est seule féconde. 

Quant à l'État, sa tache est facile : il n'aquà 
s'abstenir. Son unique obligation est de punir les 
fraudes présentant un danger public , ou offrant 
le caractère d'un déUt que le consommateur ne 
saurait découvrir. Même dans ce cercle circon- 
scrit , il faudrait garder une grande réserve : agir 
plutôt que réglementer, et pourvoir à l'exécution 
des prescriptions actuelles avant de songer à les 
étendre. Le gouvernement du second Empire a 
sagement préludé à cette réforme en allégeant les 
taxes douanières qui tendaient à protéger le tra- 
vail intérieur plutôt qu'à augmenter les revenus 
de l'État. 

En ce qui concerne l'organisation des profes-, 
sions, la Révolution française, pendant la courte 
période où elle se montra vraiment libérale ^^, fit 
justice des abus accumulés par l'ancien régime; 
mais depuis lors plusieurs de ces abus ont été ré- 

par remploi de ces fers dans les aciéries françaises; Paris, 1846, 
in-8o. 

i^ Rapport au conseil d'État sur les commerces du blé, de la 
farine et du pain; Paris, impr. impér.,1860, in-4o, p. 113. ^"^ 
18 Rapport, déjà cité , sur les commerces du blé, etc., p. 127 à 129. 



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§ 38. — LE COMMERCE, L'EPARGNE ET LE CREDIT 165 

tablis, souvent même avec une exagération jus- 
que-là sans exemple. Sur ces divers points, l'œu- 
vre de 1789 doit être reprise à nouveau. Parmi 
les réglementations que l'étude comparée des au- 
tres peuples conseille d'abroger, je citerai : l'or- 
ganisation présente de la boulangerie de la ville 
de Paris et de plusieurs agglomérations urbaines ^^; 
la loi du l^"^ juillet d841 concernant les ventes pu- 
bliques de marchandises ; l'intervention des offi- 
ciers ministériels chargés de la vente des mar- 
chandises, et celle des agents préposés aux ventes 
sur les marchés. Quant aux encouragements, aux 
privilèges et aux monopoles conférés, sous pré- 
texte d'intérêt public, par des actes émanant du 
souverain, ils sont de plus en plus condamnés par 
la pratique des peuples classés au premier rang 
dans l'opinion. Les grandes banques d'émission, 
telles qu'elles existent en Angleterre et en France, 
sont aujourd'hui les seules qui fassent exception 
à cette règle, et qui reçoivent l'approbation de la 
plupart des hommes compétents. Encore faut-il 
remarquer que cette exception ne restreint pas , 
comme les autres privilèges commerciaux, un 
droit qui aurait été souvent acquis au public dans 
le régime européen : elle attribue , au contraire , 
à un établissement privé l'émission du papier- 
monnaie, c'est-à-dire une fonction que plusieurs 

^^ Depuis que ces lignes ont été écrites, cette réforme a été en 
partie opérée par le décret du 30 septembre 1863. 

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166 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

gouvernements européens retiennent à titre de 
droit régalien. 

Les autres banques qui reçoivent en dépôt les 
métaux précieux, qui escomptent les effets de com- 
merce , et qui font le service des recettes ou des 
payements de toute nature, se multiplient chaque 
jour, sous le régime de l'initiative individuelle et 
de la libre concurrence. Les peuples commer- 
çants s'accordent à penser qu'en organisant et en 
distribuant le crédit elles deviennent de plus en 
plus des agents essentiels pour le moyen et le 
grand commerce; et, à ce sujet, je ne saurais 
rien ajouter aux considérations que beaucoup d'é- 
crivains de notre temps ont rendues classiques. 
Au surplus, pour le crédit comme pour les procé- 
dés techniques des arts usuels , la réforme s'ac- 
complit, sans soulever de grandes résistances, par 
lapropagation incessante des principes que recom- 
mande la pratique des peuples les plus renommés. 

En constatant les avantages que le crédit assure 
à ceux qui dirigent les opérations de l'industrie et 
du commerce, on a été conduit à penser qu'on y 
trouverait également le moyen d'améliorer le sort 
des classes inférieures. Sous l'inspiration de cette 
pensée, il se crée depuis quelque temps en An- 
gleterre, en Allemagne et en France, des institu- 
tions dont les débuts sont dignes d'attention. On 
doit citer entre autres celles qui s'établissent à 
Paris dans l'intérêt des petits commerçants libres 

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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGXE ET LE CRÉDIT 167 

et des communautés de travailleurs fondées sous 
l'influence des idées de 1848 (§ 43). 

Mais pour tirer de ces entreprises des résultats 
utiles, il faut bien connaître ceux qu'on veut assis- 
ter, et comprendre qu'aux niveaux inférieurs de 
la société la prévoyance fait plus défaut encore 
que le crédit. Comme je l'expliquerai plus loin 
(§ 49), l'imprévoyance qui porte la plupart des 
hommes à consommer le gain de chaque jour sans 
souci du lendemain, est la principale cause qui les 
retient dans une situation précaire, et qui les em- 
pêche de s'élever. Peut-être le crédit est -il le 
genre d'assistance qui convient le moins aux per- 
sonnes livrées à ces habitudes ; et j'ai souvent 
constaté que les efforts tentés dans ce sens ag- 
gravaient leur situation. Tout ce que j'ai observé 
me porte à croire que les institutions de crédit 
les mieux adaptées aux besoins des classes infé- 
rieures sont celles qui combattent, au moins in- 
directement, par une surveillance sévère, les 
mauvaises inclinations de leurs clients. Cette dis- 
ciplme morale due aux petites institutions de 
crédit est assez apparente dans les districts ru- 
raux de l'Amérique du Nord , et les essais qui se 
font maintenant à Paris me portent à croire qu'elle 
tend à s'organiser chez nous. Je remarque aussi 
que, dans nos agglomérations urbaines où les 
classes extrêmes de la société sont divisées plus 
qu'ailleurs par les discordes civiles, cette action 

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168 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

disciplinaire serait mieux exercée par des asso- 
ciations recrutées dans la classe même à laquelle 
on veut assurer le bienfait du crédit. Un grand in- 
térêt public est attaché au succès des institutions 
de ce genre , et les classes dirigeantes devraient 
les encourager autant que possible , en leur con- 
servant le but que je viens d'indiquer. 

Ces associations tendant à développer le crédit 
dans les rangs inférieurs de la société, feraient 
en résumé une propagande morale aussi bien 
qu'une œuvre commerciale : elles n'atteindraient 
donc leur but que si les directeurs étaient animés 
de l'esprit de dévouement. Or il est assez rare , 
4ans les sociétés modernes , que cette vertu se 
manifeste en dehors de la famille et des rapports 
d'affection créés par une longue communauté 
d'efforts entre le patron et l'ouvrier. Sans doute, 
cette difficulté n'est, pour l'opinion publique, 
qu'un nouveau motif d'encourager celles de ces 
institutions qui seraient à la hauteur de leur 
tâche ; mais elle doit aussi mettre les bons esprits 
en garde contre les illusions tendant à exagérer 
l'importance de ces nouveautés. 

Jusqu'à ce jour, la famille -souche et le patro- 
nage (§50) restent évidemment, en Europe, les 
principales écoles de la prévoyance et du progrès 
moral. C'est là que les classes inférieures trouvent 
le plus sûr moyen de s'élever dans la hiérarchie 
sociale. Les contrées montagneuses où régnent 

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§ 39. — LES COLONIES ET LA FÉCONDITÉ DU MARIAGE 160 

ces bienfaisantes influences sont aussi celles qui 
fournissent à chaque nation le personnel de cette 
classe énergique de petits marchands et de col- 
porteurs , qui arrivent pour la plupart à la fortune 
par un travail opiniâtre et par la lente accumu- 
lation des épargnes. Tel est le rôle que jouent : 
en France les Pyrénées et l'Auvergne *^ , en Es- 
pagne le pays basque et les Asturies *% en Suisse 
et en Tyrol les Alpes, en Italie les Alpes et 
l'Apennin. 

S 39 

LES COLONIES , ÉLÉMENT NÉCESSAIRE DE L'ORGANISATION DES 
SOCIÉTÉS FÉCONDES, ASSURENT LA STABIUTÉ DES MÉTROPOLES 

Les institutions et les mœurs qui ont étouffé 
chez nous toute aptitude à la colonisation forment 
un des vices principaux de notre organisation 
commerciale. Je trouve là une des causes de l'in- 
fériorité où nous restons aujourd'hui devant plu- 
sieurs de nos émules. 

Chaque grande nation européenne, stimulée 
par les bons exemples, s'assimile peu à peu les 
moyens de succès de ses concurrents : elle tend 
à manufacturer elle-même tous les produits usuels 
qui constituaient précédemment, pour d'autres 
pays, des spécialités exclusives. C'est ainsi que 

18 Les Ouvriers des deux mondes, t. II, p. 351; t. IV, p. 283. 
=: *9 Les Ouvriers européens, p. 177 et 187. 

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170 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

les draps fins, dont la fabrication était encore, 
à l'époque de la Renaissance, le secret de quel- 
ques localités , se produisent maintenant presque 
partout avec un égal succès. Il en sera de même 
bientôt de la plupart des autres tissus communs 
et des objets de consommation courante. Il résulte 
de là qu'en Europe, le commerce extérieur de 
ces produits tend sans cesse à se restreindre pour 
les régions manufacturières. Celles-ci dirigeront 
donc de plus en plus leur commerce d'exportation 
vers leurs colonies , qui transforment si merveil- 
leusement de nos jours tant de régions jusque-là 
désertes ou livrées à la vie sauvage ; qui trouvent 
dans le pâturage , l'agriculture , les forêts et les 
mines , des moyens illimités de travail ; qui , par 
conséquent, ne songeront pas de longtemps à 
entrer eh concurrence avec les manufactures de 
l'Europe , et borneront leur activité à la produc- 
tion des matières brutes. 

Mais ces essaims de l'Europe , pour obtenir les 
produits manufacturés qui leur sont nécessaires, 
ne s'adressent pas indifféremment à toutes les 
métropoles : dans ce choix, ils montrent de la 
préférence pour celles dont ils sont sortis. La 
suppression des règlements qui réservaient autre- 
fois aux métropoles la clientèle de leurs colonies, 
a peu modifié , sous ce rapport, l'ancien état de 
choses; et cela prouve bien qu'il s'agit ici d'une 
tendance spontanée des populations. Cette pré- 

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§ 39. — LES COLONIES ET LA FÉCONDITÉ DU MARIAGE 171 

férence des colonies pour la mère patrie se fonde 
évidemment sur l'identité du langage qui offre 
tant de facilités pour les rapports commerciaux , 
et sur l'identité de race qui est intimement liée 
à une communauté de mœurs et de traditions im- 
posant naturellement l'usage des produits natio- 
naux. La création et le développement rapide de 
ces colonies libres offrent donc au commerce 
d'une grande nation manufacturière le meilleur 
encouragement qui se puisse concevoir; mais, à 
cet égard , on ne saurait trop déplorer la situation 
faite à notre race. 

Notre impuissance en matière de colonisation 
est un des traits les plus frappants de notre pré- 
sente organisation sociale, et elle donne lieu habi- 
tuellement à deux opinions opposées. 

Une école économique appréciant, comme je 
le fais moi-même, l'utilité que présentent les 
colonies au point de vue commercial , convaincue 
d'ailleurs que l'ëxpan'sion d'une race est la plus 
sûre garantie de sa grandeur future, déplore là 
situation actuelle, et s'agite pour y mettre fm. 
Elle attribue surtout notre impuissance aux gou- 
vernements qui, depuis Louis XIV, auraient tous 
appliqué de mauvais systèmes à la colonisation, 
ou qui l'auraient étouffée en germe par l'abus de 
la réglementation. D'autres, au contraire, après 
avoir constaté la stérilité des efforts tentés en des 

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172 CHAPITRE IV — LK TRAVAIL 

directions si diverses, voient dans ce triste ré- 
sultat la preuve d'une infériorité organique de 
notre race, et ils pensent que la nation française, 
en balance de tant d'aptitudes éminentes , serait 
absolument impropre à la colonisation. 

Ces motifs ne sauraient supporter un examen 
attentif : les échecs de notre pays en matière de 
colonisation sont flagrants; mais ils tiennent à 
d'autres causes. 

Si, selon la première opinion, les règlements 
administratifs peuvent restreindre l'essor d'un 
peuple , ils ne sauraient en expliquer l'impuis- 
sance absolue, sous tous les gouvernements et 
dans tous les systèmes. On a pu voir, en effet, 
toutes les races humaines se développer, même 
sous des gouvernements plus mauvais ; et la nôtre 
a fondé , au xvi« et au xvii® siècle , de florissantes 
colonies en présence de règlements plus restric- 
tifs que ceux auxquels on attribue tout le mal. En 
second lieu , nous possédons encore sur notre sol 
la race de ces énergiques 'Normands qui , sous 
l'ancien régime, fondèrent le Canada, la Loui- 
siane et les Antilles : elle n'est pas moins acharnée 
au travail qu'elle l'était autrefois; elle continue à 
produire , dans son antique berceau , en agricul- 
ture , en industrie et en commerce, des merveilles 
d'activité et d'intelligence; comme les autres 
races européennes , elle a doublé ses ressources 
et sa force expansive en s'assimilant les récentes 



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§ 39. — LES COLONIES ET LA FÉCONDITÉ DU MARIAGE 173 

conquêtes de la science et de Tart. Pourquoi donc 
a-t-elle absolument perdu l'aptitude à la coloni- 
sation qui, ne cesse de croître chez une race sortie 
des mêmes souches , sur le rivage opposé de la 
Manche? 

La seule explication qu'on puisse donner de 
cette révolution extraordinaire est le changement 
brusque imposé, en 1793, à cette race, con- 
trairement à son génie propre et à ses traditions 
séculaires , malgré le vœu des populations et les 
réclamations des députés de la province : c'est- 
à-dire la substitution du Partage forcé à l'antique 
coutume qui y maintenait la transmission inté- 
grale des biens et la fécondité des mariages (§§23 
et M'). 

En se combinant avec l'esprit de prévoyance 
qui distingue à un si haut degré les Normands , le 
nouveau régime a tout d'abord produit la stéri- 
lité, qui ne s'est parfois manifestée dans nos 
autres provinces qu'après une succession de plu- 
sieurs générations ; et , pour retrouver les traces 
de la fécondité qui régnait encore chez eux au 
dernier siècle , il faut maintenant recourir à leurs 
essaims du Canada. Les colons normands du 
Bas-Canada conservent à un degré extraordinaire 
la fécondité et la force d'expansion ^ Sous ces 

1 L'Organisation du travail, § 70. ^^^ 2 Voir, outre Touvrage 
cité (note 1), le travail présenté sur cette question à la société 
d*Êconomie sociale, par M. Gauldrée-Boilleau , consul général de 



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174 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

deux rapports ils l'emportent même sur les 
A nglo- Saxons qui colonisent concurremment 
avec eux le bassin du Saint-Laurent. Les Nor- 
mands aisés , pouvant à peine suffire aujourd'hui 
au recrutement de leurs propres familles, sont 
incapables de fournir des colons. Notre impuis- 
sance à coloniser dérive donc nécessairement de 
la stérilité présente , qui est elle-même une con- 
séquence immédiate du Partage forcé. Cette vérité 
frappe tous les observateurs attentifs; et je m'é- 
tonne que les hommes d'État chargés, depuis 
trente ans , de rechercher en Algérie la cause de 
cette impuissance, ne l'aient point encore aperçue. 
La seconde opinion ne conteste point l'inapti- 
tude de notre race à peupler des colonies ; mais 
elle n'y trouve aucun motif de regret. Elle voit là, 
non pas une marque d'infériorité, mais une preuve 
du discernement de notre nation , et un témoi- 
gnage du bien-être dont jouissent ceux qui sont le 
moins bien pourvus. D'après cette école, les pays 
étrangers ne coloniseraient que parce qu'ils sont 
privés des mêmes avantages, et l'activité de 
l'émigration pourrait toujours se mesurer à l'in- 
tensité de la misère. L'émigration serait, en ou- 
tre, une cause permanente d'affaiblissement, 



France à New-York. Ce travail sera publié dans le tome V des 
Ouvriers (tes deux mondes. M. Ampère avait déjà signalé, en termes 
énergiques , dans le récit de son voyage en Amérique , la fécon- 
dité des Français-Canadiens. 



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§ 39. — LES COLONIES ET LA FÉCONDITÉ DU MARIAGE 175 

puisqu'elle prive incessamment la mère patrie de 
sa force la plus réelle, c'est-à-dire d'une jeunesse 
vigoureuse , pourvue de ses instruments de tra- 
vail. Mais ces appréciations sont réfutées à la fois 
par l'analyse des faits et par l'exemple des peuples 
qui prennent part à l'émigration européenne. 

Ces peuples , en effet , ont tous pour caractère 
commun la fécondité des mariages ; mais ils se 
trouvent placés , en ce qui concerne la transmis- 
sion de la propriété, dans deux conditions opposées 
qui produisent l'Émigration pauvre et l'Émigra- 
tion riche ^. 

Les premiers , établis dans plusieurs districts 
ruraux du Wurtemberg, du pays de Bade et de la 
Suisse allemande, se distinguent à la fois parleur 
imprévoyance et par leur propension au morcel- 
lement indéfini des biens. Ils s'accumulent sur 
leurs parcelles respectives jusqu'à ce que l'émi- 
gration devienne une nécessité : ils se dirigent 
alors vers la France ou vers l'Amérique du Nord, 
dans un état de dénûment qui forme un affligeant 
spectacle pour les^contrées qu'ils traversent. 

Les seconds, entête desquels il faut signaler les 
paysans déjà cités (§19) du nord-est de l'Allemagne 
et des États Scandinaves, vivent, au contraire , 
avec des habitudes persévérantes de transmission 
intégrale et de prévoyance , sous le régime des 

3 Les Ouvriers européens, p. 151 et 157. 

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176 CHAPITRE IV — LE TKAVAIL 

familles-souches : ils ne subissent pas l'émigra- 
tion ; mais ils l'emploient comme moyen de pré- 
venir le paupérisme, et d'assurer un avenir heu- 
reux à la jeunesse qui ne saurait trouver au pays 
natal une condition assez avantageuse. Les émi- 
grants sont vivement attirés vers les colonies par 
la connaissance qu'ils ont des succès obtenus par 
les parents qui les y ont précédés; et beaucoup de 
natures ardentes, qui pourraient agiter la métro- 
pole par leurs passions, s'associent avec empres- 
sement à ces entreprises. Avant de quitter leur 
pays, ils sont d'ailleurs pourvus par leurs familles 
de ressources que sont incapables de fournir les 
populations épuisées par le morcellement *. 

4 Un exemple curieux, des émigrations riches du nord -est de 
r Allemagne est l'institution fondée à Hermannsburg (Hanovre), 
so"s l'habile direction de feu le docteur Harms, pour favoriser les 
rapports des familles-souches des Landes du Luneburg avec leurs 
colonies de TAfrique méridionale. Soutenues par de fermes 
croyances religieuses et enrichies par un travail opiniâtre, malgré 
la stérilité du sol et l'inclémence du climat, ces familles ont créé, 
sans aucun appui de TÉtat , des établissements prospères sur les 
territoires de Port-Natal et des Cafres Zoulous. Chaque année, un 
navire construit par les bûcherons des Landes et équipé par Fin- 
stitution d'Hermannsburg porte à ces colonies le matériel néces- 
saire et le superflu de la population. Les Lunebourgeois qui émi- 
grent dans l'Afrique méridionale réunissent les deux caractères 
qui honorent le plus les colons : ils maintiennent l'harmonie et le 
bien-être chez les familles-souches de la métropole d'où ils sor- 
tent; ils respectent et associent aux bienfaits du christianisme les 
races inférieures au milieu desquelles ils s'établissent (§ 51). — 
Voir, dans le Bulletin de la société d'Économie sociale (tome IV, 
p. 518), les belles études de M. F. Monnier, ancien maître des 
requêtes au conseil d'État. 

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§ 39. — LES COLONIES ET LA FECONDITE DU MARIAGE 177 

Cet exposé indique assez que la pauvreté des 
uns et l'aisance des autres ne sauraient être attri- 
buées au régime d'émigration , mais bien à l'ab- 
sence ou au développement des sentiments de 
prévoyance, au maintien ou à l'abandon des cou- 
tumes qui assurent la transmission intégrale des 
biens. L'émigration est un résultat plutôt qu'une 
cause première : dans toutes les contrées où elle est 
en usage, l'abondance des bras donne des facilités 
spéciales à l'industrie manufacturière et au com- 
merce; dans celles où règne l'émigration riche, l'a- 
griculture présente une supériorité incontestable 
sur celle des régions analogues de France, où règne 
le Partage forcé avec sa conséquence habituelle , 
la stérilité des mariages. La population sédentaire 
y croît plus rapidement que chez nous; l'accumu- 
lation de la richesse sous forme d'améliorations 
foncières y est également plus marquée. Sans 
doute l'émigration enlève annuellement une par- 
tie de la population et du capital : cependant cette 
exportation n'appauvrit point le pays ; car elle a 
pour aliments une fécondité et un travail opiniâtre 
qui ne se produiraient pas sous un autre régime. 

Enfin l'émigration riche est pour les peuples 
une source d'avantages moraux et matériels. Elle 
assure aux professions de la mère patrie , ainsi 
qu'à l'armée et à la Hotte, un choix de sujets qui 
ne peutse faire lorsque la population suffit à peine 
au recrutement; elle crée d'ailleurs une réserve 



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178 CHAPITRE IV — LE THAVAIL 

permanente toujours prête à combler les vides 
produits par les épidémies et les guerres prolon- 
gées. Ainsi la colonisation n'offre pas seulement 
à une nation de brillantes perspectives pour l'ave- 
nir : elle améliore, chaque année, au moral comme 
au physique , la race de la métropole ; et elle lui 
donne une solidité inébranlable en face des cala- 
mités accidentelles qui peuvent la frapper. 

S 40 

LES PROFESSIONS LIBÉRALES LES PLUS RENOMMÉES SONT AUSSI- 
LES PLUS CAPABLES DE COMBATTRE OU DE PROPAGER LA COR- 
RUPTION. 

Continuant à suivre le plan déjà adopté pour 
les professions usuelles , je vais maintenant énu- 
mérer les professions libérales , dans l'ordre où 
elles se présentent quand on considère la force 
de résistance que chacune oppose , par sa vertu 
propre , à la corruption des individus. Cet ordi'e 
est à peu près l'inverse de celui qui se fonderait 
sur le degré de perfection morale inculqué , par 
l'accomplissement du devoir, aux hommes de cha- 
que profession. Ce contraste ne saurait être pour 
le penseur un sujet d'étonnement : il est la consé- 
quence des deux tendances qui portent en même 
temps la nature humaine au bien et au mal. 

Plus les hommes ont de pouvoir , et plus ils 
tendent à en abuser , sous l'excitation du péché 



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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 17« 

originel qui pèse sur chacun de nous : ce danger 
est d'autant plus imminent que la nature même 
de la profession rejette moins sur les coupables 
et plus sur le public les fâcheuses conséquences 
de la corruption. Or je vais prouver que tel est le 
cas pour la plupart des professions libérales , et 
surtout pour celles qui se rattachent au gouverne- 
ment. Ce classement , dans ses termes généraux, 
est justifié par l'Évangile, qui insiste à plusieurs 
reprises sur les difficultés que trouvent les riches 
à mériter la vie éternelle ; il est d'accord, en ou- 
tre, avec le sentiment général qui classe les na- 
tions vieillies, où une civilisation raffinée déve- 
loppe outre mesure les professions libérales, au- 
dessous des nations jeunes , formées d'éléments 
moins compliqués , et adonnées à la pratique des 
arts les plus usuels. Cette vérité n'est pas toujours 
aperçue des classes lettrées : elle est, au contraire, 
généralement sentie par les familles patriarcales 
de rOrient qui, plus que nos familles-souches , 
sont menacées par la corruption venue d'en haut. 
C'est en ce sens que j'ai entendu dire aux pécheurs 
de la mer d'Azow : (( C'est par la tête que pourrit 
« le poisson \ » Je montrerai d'ailleurs , dans le 
cours de cet ouvrage, que l'ensemble du classe- 



^ Cet énergique proverbe a été retrouvé par M. F. Leuormant, 
qui le cite , dans le même sens , en rappelant la démoraUsation 
exercée depuis 30 ans en Grèce par les professions libérales. 
(fipti/e des Deux Mondes, 15 mars 1864.) 



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180 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

ment présenté dans ce chapitre n'est point une 
simple théorie, et que les meillem^s gouvernements 
en tirent des conclusions pratiques. 

Je place d'abord ici, pour ordre, et sans qu'il 
soit besoin d'une justification spéciale, une classe 
nombreuse de personnes établissant la transition 
des arts usuels aux arts libéraux : je veux parler 
des ingénieurs et des architectes qui , s'inspirant 
de la science ou de l'art, dirigent, avec un carac- 
tère privé, les constructions et les travaux récla- 
més par les particuliers ou par l'État. Ce sont , à 
vrai dire, des chefs d'industrie, et, comme ceux- 
ci, ils ne prospèrent que par l'ordre et le travail. 
La concurrence fait bientôt justice de ceux qui 
manquent à leurs devoirs ; elle punit immédiate- 
ment la paresse et les autres vices dont pourrait 
soufMr le pubUc. 

Au point de vue où je me place , les hommes de 
guerre sont au premier rang; et j'aperçois de plus 
en plus l'inexactitude des motifs que l'on allègue 
pour leur assigner une situation inférieure , ou 
pour signaler la fin prochaine de leur fonction 
dans les civilisations perfectionnées. Je ne m'ar- 
rête, notamment, ni à l'influence funeste qu'ils 
ont exercée dans certains empires en décadence, 
ni aux espérances qui se rattachent à l'avènement 
prochain de la paix universelle. 

Les hommes de guerre ne peuvent assurément 

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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 181 

se soustraire à rinfluence du milieu social , et ils 
doivent recevoir, daps une certaine mesure , le 
contre -coup de la corruption qui envahit une 
société. Us subissent à la longue la corruption ; 
mais ils ne la provoquent pas. Et si les armées 
ont été parfois des agents de désordre, c'est que, 
depuis longtemps, le mal régnait parmi les classes 
dirigeantes. Plusieurs' causes préservent l'homme 
de guerre de la corruption qui commence à sévir 
autour de lui. Son métier lui offre une concur- 
rence aussi salutaire que celle des professions 
commerciales : la guerre est , à vrai dire , la con- 
currence portée à sa plus grande intensité ; car le 
soldat risque pour enjeu, non-seulement sa car- 
rière, mais encore sa vie et son honneur. 

Dès qu'il exerce un commandement, l'homme 
de guerre prend charge du bien-être de tous ses 
subordonnés; et, pour peu qu'il ait le cœur bien 
placé, il s'élève à un haut degré de sollicitude. La 
solidarité de l'officier et du soldat au milieu des 
épreuves de la marche, du campement et du com- 
bat, est d'ailleurs plus complète que celle du 
patron et de l'ouvrier : c'est le patronage poussé 
à ses plus extrêmes limites, avec les bienfaisantes 
influences qui en dérivent. L'homme de guerre 
trouve des occasions multipliées de développe- 
ment intellectuel, dans des travaux fort com- 
plexes qui mettent incessamment en jeu toutes 
les aptitudes du corps et de l'esprit. Il est pré- 
II . 6 

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t82 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

serve, par Texercice même du métier, contre 
les vices propres aux agglomérations urbaines *. 
Il doit être sobre et tempérant , dur à la fatigue 
et aux privations, c'est-à-dire pourvu des mâles 
vertus qui distinguent les classes peu aisées 
vouées au travail manuel. Par une exception uni- 
que , il réunit donc les qualités qui se propagent 
ailleurs séparément sous les influences de la ri- 
chesse et de la pauvreté. Sans cesse en présence 
de la mort, il veut voir au delà ; et cette préoccu- 
pation de la vie future l'amène à la religion. Aux 
époques de corruption, il résiste au scepticisme 
mieux que les classes civiles placées en contact 
plus intime avec le mal , et moins ramenées au 
bien par la sulutaire pensée d'une fin prochaine. 
En traçant ce tableau, je suppose évidemment 
que l'armée n'est pas soumise, en temps de paix, 
au triste régime des garnisons , et qu'on lui épar- 
gne ainsi4a double épreuve de la vie urbaine et 
de l'oisiveté. J'admets en outre que, toujours 
prête à se dévouer à la défense de la patrie , elle 
est organisée de manière à trouver, comme les 
autres classes de citoyens, ses plus grandes satis- 
factions dans la paix. Or tel est l'état de choses 
qui se produirait si notre armée se composait 

2 Après les désastres de 1871 , il est peut - être nécessaire d'a- 
jouter immédiatement que cette remarque s'applique seulement 
aux armées semi-permanentes , qui se réunissent périodiquement 
dans des camps d'instruction; qu'elle ne concerne pas les armées 
établies en permanence dans les villes de garnison. 

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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBERALES 183 

surtout de sol<lats consacrant à leur profession 
la majeure partie de leur temps, et d'officiers 
appartenant à des familles rurales. Cette organi- 
sation m'a été souvent signalée par des hommes 
compétents ; elle peut être d'ailleurs observée 
dans la majeure partie de l'Europe ^ 

Sous ce régime , l'officier est -propriétaire ou 
héritier- associé d'un domaine rural , sur lequel 
sont établis la femme , les enfants , les jeunes 
frères, les vieux parents et les domestiques; il 
y réside pendant tout le temps qui n'est pas 
absorbé par la guerre ou les exercices annuels. 
L'officier célibataire a ses intérêts , ses affections 
et une retraite agréable dans le Coyer où il est 
né. Les sous -officiers et les soldats se compo- 
sent : en partie, de chefs de famille exploitant, 
dans les mêmes conditions, des industries manu- 
facturières, de petits vignobles et des cultures 
marsuchères de banlieues urbaines; en partie, 
de célibataires jeunes, attachés aux cadres seu- 
lement pendant quelques années, et revenant 
périodiquement au milieu des familles-souches 
qui, à certaines époques , ont besoin du concours 
de tous leurs membres. Le service n'a plus, pour 
chaque homme de guerre , qu'une courte durée 

3 Les hommes spéciaux trouveront d'admirables sujets d'étude 
dans l'armée indelta de la Suède; dans plusieurs corps spéciaux 
de la Russie , de la Norwége , de la Suisse , des États allemands et 
de l'Angleterre ; enfin dans les vieilles traditions de nos familles 
rurales. 

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184 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

dans les garnisons : il se concentre surtout, en 
temps de paix, dans des camps d'instruction et 
de grandes manœuvres *. 

En France, cette organisation ne s'établirait 
d'abord qu'avec de nombreuses exceptions com- 
mandées par la tradition actuelle, et par l'appli- 
cation incessante du principe salutaire qui règle 
chez nous l'avancement en raison des services 
et du mérite professionnel. Mais elle serait consi- 
dérée comme le but dont on se rapprocherait peu 
à peu dans la pratique. Ici d'ailleurs , comme en 
toutes choses, les mœurs privées viendraient en 
aide au mouvement imprimé par l'État ; et sou- 
vent la Liberté testamentaire s'emploierait à con- 
stituer un domaine rural aux nouvelles illustra- 
tions. 

Quelques penseurs se persuadent que le pro- 
grès de la raison mettra fin prochainement au 
fléau de la guerre ; dans leur opinion , il serait 
peu judicieux de lier intimement une institution 



4 Depuis que ce passage a été publié dans la première édition 
de 1864 , plusieurs offîciers français m'ont conseillé de le suppri- 
mer; car, dans leur opinion, on ne peut former une bonne armée 
que par la présence constante sous le drapeau, dans les garnisons. 
Cette opinion n'est pas justifiée par la guerre de 1866. L'une des 
armées allemandes citées , comme exemple , à la note précédente , 
parce qu'elle est fondée sur le régime des camps d'instruction y 
a obtenu de grands succès sur une armée qui avait conservé le 
régime des garnisons, (Note de 4867.) — Nos récents désastres 
n'ont que trop démontré les dangers de l'aveuglement que je 
signalais il y a quatre ans. (Note de 187 J.) 



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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBERALES 185 

éphémère à l'agriculture, c'est-à-dire à ce qu'il 
y a de plus stable dans l'organisation du travail. 
Je ne saurais adopter cette opinion; car je ne vois 
aucun fait d'où l'on puisse inférer que les socié- 
tés s'organiseront à l'avenir sans le concours des 
hommes de guerre. Le raisonnement me paraît 
même se joindre à l'expérience pour démontrer 
qu'on ne saurait attendre de la perfectibilité 
indéfinie de l'espèce humaine une ère de paix 
universelle. 

La concurrence des nations est aussi néces- 
saire que celle des classes d'un même peuple ou 
des individus d'une même profession, pour exci- 
ter les hommes à conquérir des biens nouveaux, 
ou à conserver ceux qu'ils ont acquis. Il est dans 
la nature humaine de languir et de dégénérer, 
dès que cet aiguillon salutaire ne l'excite plus à 
tenir en éveil ses facultés. La concurrence inter- 
nationale a fait la splendeur des petits États de 
la Grèce ancienne ; elle donne aujourd'hui à 
l'Europe sa prépondérance ; elle étendra un jour 
cette même grandeur au monde entier. 

Mais si, au milieu des illusions, l'humanité est 
incessamment ramenée aux principes par la rai- 
son et l'expérience , elle se trouve portée de 
nouveau, par le succès, à abuser de sa force. 
Les modernes semblent être condamnés, comme 
l'ont été les anciens, à tourner, sous ce rapport, 
dans un cercle vicieux. A peine un peuple par- 

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186 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

vient- il, par une saine pratique des lois de la 
religion, de la famille et de la propriété, à s'éle- 
ver aux premiers rangs , qu'on le voit aussitôt , 
inspiré par l'orgueil et saisi d'une sorte de ver- 
tige , employer ce supplément de puissance à op- 
primer ses voisins, ou à se détruire lui-même 
par les dissensions intestines ^. Les guerres ci- 
viles ou étrangères sont donc la conclusion habi- 
tuelle d'une ère de prospérité, par les mêmes 
motifs qui font naître, de la richesse (§ 34) , la 
corruption et par suite la misère. L'histoire est 
pleine de ces enseignements : ainsi, les Améri- 
cains du Nord, qu'on signalait justement dans le 
passé comme les promoteurs de la paix, nous 
ont donné récemment le spectacle d'une des 
guerres les plus acharnées dont les peuples aient 
gardé le souvenir ^ 

5 Ces lignes ont été écrites en 1852 , à une époque où beaucoup 
d'écrivains , se fondant sur les prétendus principes de la perfec- 
tion originelle et du progrès continu , signalaient volontiers l'ap- 
proche d'une ère de paix universelle : elles n'ont été que trop 
justifiées par les guerres qui depuis lors ont successivement désolé 
l'Europe et l'Amérique. L'Europe, en particulier, semble perdre 
depuis deux ans le sentiment du droit international ; et , lorsque 
l'on compare la situation actuelle de ce Continent à celle qui 
régnait il y a un demi-siècle, on reconnaît que les chances de 
guerre n'ont nullement diminué. — Cette note, écrite en 1864, 
n'a été que trop justifiée par les guerres de 4866 et de 4870. = 
6 Des voyageurs impartiaux m'apprennent que les succès des 
armées du Nord pendant la guerre d'Amérique ont fait naître en 
ce pays un orgueil qui se manifeste surtout par le mépris pour 
les armées de l'Europe. D'un autre côté, les admirables principes 
de Washington , heureusement conservés par plusieurs hommes 



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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBERALES 187 

A vrai dire, d'ailleurs, la guerre n'est ni la 
première ni la principale cause des maux de Thu- 
manité ; elle n'est que la manifestation de désor- 
dres plus intimes et plus profonds. De même que 
la maladie est la conséquence ordinaire des mau- 
vaises passions de l'individu , la guerre est le châ- 
timent du vice des nations. Aussi , lorsqu'un 
peuple a perdu le sens moral au point de ne plus 
vivre en paix, ni avec lui-même ni avec ses voi- 
sins, on voit souvent les hommes de guerre char- 
gés de rétablir l'ordre et de fonder de nouvelles 
sociétés ; ce fait s'est produit chez nous au milieu 
des longues guerres qui ont succédé à la corrup- 
tion de l'ancien régime. Comment pourrait- on 
prévoir l'abolition prochaine des armées euro- 
péennes, quand on constate journellement l'oubli 
des principes qui seuls pourraient établir une 
harmonie durable entre les nations ? Les peuples, 
parvenus au plus haut degré de vertu et de pro- 
spérité, verront revenir la guerre, avec les autres 
désordres sociaux, chaque fois que les jeunes gé- 

. d'État de rUnion , s'effacent de plus en plus : il est donc à craindre 
que bientôt Tambition du peuple américain ne puisse être mieux 
contenue que ne l'a été celle des rois conquérants qui ont désolé 
l'ancien monde. Cette décadence morale des Américains diminue 
singulièrement la probabilité d'une ère de paix. Elle devrait dé- 
terminer les Européens de l'Occident à ne plus se disputer leurs 
petits lambeaux de territoire. Le grand intérêt de cette région est 
de conjurer, par de fécondes alliances, la convoitise des deux 
empires immenses qui se créent au nord des deux mondes. ( UOr- 
ganisation de la famille, Avertissement.) 



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188 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

nérations oublieront les traditions qui ont assuré 
le succès de leurs pères. 

'fout en s' appliquant autant qu'il dépend d'eux 
à conserver la paix, les gouvernements ne doivent 
donc jamais perdre de vue les éventualités qui 
rendent indispensable l'organisation permanente 
des armées. Mais à ce double point de vue, ils 
sont tenus de placer les hommes de guerre dans 
les mêmes conditions que les autres citoyens. Ils 
doivent leur assurer dans la paix toutes les satis- 
factions légitimes. Comme je l'ai dit ci-dessus, 
presque tous les États européens offrent déjà sous 
ce rapport d'admirables exemples ; et ici- encore 
la méthode d'observation fournira aux hommes 
compétents les éléments de la réforme. 

Les personnes vouées aux diverses catégories 
de l'enseignement acquièrent leurs plus éminen- 
tes qualités dans les établissements privés et dans 
les universités libres consacrés à l'enseignement 
supérieur des sciences, des lettres et des arts 
(§47). L'instituteur de l'enfance et delà jeunesse 
est porté au dévouement par la nature même des 
rapports qui le lient à ses élèves : il trouve dans 
sa mission la source d'une autorité qui s'impose 
naturellement aux subordonnés; il réunit donc, 
en quelque sorte, les aspirations du père et du 
patron. Ces sentiments prennent leur plus haut 
degré de perfection, quand l'instituteur, en con- 



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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 189 

tact intime et prolongé avec chacun de ses élèves, 
peut joindre une surveillance morale à la direction 
intellectuelle; quand il est autant que possible 
dégagé des préoccupations d'intérêt, et surtout 
quand sa qualité de célibataire' lui permet de 
concentrer sur ses élèves ses principales affec- 
tions. Le caractère de l'instituteur s'abaisse, au 
contraire , ou se corrompt dans les circonstances 
inverses, notamment lorsqu'il n'a avec de nom- 
breux élèves que des rapports éphémères; et 
lorsque, marié et recevant une rétribution insuf- 
fisante ou précaire , il doit se créer des occupa- 
tions lucratives en négligeant ses devoirs profes- 
sionnels. Ces inconvénients sont particulièrement 
sensibles, en France, dans les pensionnats privés 
et dans les établissements d'instruction organisés 
par l'État. Ils sont cependant tempérés, dans la 
pratique, par les parents qui, dans leur sollici- 
tude pour le bien-être des enfants , contrôlent le 
maître plus efficacement que ne le ferait un in- 
specteur, fonctionnaire public. Le msd est à son 
comble lorsque l'instituteur nommé par l'État 
use de l'ascendant qu'il doit à sa qualité de fonc- 

7 Je ne nie point que la qualité de père ne rende , à certains 
égards, l'instituteur plus apte à comprendre le caractère de l'en- 
fant. Ace point de vue, je recommande sans réserve le principe 
des petits pensionnats ruraux de l'Angleterre (§47), formés d'une 
famiUe féconde complétée par quelques enfants étrangers. Mais 
le bienfait de cette qualité est perdu pour les nombreux élèves 
de nos lycées , confiés aux soins de professeurs laïques qui n'ont 
avec eux que des rapports éphémères. 



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190 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

tionnaire, pour inculquer à la jeunesse des pré- 
jugés et des erreurs. 

Lqs savants voués à la culture des sciences 
exactes, à l'observation du monde physique et 
à r étude des traces positives que Thomme a lais- 
sées sur la terre, étendent plus que jamais, à 
notre époque, le cercle de leurs travaux ; ils ren- 
dent des services que tout le monde apprécie. Ils 
fournissent, en effet, aux industries extractives 
et manufacturières leurs principaux éléments de 
progrès ; à l'histoire, de nouvelles sources de cer* 
titude; à la raison, ses appuis les plus solides, 
avec lee meilleurs moyens d'entrevoir la grandeur 
de Dieu et de vérifier les enseignements de la re- 
ligion. A tous ces titres, les savants méritent le 
rang élevé que personne ne songe à leur con-i- 
tester. 

Les savants ont un but parfaitement défini : la 
recherche de la vérité. Ils poursuivent ce but par 
des voies qui sont de mieux en mieux tracées , et 
chaque jour ils sont moins exposés à s'égarer. 
Leur travail est éminemment sain et moralisant ; 
car le vrai se lie au juste et au bien par une 
multitude de rapports intimes. Pouvant mesurer 
chaque jour la valeur des services qu'ils rendent, 
ils ont conscience de la dignité de leur mission, 
et ils sont pourtant moins portés que d'autres à 
se l'exagérer. Ils ont, en effet, des moyens plus 



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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 191 

sûrs d'apprécier le mérite de leurs travaux, en 
les comparant à ceux de leurs émules ou de leurs 
devanciers. Pour les sciences exactes, d'ailleurs, 
dont Torigine remonte aux premiers efforts de la 
raison, les premiers venus ont naturellement fait 
les plus riches récoltes. La mission de cette classe 
de savants consiste autant à conserver l'œuvre des 
anciens qu'à la compléter ; et le géomètre le plus 
ingénieux sera rarement tenté de comparer sa 
gloire à celle d'Archimède ou d'Euclide. Portés à 
un travail assidu par l'attrait de la science, proté- 
gés contre l'erreur par leur méthode de recher- 
che, assez bien préservés de l'orgueil par la na- 
ture même de leurs travaux, qui ne permettent 
guère de prétendre à la faveur du pubUc, les sa- 
vants réussissent mieux que les hommes de lettres 
à se garantir de la corruption. 

Malheureusement, deux circonstances princi- 
pales viennent aujourd'hui contre-balancer, en 
France surtout, ces bienfaisantes influences. 
Certains savants, s'exagérant la portée de leurs 
travaux , envahissent indûment le domaine de la 
religion (§9). Ils nient les vérités qu'elle ensei- 
gne , et ils sapent ainsi les fondements de l'ordre 
moral. Les académies fermées instituées par l'État 
substituent, à la hiérarchie des talents fondée 
sur l'opinion publique, une hiérarchie bles- 
sante (§ 46). Souvent elles jettent l'antagonisme 
entre des hommes qui pourraient, plus que 

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192 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

d'autres, concourir au progrès de rharmonie 
sociale. 



Les honimes de lettres et les artistes ont à rem- 
plir, dans leurs nombreuses spécialités, une mis- 
sion plus étendue et plus élevée que celle des sa- 
vants, puisqu'ils ont à rechercher le beau en même 
temps que le vrai. Ils ne se bornent pas à consi- 
dérer ce qui peut être démontré par la raison ou 
par l'évidence des faits : ils ont, à vrai dire, un 
domaine indéfini , et ils y rattachent tout ce qui 
intéresse l'humanité. Ils ne sont liés, en général, 
par aucune méthode positive qui se puisse tra- 
duire en précepte : ils ne relèvent guère que des 
sentiments du goût et de la beauté, aspirations 
mystérieuses, difficiles à définir, qui ne se déve- 
loppent que chez de rares esprits. Ces dernières 
qualités sont les attributs caractéristiques des lit- 
térateurs et des artistes : elles n'acquièrent sans 
doute toute leur fécondité que lorsqu'elles s'in- 
spirent de la raison et de la vertu; elles peuvent 
cependant se passer de cette alliance, et produire 
seules des œuvres impérissables. On trouve même, 
dans l'histoire de la littérature et de l'art, des épo- 
ques justement célèbres^, où le mérite des œuvres 
repose sur la forme plus que sur le choix des su- 
jets. Plus heureux que les savants, qui ne sauraient 
prétendre à être compris de la majorité du public, 
les lettrés et les artistes réussissent assez bien à 



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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 193 

communiquer aux masses rintelligence de leurs 
œuvres : ils excellent aussi à faire cette propa- 
gande pour les autres professions; et l'une de 
lem:*s plus honorables fonctions est de mettre en 
relief une foule de mérites qui, sans cet appui, 
resteraient peu connus (§64). 

Ces nobles fonctions ne se maintiennent pas 
toujours dans leur pureté, et elles deviennent 
alors, pour la société, une source de périls et 
même une cause de décadence. Ne trouvant, ni 
dans leur sujet ni dans leur méthode, le moyen 
de résister sûrement à de funestes influences, 
des hommes éminents s'appUquent parfois à pro- 
pager le mal et Terreur. D'autres, que leur médio- 
crité rendrait indignes de figurer parmi eux, par- 
viennent cependant à se créer une renommée en 
flattant les passions de leurs contemporains. Et 
c'est ainsi que, aux mauvaises époques, se crée 
peu à peu une classe d'hommes plus corrompus , 
plus dangereux que les masses dont elle exploite 
les vices et les passions. 

Doués d'imagination plus que de jugement, 
manquant d'un critérium sûr pour apprécier la 
valeur relative des œuvi-es , les lettrés et les ar- 
tistes conçoivent habituellement une opinion exa- 
gérée de leur propre mérite. Ils forment peut- 
être le milieu le plus disposé à propager l'orgueil ; 
et quand , à ce vice, ils joignent l'instinct du mal, 
ils deviennent de vrais fléaux pour l'humanité. 

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194 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

L'avocat ne peut acquérir une renommée que 
lorsqu'il réunit les aptitudes littéraires aux plus 
solides qualités de l'esprit. Cette profession met 
en relief les intelligences vives et lucides , et elle 
les exerce à distinguer le vrai et le juste , à tra- 
vers les complications produites par le choc des 
intérêts et des passions. Elle fournit l'occasion 
d'acquérir des connaissances pratiques sur toutes 
les branches d'activité sociale, parfois même sur 
leurs particularités les plus intimes. D'un autre 
côté, elle fait apercevoir, dans toutes les classes, 
la manifestation des mêmes vices , et donne par 
là une connaissance approfondie du cœur humain. 
Elle trempe fortement les caractères; car elle im- 
pose les efforts les plus soutenus qu'il y ait lieu 
de faire dans le régime du travail. Enfin elle dé- 
veloppe à la longue une grande sûreté de juge- 
ment, si ces qualités éminentes et ces travaux 
opiniâtres s'emploient exclusivement à la défense 
des causes justes. Élevé à cette hauteur, l'avocat 
devient un des agents les plus précieux dont une 
société dispose pour combattre l'esprit du mal ou 
réprimer la corruption , et il se rend digne des 
fonctions pubUques les plus élevées. Si , au con- 
traire, ces mêmes talents s'emploient indifférem- 
ment dans l'intérêt de l'honnêteté ou de la fraude, 
son esprit se trouble , et son caractère s'abaisse. 
Si, de plus , l'avocat s'abandonne avec excès à la 
passion du gain , il peut être conduit à favoriser 

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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 195 

directement des propensions honteuses, et même 
à voir avec satisfaction les mauvaises lois qui les 
encouragentt Ses plus grands succès deviennent 
alors pour la société une cause de désordre et 
de démoralisation. 

Nos lois conjurent en partie ces chances de 
corruption , en imposant aux avocats l'obligation 
de se grouper en corporations. Le conseil pré- 
posé à la direction de chaque barreau exerce sur 
les mœurs privées, dans l'intérêt de la profes- 
sion , une action disciplinaire qui conserve une 
des meilleures traditions du moyen âge, et qui 
s'appliquerait avec avantage à plusieurs autres 
professions libérales. Les corporations d'avocats 
ne se composent chez nous que de gradués des 
universités , ayant seuls le privilège de plaider 
devant les tribunaux supérieurs. Sous ce rap- 
port elles soulèvent les mêmes critiques que je 
vais présenter pour les médecins. 

Le médecin répond à des besoins d'un ordre 
supérieur : il s'élève plus haut s'il s'inspire du 
véritable esprit de sa profession; il descend plus 
bas s'il s'en écarte. Ceux qui voient leurs sem-, 
blables, et surtout des membres de leur famille, 
accablés par la maladie, ne se résignent qu'avec 
douleur à les laisser privés des secours de l'art. 
Ce genre d'abandon est peut-être celui qui est 
Benti le plus vivement par les natures distin- 

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1«6 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

guées; et, d'un autre côté, il est facile de con- 
stater que les familles habituées à ne point secourir 
leurs malades sont par cela même atteintes d'une 
véritable dégradation. Lors même que Ton met- 
trait en doute l'utilité qu'a pu offrir en beaucoup 
de lieux la pratique médicale proprement dite , 
on ne pourrait méconnaître l'influence fâcheuse 
qu'exerce , au point de vue moral , l'absence de 
ce service. Les dépenses relatives au soin des 
malades ne sauraient donc se classer, dans le 
budget des familles , à côté de celles qui pour- 
voient aux besoins de la nourriture, de l'habi- 
tation et du vêtement. Elles ne diffèrent pas moins 
de celles qui se rattachent aux intérêts de la pro- 
fession et des industries domestiques. Leur véri- 
table place, au point de vue de la science sociale, 
est à côté des dépenses qui se rapportent aux 
besoins moraux du culte, de l'éducation , de l'au- 
mône et des solennités de famille ^ 

Le médecin se rattache par plusieurs de ses 
aptitudes à la grande classe des savants : il dé- 
passe cependant le naturaliste de toute la distance 
qui sépare l'huînanité du reste des êtres orga- 
nisés; et il n'est vraiment à la hauteur de sa 
tache que s'il complète ses études spéciales par 
la connaissance de la nature morale, qui, seule, 

8 Importance du service de santé au point de vue moral; orga- 
nisations diverses de ce service. (Les Ouviier s européens, intro- 
duction, p. 43.) 



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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 197 

place l'homme à la tête de la création. Mais la 
qualité distinctive du médecin est le dévouement 
qui le porte à adoucir, par son intervention pru- 
dente et affectueuse, les angoisses que la maladie 
d'un membre impose à la famille entière. L'une 
des formes de la même vertu est le désintéresse- 
ment. En quelque lieu qu'il s'établisse, le mé- 
decin a toujours à sa portée plus de pauvres que 
de riches ; en obéissant au devoir qui l'oblige à 
accorder ses soins à tous ceux qui souffrent, le 
bon médecin ne peut donc prétendre à la fortune 
qui, dans les professions commerciales, récom- 
penserait sûrement la même somme de talents. 
Le médecin dévoué à son art ne saurait trouver 
le bonheur dans aucune autre situation : il peut 
encore, dans une vieillesse avancée, rendre de 
grands services à ses clients; il est donc peu porté 
à chercher dans les fonctions honorifiques le cou- 
ronnement de sa carrière. L'opinion pubUque 
doit classer fort haut, dans la hiérarchie sociale, 
le médecin qui comprend ainsi sa mission. Ces 
devoirs de reconnaissance contractés par toute 
société bien ordonnée démontrent l'injustice des 
systèmes de gouvernement qui réclament le ni- 
vellement forcé des conditions, ou qui subor- 
donnent à la bureaucratie (§63) les plus utiles 
professions privées. 

Le médecin qui , se plaçant au point de vue 
opposé, considère sa profession comme une in- 

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198 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

dusirie ordinaire, et qui s'applique en consé- 
quence à tirer de l'emploi de son temps la plus 
grande somme de profits, est par cela même 
frappé d'une véritable déchéance morale. Il ferme 
l'accès de sa maison au pauvre , et il a grand soin 
d'éviter tout contact avec lui. Il s'ingénie à tirer 
du riche des contributions excessives et hors de 
propoi^tion avec les profits des autres professions 
libérales. Il taxe sans pitié les familles de con- 
dition modeste qui, s'inspirant du devoir et de 
l'affection , s'adressent à la plus haute renommée 
pour assurer à tout prix à leurs malades les meil- 
leures chances de guérison. Quelques exemples 
de cette avidité commencent malheureusement à 
se produire; et il y a telle célébrité qui a ainsi exigé 
des familles, sous peine de refuser un concours de 
quelques instants dans une nécessité urgente , le 
revenu d'une année ou les épargnes de vingt ans. 
Un régime de corporation, comme je l'ai déjà 
indiqué, semblerait propre à réprimer ces abus 
par une discipline de famille analogue à celle qui 
exerce une influence si heureuse sur les mœurs 
privées des avocats : il est même évident que l'uti- 
lité de cette répression est mieux indiquée ici par 
la nature des choses. Il est donc à regretter que 
le corps médical ait seulement appliqué, jusqu'à 
présent, à la conservation d'un ancien mono- 
pole, la force de l'association qui s'emploierait 
mieux à garantir la sécurité des familles. 



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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBERALES 199 

Le principe de corporation , qui se lie utilement 
dans toute l'Europe à l'exercice de la médecine , 
présente en France , en ce qui touche cette pro- 
fession, deux vices principaux. 11 n'exerce pas 
l'action moralisante et répressive dont je viens 
de signaler la convenance; il sert de plus en 
plus à fortifier un monopole contraire à tous les 
intérêts. C4'est ainsi qu'une société récemment 
fondée dans le but d'établir, entre tous les mé- 
decins de France, les liens salutaires de l'assis- 
tance mutuelle , consacre déjà une partie de son 
activité et de ses ressources à combattre la con- 
currence des praticiens qui, sans caractère légal, 
mais conformément à des traditions séculaires , 
exploitent certaines spécialités de l'art de guérir. 
On ne saurait trop regretter cette recrudescence 
de l'esprit de privilège ; car elle blesse également 
les usages de l'Europe et la pratique des peuples 
qui , en matière de liberté individuelle , repré- 
sentent le mieux l'esprit moderne. 

En fait , les masses populaires de l'Europe ne 
peuvent , pour la plupart , demander les secours 
médicaux qu'à des empiriques qui se forment 
spontanément au milieu d'elles, comme les sages- 
femmes, les vétérinaires et les autres spécialités 
répondant à des besoins impérieux. Ce service 
donne , au point de vue moral *^ , toute satisfaction 

9 Les Ouvriers européens, p. 43, 49, 59, 69, 104, 230. Les mé- 
decins que la science européenne classe comme orthodoxes ne 

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200 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

aux intéressés , et il ne semble pas qu'au point de 
vue technique il soit fort défectueux , puisque les 
populations soumises à ce régime montrent une 
fécondité et une énergie physique supérieures à 
celles qui se manifestent dans les localités les 
mieux pourvues de médecins orthodoxes. En An- 
gleterre , Fart de guérir est principalement exercé 
par trois corporations rivales qui ont singulière- 
ment changé les formules et les méthodes , mais 
qui paraissent avoir toujours absorbé, grâce au 
prestige que leur donnent les chartes d'institution, 
la clientèle des classes riches. Ce privilège, toute- 
fois, n'est point exclusif, et les classes pauvres 
ou peu aisées, et surtout les classes rurales dé- 
laissées par les orthodoxes , ont toujours eu la 
liberté de demander secours à des empiriques 
qui , en raison de la proximité de résidence, de 
l'analogie des conditions sociales, et de la modicité 
des honoraires, répondent mieux à leurs besoins. 
Ce partage des clientèles donne satisfaction à 

soignent, même dans les limites de TEurope, que la minorité de 
Tespèce humaine. Les praticiens étrangers à cette science restent 
donc en fait, dans les deux mondes, chargés de la majeure partie 
du service médical. Ils remplissent une fonction indispensable 
(les Ouvriers européens', p. 43), et ils doivent être régulièrement 
classés par la science sociale. La langue française , qui a été ha- 
bituellement le véhicule des idées justes, ne doit pas, en cette 
. matière délicate , rester rauxiliaire du préjugé et de l'esprit de 
coterie : pour dénommer une classe estimable de praticiens , elle 
doit, ou admettre un mot nouveau, ou, comme je le propose, 
distinguer du c^ar/o/ffn qu'inspire Tespritde îourhene ^Vempirique 
honnête et convaincu. 



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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 201 

tous les intérêts et il importe particulièrement à 
la dignité du corps médical. En effet, les quali- 
tés du bon médecin sont aussi rares que celles 
du bon prêtre ; en sorte que tout effort tendant à 
accroître outre mesure la corporation a néces- 
sairement pour fin d'y admettre des membres in- 
dignes, et de l'amoindrir dans l'opinion. Ne pou- 
vant, quoi qu'il fasse, constituer un personnel 
capable de pourvoir à tous les besoins , le corps 
médical n'a point intérêt à refuser aux empiri- 
ques les détails du service qu'il est forcé de né- 
gliger. En cette matière, d'ailleurs, la liberté se 
manifesterait avec sa fécondité ordinaire, et beau- 
coup de personnes bienfaisantes interviendraient 
utilement dans le domaine qui leur est mainte- 
nant interdit. Le clergé et les corporations reli- 
gieuses auraient ici l'emploi naturel de leur dé- 
vouement ; le mal physique est souvent en con- 
nexion intime avec les souffrances morales , et il 
est alors opportun que le médecin de l'âme soit 
en même temps le médecin du corps. 

Il serait superflu d'insister sur la situation émi- 
nente qui , par la nature même des choses , doit 
être faite au magistrat. Les passions et les vices 
qui fermentent toujours , même chez les peuples 
les plus estimés, excitent incessamment les hom- 
mes à attenter aux droits d' autrui. De là des con- 
flits ou des crimes qui doivent être jugés ou ré- 

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202 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

primés , conformément aux lois interprétées par 
le juge. Le citoyen le plus inoffensif, en butte à 
ces mauvaises passions , peut être ainsi amené à 
voir sa fortune, sa vie, ses intérêts les plus chers 
subordonnés à la décision du magistrat. Les na- 
tions ont donc un immense intérêt à n'instituer 
que des magistrats éclairés et intègres, et elles ne 
sauraient trop s'appliquer à maintenir chez eux 
l'amour du devoir et le sentiment de l'honneur. 
Plus encore que le médecin , le magistrat doit re- 
noncer à acquérir la fortune que ses talents lui 
assureraient dans la plupart des autres profes- 
sions. Il est donc juste que la Coutume et la loi 
rélèvent aux premiers rangs de la hiérarchie so- 
ciale, et lui rendent en considération et en hon- 
neurs l'équivalent des avantages matériels aux- 
quels il renonce. 

Malheureusement, la profession du magistrat 
est l'une de celles qui reçoivent le plus directe- 
ment le contre-coup de la corruption générale, et 
la vénalité de cette classe est l'un des caractères 
les plus habituels d'une société en décadence. La 
nature même de la profession ne tend guère à 
conjurer les défaillances de l'homme. Voyant tou- 
jours se dérouler devant lui le tableau des misères 
morales , le magistrat n'est porté au travail , ni 
comme l'homme de lettres par la beauté du sujet, 
ni comme le médecin par l'intérêt qu'offre la lutte 
du corps humain contre la maladie. Il ne peut 

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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 203 

d'ailleurs , comme ces derniers , trouver dans le 
succès une satisfaction d'amour-propre. Dès qu'il 
n'est plus retenu par le sentiment du devoir , il 
peut donc rester indifférent ou inattentif devant 
les intérêts soumis à sa décision. Si , en outre , 
l'ambition et la cupidité s'emparent de son âme, 
il peut être conduit, de chute en chute, à juger 
selon l'intérêt de ceux qui, ayant le pouvoir ou la 
richesse, peuvent satisfaire ses passions. Tous les 
peuples civilisés ont aperçu cet écueil. Us se sont 
appliqués à l'éviter, en choisissant les magistrats 
parmi les classes les plus accessibles au sentiment 
du devoir, en les rendant indépendants de toutes 
les influences sociales, et en réduisant autant que 
possible , à l'aide d'institutions auxiliaires , le 
nombre des juges de profession. C'est surtout par 
ce dernier moyen qu'ils réussissent à diminuer 
les difficultés d'un bon recrutement et les chances 
de corruption. Le peuple anglais est, parmi les 
modernes , l'un de ceux qui ont le mieux résolu 
les problèmes compliqués que soulève l'organisa- 
tion des corps de magistrats (§ 57 et 59). 

Le prêtre , étant chargé du soin des âmes , est 
placé par la nature même des choses au-dessus 
des professions ayant pour but de pourvoir aux 
intérêts de la vie présente. Il doit avoir autant de 
science que le médecin et que le magistrat; il doit 
posséder à un degré plus éminent l'amour du de- 

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204 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

voir, et surtout cet ensemble admirable de vertus 
que les chrétiens appellent esprit de renoncement. 
La profession ecclésiastique est supérieure à tou- 
tes les autres par le principe même du dévoue- 
ment qu'elle exige. Attendant exclusivement de 
la vie future la récompense de ses mérites , le 
prêtre n'a pas besoin d'être stimulé, comme le 
magistrat , par les honneurs ou les distinctions. 
Les peuples élevés à la hauteur morale qu'on 
admire chez quelques individualités éminentes , 
pourraient se dispenser d'assigner un rang au 
prêtre dans la hiérarchie sociale; mais ces peuples 
s'honoreraient eux-mêmes en le plaçant immé- 
diatement après le représentant de l'autorité sou- 
veraine. 

D'un autre côté, le prêtre indigne de sa mission 
peut évidemment tomber au dernier degré de la 
corruption; et si alors, cédant aux exigences de 
sa condition , il joint l'hypocrisie à la perversité , 
il devient très-dangereux pour l'ordre social. Au 
point de vue religieux , c'est le dernier des hom- 
mes ; au point de vue civil , il n'est dépassé dans 
son abaissement que par l'homme d'État per- 
verti. 

Le problème qui se présente aux autorités reli- 
gieuses , en ce qui concerne l'organisation et le 
recrutement du clergé , est analogue à celui que 
les Anglais ont si bien résolu pour la magistra- 
ture. Le principal but à atteindre est de diminuer 

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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 205 

autant que possible le perisonnel nécessaire , afin 
qu'il soit plus facile de le maintenir au niveau de 
sa tâche. Plusieurs peuples chrétiens , placés , de 
Taveu de tous, à la tète du mouvement européen, 
sont plus avancés , sous ce rapport , que ne Font 
été les peuples anciens les plus renommés ; et 
cette situation, fortifiée par la pratique de la tolé- 
rance, est l'un des symptômes principaux de la 
supériorité des modernes (§8). Les clergés qui 
maintiennent le mieux les croyances dans le cœur 
de leurs ouailles , ne se croient plus obligés d'in- 
tervenir dans le gouvernement temporel, ni de se 
mêler aux intérêts civils : ils ne sont plus colons 
ni fabricants , comme les mornes du moyen âge ; 
ils ne croient même pas avoir à promulguer dé- 
sormais les préceptes des rapports commerciaux 
(§15). Loin de prétendre à exercer le monopole 
du bien , ils s'empressent , quand ils en sont re- 
quis, d'agir comme auxiliaires de la famille et des 
autres forces tendant à améliorer le corps social. 
Ils multiplient les bienfaits de leur mission , en 
concentrant leurs principaux efforts sur le culte 
proprement dit, la prédication, les visites pasto- 
rales et les autres attributions essentielles au ser- 
vice religieux. Us obtiennent un résultat plus utile 
à l'aide d'un personnel moins nombreux et plus 
digne de sa mission. 

Les hommes d'État et les fonctionnaires civils 

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206 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

se placent à la fin de cette énumération ; car ils 
offrent au plus haut degré ces termes extrêmes 
d'élévation et d'abaissement qui sont le caractère 
commun des professions libérales. En leur qualité 
de représentants de l'autorité souveraine, ils ont, 
dans toute constitution sociale, le droit d'occuper 
le premier rang; ils n'en sont dignes , par consé- 
quent , que s'ils possèdent des qualités plus émi- 
nentes et plus variées que celles qui suffisent 
dans les autres professions. Ils doivent avoir une 
connaissance approfondie des intérêts qui leur 
sont confiés, s'inspirer de principes vrais et les 
appliquer avec fermeté et discernement, être 
animés surtout de l'esprit national dans ce qu'il 
a de compatible avec la justice et la bienveillance 
envers les autres peuples. 11 faut encore que 
toutes ces qualités soient fécondées par le désin- 
téressement et par un dévouement sans réserve à 
l'intérêt public. 

Peu d'hommes réunissent toutes ces vertus; car 
il est difficile de les acquérir et facile de les ou- 
bliei:. Aucune situation ne porte davantage au mal 
ceux qui perdent le setitiment du devoir ; et nul 
plus que l'homme d'État n'a le privilège de tirer 
parti de ses vices en en rejetant les inconvénients 
sur le public. La corruption de l'homme d'État 
est d'ailleurs plus contagieuse que celle de toute 
autre classe. Elle s'étend, en effet, soit à une 
multitude de subordonnés par une action directe. 



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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 107 

soit aux classes dirigeantes par l'exemple venu de 
haut, puis, de proche en proche , dans la masse 
du corps social. Le danger est d'autant plus 
grand que l'autorité est plus concentrée , et pèse 
plus lourdement sur les citoyens. Le besoin d'y 
échapper est certainement l'un des motifs qui lé- 
gitiment le mieux la recherche des libertés civiles 
et politiques. 

Les conclusions déjà présentées pour le magis- 
trat et le prêtre s'appliquent donc plus justement 
encore à l'homme d'État et au fonctionnaire pu- 
blic. Le meilleur moyen d'atténuer la funeste in- 
fluence qu'exerce , aux mauvaises époques, cette 
classe de la société est d'en restreindre le person- 
nel et les attributions. C'est surtout en résolvant 
ce problème que les modernes réussiront à se 
soustraire à la décadence qui a successivement 
détruit presque tous les peuples de l'antiquité , 
ceux surtout qui , en créant des castes de fonc- 
tionnaires, ont, pour ainsi dire, établi l'hérédité 
de la corruption. Je reviendrai plus loin (§61) sur 
ce sujet, et j'indiquerai les solutions auxquelles 
l'opinion publique de l'Europe tend de plus en 
plus à se rallier. 

Après avoir classé les professions au point de 
vue du mal qui en émane aux époques de cor- 
ruption , il me reste à signaler celles qui , en se 
prêtant à la création des familles-souches , sont 

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208 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

les meilleurs auxiliaires de la société aux époques 
de réforme. 

Selon les indications données aux paragraphes 
précédents, toutes les professions agricoles, ma- 
nufacturières et commerciales se transmettent 
intégralement dans des familles-souches , quand 
les institutions n'y font point obstacle. Il n'en est 
pas de même des professions libérales qui , sous 
ce rapport, forment des catégories assez distinctes. 
Les hommes de guerre, les magistrats et plusieurs 
autres fonctionnaires publics constituent habi- 
tuellement des familles-souches dans les constitu- 
tions sociales les plus solides. Il est plus rare de 
trouver , chez les avocats et les médecins , cette' 
connexion entre la fonction et la famille. Les sa- 
vants, les littérateurs et les artistes ne peuvent 
guère produire que des familles instables. Enfin, 
c'est pour les instituteurs et les clercs que la trans- 
mission héréditaire de la fonction est le moins 
habituelle. 

L'homme de guerre a dans la vie rurale sa 
véritable origine : c'est surtout dans ce milieu 
qu'il peut acquérir, dès l'enfance, les qualités 
morales et physiques qui le distinguent; c'est 
là seulement qu'il peut faire souche , et concilier 
les devoirs de la paternité avec ceux de la pro- 
fession. Je ne connais pas de situation plus con- 
traire aux mœurs et au bonheur individuel que 
celle du soldat et du marin obligés, soit de garder 

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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBERALES 209 

le célibat , soit d'imposer à leurs familles l'insta- 
bilité des garnisons ou des ports d'armement. 
Leur situation satisfait, au contraire, à toutes 
les convenances sociales et individuelles lors- 
qu'ils sont propriétaires d'un domaine rural. Ils 
peuvent , pendant leurs fréquentes absences , 
confier la femme et les enfants à une nom- 
breuse famille-souche. Us se créent périodique- 
ment sur leur domaine, au milieu des joies du 
foyer, une diversion aux travaux de la guerre; 
ils y importent les productions et les méthodes 
de travail observées pendant leurs campagnes 
dans toutes les régions du globe ; ils y trouvent 
des soins affectueux quand ils sont blessés, une 
retraite qui leur laisse encore les avantages de 
la vie active quand ils sont vieux ou mutilés. Avec 
ce régime, la paix serait plus féconde et moins 
nuisible aux mœurs qu'elle ne l'est aujourd'hui. 
Le temps de l'homme de guerre se partagerait 
entre la culture du domaine paternel, les con- 
quêtes coloniales sur le désert et la barbarie , 
les exercices militaires dans les camps établis 
au milieu des territoires les moins fertiles. La 
transmission simultanée du domaine et de la 
profession n'offre aucune difficulté sous le ré- 
gime de la Liberté testamentaire, pour une spé- 
cialité qui se lie aux aptitudes les plus naturelles 
de l'homme ; elle se trouve assurée , pour peu 
que la famille soit féconde. 

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210 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

Pendant dix siècles , chez toutes les nations 
européennes, cette organisation a donné un éclat 
incomparable à la noblesse d'épée, et elle a 
constitué pendant cette longue période la force 
militaire de l'Europe. Elle a permis à la France 
de poursuivre sans s'affaiblir , pendant le moyen 
âge et la Renaissance, les longues campagnes 
des croisades et les guerres d'Italie ; elle a évi- 
demment favorisé le progrès agricole , qui a coïn- 
cidé avec ces grandes entreprises. Elle a main- 
tenu en Suède la force et la fécondité dans le 
temps où les armées de Gustave-Adolphe obte- 
naient, en Allemagne, les grands résultats de la 
guerre de Trente ans. 

Le même système s'adapterait encore très-bien 
aux armées nouvelles ; et les écoles profession- 
nelles qui interviennent aujourd'hui dans le choix 
des hommes de guerre, contribueraient à faire 
recompenser le mérite , soit par les testaments, 
soit par la coutume ab intestat (§ 22). L'expé- 
rience autorise à penser que le rétablissement de 
ce système serait le plus sûr moyen de donner à 
l'armée française un rôle plus bienfaisant pendant 
la paix, et une aptitude plus grande à soutenir, 
avec un effort constant, toutes les chances d'une 
guerre prolongée. 

Les affinités naturelles qui existent entre la 
situation du propriétaire agriculteur et les pro- 
fessions du magistrat et de l'homme d'État ne 

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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBERALES 211 

sont pas moins indiquées par notre tradition na- 
tionale, et par l'exemple des peuples les plus 
stables et les plus prospères. L'agriculteur a deux 
qualités qui le rendent apte à remplir des fonc- 
tions exigeant la sagacité , l'expérience et le dé- 
vouement. Il est en rapport intime avec beaucoup 
d'hommes, sans avoir à lutter contre eux ; il a 
l'habitude du travail, sans être imbu de l'esprit 
de concurrence. L'ensemble des vertus et des 
tendances qui portent les familles à acquérir et 
à conserver la propriété foncière, sont d'excel- 
lents symptômes d'aptitude pour ces professions. 
Ces garanties peuvent être d'ailleurs complétées 
par des grades universitaires qui constateraient 
une certaine culture de l'esprit, et qui offriraient 
aux chefs de maison un critérium pour choisir 
judicieusement leurs successeurs ^^, C'est ordi- 

i<ï Quelques citations qu*on pourrait multiplier montreront que , 
au XVI» siècle , à l'époque héroïque de la magistrature française , 
(§6), les chefs de famille se servaient du testament pour lier la 
transmission de l'héritage à l'obtention des grades universitaires. 

« Je, Jean-Paul Guérin, de la viUe de BrignoUes... estant records 
« que la volonté de mes prédécesseurs a esté et la mienne est que 
« les biens soient conservés à la famUle des Guérin , à Texemple 
« de plusieurs qui ont désiré leurs successeurs vivre bien et 
t honorablement, et continuer les dignitez et honneurs de leur 
« famille, ce qui ne peut estre en divisant leur patrimoine en 
« plusieurs parts. 

« A cette cause ,... je fais et institue mon héritier universel mon 
« bien-aymé cousin Alexandre Guérin, escolier ez loix... et s'il 
V advenoit que ledit Guérin décédast sans enfants masles, je sub- 
( stitue alors & luy le premier enfant docteur qui sera de mon 
« cousin Jean Guérin; et s'il n'y en avoit point, je luy substitue 

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212 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

nairement dans ce milieu que nos anciens sou- 
verains trouvaient les agents de TÉtat ; c'est là 
que les localités prenaient les gérants ou les re- 
présentants de leurs intérêts. Cette coutume 
subsiste encore chez nous, dans une certaine 
mesure ; mais, depuis le règne de Louis XIV, et 
surtout depuis la Révolution , elle est de plus 
en plus entravée par les exigences des classes 
urbaines , et par l'organisation administrative 



« le premier fils docteur c[u'aura mon cousin Matthieu Guérin; et 
« s'il n'y en a voit point, je lu y substitue le premier fils qu'aura 
« mon cousin Guillaume Guérin. » (Testament du 31 mai 1578, 
communiqué par M. Ch. de Ribbe.) 

« ... Et surtout prie madite femme de conserver audit Bonifàce 
« (le fils héritier) deux miens traités et livres écrits de ma main , 
« intitulés... lesquels deux livres luy serviront grandement quant 
«c à la doctrine et érudition , et aussi à nos autres fils qui tiendront 
«( le chemin des lettres ; la priant, en outre, de faire continuer au- 
a. dit Bonifàce ses études et après le faire passer docteur, afin qu'il 
« puisse régir la maison et s'aider à mettre les autres au chemin 
d de vertu ; et surtout qu'il tienne la foi et religion catholique et 
a romaine, telle que nous et nos ancêtres l'avons toujours te- 
« nue... » (Testament du 1" janvier 1580, de Jean Pellicot , né à 
Aix en 1507, mort en 1584.) 

M. Ch. de Ribbe annonce que le fils héritier, Bonifàce Pellicot , 
fut reçu docteur en droit à ^Vix en 1591 ; il ajoute que leurs des- 
cendants ont marqué, pendant trois siècles, dans l'histoire de 
Provence, et se sont perpétués à Aix jusc[u'en 1818. (Voir § 24.) 

Plus j'étudie le passé et plus je ^ m'assure que la tâche actuelle 
de rhistorien est de faire ainsi, pour chaque époque (§4), un 
précis sommaire des institutions privées, appuyé de courtes cita- 
tions , et rapproché d'une simple mention des grands événements 
de la vie publique. Ces esquisses de mœurs enseigneraient mieux 
que nos prétendues histoires générales les causes de notre ancienne 
stabilité et les moyens d'accomplir la réforme que la France désire 
depuis 1789. 



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5 40. LES PKOFESSIOXS UBÉAILES ÎI3 

qui, concentrant les pouvoirs publics dans les 
villes, prive en fait les agriculteurs résidants de 
leurs fonctions naturelles. Les familles -souches 
rurales convenablement oi^anisées fournissent 
beaucoup de candidats aux fonctions publiques ; 
elles sont portées à Fémulation sans s'abandon- 
ner aux excès de Fantagonisme. Ceux qui per- 
dent ces fonctions après les avoir exercées, con- 
servent en effet une vie active, et ont, comme 
dédommagement, l'avantage de mieux soigner 
leurs propres intérêts. Ds sont donc moins portés 
à agiter l'État que si, perdant toute leur impor- 
tance avec la qualité dé fonctionnaire, ils pas- 
saient subitement de la puissance au néant. 

Les qualités de l'avocat et du médecin sont 
plus rares et plus exclusives que celles du ma- 
îfistrat : elles ne se transmettent guère dans les 
générations successives d'une famille. Cependant 
ce cas s'est quelquefois présenté en France, 
au XVI® et au xvn« siècle , lorsque, ces professions 
ayant acquis un certain renom, la fécondité res- 
tait en honneur dans la bourçeoisie ". Il parait 
({u'en Italie on a vu également les avocats et 
les médecins se perpétuer pendant des siècles 
comme les paysans, les marchands, les magis- 

*W La professioii d'arocat est si difficile que rarement le fils 
« suit rexercî<:e du père. M. Dupérier disoit sovrent qo^en Ppo- 
« vence on n'a voit tu qa'cn notre £unille le père, le fils et le 
« pelit-fîls bons aTocats. » ( Extrait d'une correspondance de 17±i, 
entre deux aTOcats, déjà citée 1 6.) 



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214 CHAPITRE IV — LE TBAVAIL 

trats et les hommes de guerre. La transmissiou 
directe des clientèles d'avocat et de i^édecin est 
plus rare à notre époque de stérilité et de Par- 
tage forcé, où le fils unique, voulant jouir dans 
l'oisiveté de la fortune acquise par le père , se 
refuse àcontiauer son œuvre. 

Les savants, les lettrés et les artistes trans- 
mettent rarement à leurs enfants les facultés 
spéciales qui les distinguent : ils ne sauraient 
donc se constituer en familles-souches à profes- 
sion héréditaire; et, lorsqu'ils ne gardent point 
le célibat, ils ne créent que des familles instables. 
De là une infériorité en quelque sorte organique, 
dont les mœurs privées tiennent compte, notam- 
ment lorsqu'il s'agit de contracter des mariages. 
Cependant l'opinion, en s'inspirant d'un senti- 
ment national, se montre reconnaissante envers 
des professions qui, depuis deux siècles, jettent 
tant d'éclat sur notre pays, et qui comblent en 
partie le vide créé par la décadence des an- 
ciennes classes dirigeantes. Elle est favorable aux 
corporations fermées qui assurent une situation 
privilégiée à leurs représentants les plus illustres 
(§46). Elle accueille avec sympathie les tenta- 
tives ayant pour objet de créer une propriété 
nouvelle transmissible dans les familles, comme 
le sont chez nous les immeubles, les capitaux et 
les autres objets mobiUers. 
Cette nouveauté se présente, à première vue, 

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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBERALES 215 

comme une conquête de la logique et de la justice ; 
mais je doute qu'elle contribue dans une propor- 
tion appréciable à fonder la stabilité des familles 
lettrées. La propriété ordinaire ne confère pas le 
privilège de jouir dans le repos du travail des an- 
cêtres : elle permet surtout aux héritiers d'accroî- 
tre la fécondité de leur travail. La possession per- 
pétuelle des œuvres scientifiques, littéraires ou 
artistiques, dont on ne peut jouir qu'en oisif, 
semble être dénuée du meilleur caractère de la 
propriété : elle ne créerait point d'ailleurs une 
transmission régulière pour des aptitudes essen- 
tiellement exceptionnelles. Une discussion ré- 
cente a donné lieu de constater que cette sorte de 
propriété ne saurait être convenablement consti- 
tuée selon les principes actuels de notre di^oit com- 
mun. Elle se morcellerait à l'infini avec le temps, 
et il deviendrait alors fort difficile d'en tirer avan- 
tage. Il serait plus difficile encore de fixer chez 
d'innombrables héritiers l'amour de ce bien de 
famille, et la sollicitude pieuse qu'exige l'émission 
des éditions successives. Ces conditions seraient, 
au contraire, admirablement remplies sous le ré- 
gime que conservent fermement les populations 
les plus stables de l'Europe (§ 22) : la propriété 
d'un ouvrage célèbre se transmettrait naturelle- 
ment, au foyer domestique des familles-souches , 
avec le tombeau, les images et tous les autres 
souvenirs de la gloire des ancêtres. En se mon- 



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216 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL 

trant hostUes à la Liberté testamentaire, nos 
écrivains combattent donc en fait rinstitution 
qui conserverait le mieux le souvenir de leurs 
services. 

Dans les régimes sociaux où le ministre du culte 
peut se marier, la transmission héréditaire de sa 
fonction est moins habituelle que dans les familles 
de médecins et d'avocats : et quand cette trans- 
mission , ainsi qu'il arrive en Russie , est favori- 
sée par les institutions, la corruption est presque 
toujours à l'état permanent. Sous ce rapport, la 
difficulté paraît être moindre dans les familles 
vouées à l'enseignement, et notamment chez les 
mstituteurs dirigeant des externats et des pen- 
sionnats de jeunes enfants. A ce degré de l'ensei- 
gnement, la profession n'exige pas des facultés 
exceptionnelles de l'esprit , et l'aptitude consiste 
surtout à administrer un établissement avec mora- 
lité et sollicitude. Aussi trouve-t-on, à Paris comme 
ailleurs, des maisons d'éducation qui, depuis plu- 
sieurs générations, se transmettent héréditaire- 
ment dans certaines familles. Mais, alors même 
que le mariage devient une pratique habituelle 
pour les instituteurs et les prêtres, on ne les voit 
guère acquérir que dans le célibat les qualités 
éminentes gui se résument dans un dévouement 
sans réserve aux intérêts des enfants et des 
fidèles. 
En faisant leur choix entre les deux systèmes. 



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••• .• §40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 217 

:^ les diverses tîommunions chrétiennes obéissent 
à deux tendances conformes aux deux grands mo- 
biles de tout ordï'e social. 

Le protestantisme se préoccupe spécialement 
d'éviter la corruption : il renonce volontiers à éle- 
ver ses clercs à ce haut degré de vertu que le 
célibat seul peut donner, parce qu'il ne veut pas 
les voir tomber au-dessous du niveau moral que 
fixe aisément la pratique des devoirs de la fa- 
mille. C'est ainsi qu'en Angleterre le régime 
du mariage , introduit depuis longtemps dans 
TEgUse , commence à se propager dans les uni- 
versités. 

Le catholicisme, au contraire, veut surtout in- 
culquer l'esprit de réforme aux fidèles : il s'efforce 
de leur communiquer, par le renoncement per- 
sonnel et par le dévouement au prochain, toute 
la grandeur morale que l'humanité peut atteindre. 
Se confiant en Dieu et en leur doctrine, les catho- 
liques romains tendent toujours à porter leurs 
clercs à la hauteur de cette sublime mission ; ils 
n'en sont pas détournés par la crainte de les voir 
rester au-dessous; ils se résignent même à les 
laisser parfois troubler par leurs vices l'état mo- 
ral de la société laïque (§44). Ils persistent, eu 
résumé, à imposer le célibat à leurs prêtres, pour 
obliger les natures d'élite à se rapprocher autant 
que possible de la perfection de Jésus-Christ. C'est 
par cette recherche assidue de la perfectiou que 

II 7 

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«18 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL ^J^^^J^^.. 

le catholicisme, partout où les dmdjU^ates clérf- ff 
cales sont librement critiquées (§ 15), se présente 
comme le plus solide fondement fies sociétés chré- 
tiennes. • /- » 1 



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CHAPITRE V 

L'ASSOCUTION 



Les deux catégories d'associations ne sont 
bienfaisantes que dans les branches d'activité 
où les efforts individuels ne sauraient suffire. 
La Réforme sociale , ch. v, § 47. 



S 41 



LE RÔLE DE L'ASSOCIATION SOUS SES DEUX FORMES, LA COMMUNAUTÉ 
ET LA CORPORATION, A ÉTÉ EXAGÉRÉ DE NOTRE TEMPS 



En étudiant les divers éléments de l'organi- 
sation sociale , j'ai été souvent conduit à me de- 
mander, sans résoudre la question, si les crises 
périodiques qui désolent notre pays doivent être 
attribuées aux conservateurs obstinés qui ne voient 
pas le mal, ou aux novateurs imprudents qui ré- 
clament des remèdes dangereux. Parmi les pana- 
cées qu'on a vantées de notre temps, l'association 
est une de celles dont on a le plus abusé. Elle est 
devenue un principe banal et une sorte de lieu 
commun, aussi bien pour les écoles qui rêvent 
une organisation nouvelle de la société que pour 



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220 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

celles qui prétendent concilier le progrès avec la 
tradition. Les erreurs propagées dans ces der- 
niers temps sur l'association ont singulièrement 
troublé les esprits. Elles n'ont pas seulement exa- 
géré ou faussé cet utile principe ; elles ont formel- 
lement attaqué un principe d'ordre supérieur, 
celui de la propriété libre et individuelle (§ 46). 

L'association, il faut le reconnaître, se prêtait 
naturellement à ce genre d'erreur. Elle est le fon- 
dement des grandes entreprises commerciales qui 
sont une des gloires de notre époque, et qui trans- 
forment, à quelques égards, les conditions de l'or- 
dre matériel. Elle double les forces des hommes 
d'élite voués à la culture de l'ordre moral ou intel- 
lectuel; et, sous ce rapport, elle jette un grand 
éclat sur quelques sociétés modernes. De là on 
a conclu , contrairement à l'expérience du genre 
humain, que le remède aux maux dont nous souf- 
frons devait se trouver dans l'application du ré- 
gime d'association à tous les modes d'activité où 
le désordre se manifeste. Les grandes nations 
commerçantes et industrielles doivent assuré- 
ment une partie de leur puissance actuelle à des 
associations dont les entreprises embrassent par- 
fois le monde entier. Cependant la principale 
source de leur force est plus que jamais dans l'ac- 
tivité individuelle , et le développement de cette 
activité sera de plus en plus le critérium d'un 
peuple prospère. Le perfectionnement des socié- 

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§ 41. — LA COMMUNAUTE ET LA CORPORATION 221 

tés se trouve dans l'emploi simultané de deux 
moyens d'action : aborder par l'association les 
entreprises qui jusqu'alors étaient inaccessibles 
à l'humanité ; accomplir , par l'initiative d'une 
seule famille, celles qui ne pouvaient antérieure- 
ment prospérer que par une réunion d'efforts in- 
dividuels. En étendant l'association au delà de 
ces limites, on porte atteinte à l'activité privée, 
sans utilité pour l'intérêt public, et l'on retourne 
sans raison vers le passé. 

Pour justifier ces assertions, et pour apprécier 
le rôle réservé dans l'avenir au principe d'asso- 
ciation , je distinguerai les deux séries d'applica- 
tions qu'on en a faites. Je traiterai, en premier 
lieu, des communautés^ dont les membres exer- 
cent en commun les industries agricoles , manu- 
facturières et commerciales; en second lieu , des ^^^ 
corporations qui, restSïiï étrangères à ces indus- 
tries, poursuivent en commun toute autre entre- 
prise utile , où l'intérêt intellectuel et moral do- 
mine l'intérêt matériel. 

1 Les deux expressions communauté et corporation sont par- 
fois employés indifféremment dans le même sens par nos bons 
auteurs; cependant je crois avoir constaté qu'ils leur attribuent, 
dans la plupart des cas , le sens spécial que je leur donne dans le 
présent ouvrage. Le Dictionnaire de l'Académie semble avoir sur 
ce point moins de précision que notre littérature, et la même 
critique peut être faite au sujet d'autres mots, tels que blé, paysan, 
mhveniions , qui se ra/ta'cltènt aux fondements de Téconomie so- 
ciale. Ici, au reste, comme dans les autres cas où j'avais à préciser 
une idée , il m'a semblé qu'il convenait d'employer, avec un sens 
restreint, un mot connu plutôt que de proposer un nouveau mot. 



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222 CHAPJTRE V — L'ASSOCIATION 

En ce qui concerne la première série d'associa- 
tions, j'exposerai, dans les trois paragraphes sui- 
vants , les faits complexes qui se rapportent aux 
communautés de travailleurs et aux communautés 
de capitaux. Je grouperai ensuite les conclusions 
que j 'en déduis touchant Y avenir de ces institutions . 



:S COMMUNAU 



^ 42 



LES COMMUNAUTÉS DE TRAVAILLEURS, FRÉQUENTES AU MOYEN AGE, 
SONT DE PLUS EN PLUS REMPLACÉES PAR LES ENTREPRISES 
INDIVIDUELLES. 

Les communautés qui subsistent encore en 
Europe offrent une multitude de combinaisons. 
I^es unes mettent tout en commun , depuis la 
possession des instruments de travail et l'achat des 
matières premières , jusqu'à la fabrication com- 
plète et à la vente des produits. D'autres, au con- 
traire , restreignent à un seul détail la propriété 
ou le travail des associés , et elles attribuent tout 
le reste à la propriété ou au travail des familles. 

Les seules communautés complètes qui se 
maintiennent en Europe comme institution géné- 
rale ont pour objet l'exploitation de certaines ri- 
chesses naturelles : tel est le cas de plusieurs po- 
pulations du Nord et de l'Orient adonnées à la 
chasse, à la pêche et aux cueillettes*. Dans l'Oc- 

1 Récoltes de végétaux qui se développent sans culture. 

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§ 42. — LES ANCIENNES COMMUNAUTES DE TRAVAILLEURS 223 

cident, cette antique organisation a pris fin , par 
suite de l'attribution du sol et des eaux à la pro- 
priété individuelle. Elle ne se retrouve guère que 
chez les exploitants du domaine commun qui ré- 
siste le mieux à l'appropriation, c^'est-à-dire chez 
les matelots voués à la pèâiè mâW^imè *. Le ré- 
gime de la communauté complète se maintient 
encore çà et là, dans TOccident comme dans 
l'Orient, à la faveur 'de vieilles traditions munici- 
pales, dans une industrie spéciale qui n'exige ni 
immeubles , ni mobiliers , ni matières preârieres, j 
et qui se réduit à l'emploi de la force muscu- ^ 
laire des associés : les Artèles de portefaix 
grants des grandes villes de la Russie^ 
compagnie des portefaix sédentaires de Marseille, 
ofirent de curieux exemples de ce genre d'asso- 
ciation. 

En France , je n'ai vu appliquer à l'agriculture 
et à l'industrie manufacturière le principe de la 
communauté complète que dans deux cas parti- 
culiers, et sous l'influence dm sentiments fort op- 
posés : dans les communautés agricoles du Niver- 
nais*, qui, fondées au moyen âge sous l'inspiration 
du régime féodal , tendent chaque jour à se dis- 
soudre; dans les associations ouvrières de Paris ^, 
qui seront plus loin (§ 43) l'objet d'une description 
spéciale. 

2 Les Ouvriers des deux mondes, 1. 1«', p. 403. = 3 Les Ouvriers 
européens, p. 76. = * Ibidem, p. 247.=:: 6 Ibidem, p. 277. 



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224 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

Parmi les communautés partielles qui groupent 
des associés pour la possession du matériel de 
fabrication, et pour l'exécution d'un travail confié 
à des agents salariés à frais communs, je mention- 
nerai les fruitières ou fromageries du Jura fran- 
çais et de la Suisse ®. Ces établissements ont été 
souvent cités , comme offrant la réalisation pra- 
tique de leurs systèmes, par toutes les personnes 
qui veulent à tout prix trouver, dans le principe 
des communautés , les réformes réclamées par 
notre ordre social. Cependant l'étude de ces cu- 
rieux ateliers fait tout d'abord découvrir, pour ré- 
futer cette opinion, des arguments décisifs. L'in- 
dustrie des fruitières françaises ou suisses a pour 
objet lés énormes fromages dits de Gruyère, dont 
la production exige la quantité de lait journelle- 
ment livrée par une trentaine de vaches. Peu.de 
fermes étant en mesure de nourrir un pareil trou- 
peau, les cultivateurs d'une même localité se grou- 
pent en une communauté possédant au moins ce 
nombre de vaches laitières. Ils construisent a frais 
communs un établissement pourvu du personnel 
et du matériel nécessaires pour fabriquer chaque 
jour au moins un fromage : puis, à la fin de 
chaque campagne , ils se partagent les produits 
fabriqués , et ils répartissent les frais de l'ate- 
lier proportionnellement à la quantité totale du 

6 Lçs Ouvriers européens , p. 247. 

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§ 42. — LES ANCIENNES COMMUNAUTÉS DE TRAVAILLEURS 225 

lait fournie , dans le même temps , par chacun 
d'eux. 

L'association est ici la conséquence directe de 
deux faits spéciaux : le morcellement des cultures 
et l'agglomération exceptionnelle de la matière 
première ; elle ne dérive nullement d'une propen- 
sion particulière des cultivateurs, A l'appui de 
cette explication, il suffit de constater que les as- 
sociés conservent le régime individuel , toujours 
pour la production du lait, et souvent pour la vente 
du produit ; que, d'ailleurs, le principe de commu- 
nauté ne s'applique jamais, ni dans le Jura ni en 
d'autres contrées, à la production des fromages de 
petite dimension. 

Les communautés partielles n'ont point, en gé- 
néral, pour objet l'exécution même du travail; et, 
sous ce rapport, les fruitières du Jura peuvent à 
peine être citées comme exemple, puisque les 
associés se bornent à rétribuer en commun un 
ouvrier. Les associations de ce genre , si nom- 
breuses encore en Europe, ne mettent guère en 
commun que les instruments de travail, ou quel- 
ques détails secondaires de l'industrie , et elles 
laissent toujours au travail proprement dit son 
caractère individuel. A cette catégorie appartien- 
nent : les pasteurs nomades' possédant à titre 
individuel des troupeaux de juments, et exploitant 

7 Les Ouvriers européens, p. 49. 

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226 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

à titre indivis les pâturages de TOural et les steppes 
de l'Asie; les communes agricoles, à partages pé- 
riodiques% qui restent jusqu'à ce jour le principal 
élément de la constitution sociale de la Russie^ X^^^^.^^"^ 
curieuses communautés de fondeurs et de forge- 
rons de la Suède ^, de Westphalie, dupaysber- 
gamasque *^ et du territoire vénitien , qui exploi- 
tent simultanément, à titre individuel, des usines 
possédées dans un régime d'indivision. 

On doit encore rattacher aux communautés par- 
tielles les populations agricoles si nombreuses en 
V. Occident qui , exerçant individuellement leurs 
X^ cultures , tirent certain^ produits accessoir^. tels 
— que fourrages, coà^bustibles , fruits, litières et 
matériaux divers , de biens indivis désignés sous 
le nom générique de oommunaux^'^ , On peut en- 
fin comprendre dans la même catégorie les com- 
munes espagnoles ** qui exploitent des ateliers de 
boucherie et de boulangerie, ou qui se procurent,- 
à frais communs, le service d'un vétérinaire. 

Il suffit de présenter cette énumération pour 
être en droit de conclure que les anciennes com- 
munautés, fondées sur l'action directe de tous 
les associés , avaient un caractère exceptionnel ; 
qu'elles disparaissent peu à peu, et ne se main- 



8 Les Ouvriers européens, p. 59. ^^=^ 9 Ibidmv, p. 97. — Notice 
sur les communautés de paysans exploitant les petiles forges du 
AVermland.=: lO ihidem, p. 133. = h Ihidem, p. 117, 147, 234, 
= 12 Ibidem, p. 187. 



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§ 43.— LES NOUVELLES COMMUNAUTES DE TRAVAILLEURS 227 

tiennent que pour de rares spécialités ^ dans les 
contrées où la civilisation moderne a peu pénétré. 
Partout ailleurs, surtout en ce qui touche les msi^^j^ 
nufactures, elles ont disparu; ou bien elles s'étei\a^^ 
gnent pour faire place à des coutumes (§ 35, no- 
tes) fondées sur le travail individuel et la propriété 
personnelle. 

J'expliquerai plus loin (§ 45) pourquoi ces sortes 
de communautés, après avoir pris naissance dans 
un état social moins avancé, se dissolvent aujour- 
d'hui; mais je vais d'abord montrer que lés essais 
tentés en France depuis vingt-cinq ans , et sur- 
tout depuis 1848, pour rétablir cette organisation, 
confirment la loi que je viens d'indiquer. 

S 43 

LES ENTREPRISES RÉCENTES TENDANT A RESTAURER LES COBfMU- 
NAUTÉS DE TRAVAILLEURS, ONT ÉTÉ PEU FRUCTUEUSES 

Frappés des maux qu'inflige de nos jours à 
l'humanité le développement du paupérisme , les 
écrivains qui s'adonnent à l'étude des questions 
,^ sociales n'ont guère aperçu les causes acciden- 
J telles de ce fléau (§ 49). La plupart ont attribué à 
■ ^n^actîvîré individuelle, ou, en d'autres termes, à la 
force qui a créé l'industrie moderne , les désor- 
dres qui sont dus en réalité à l'abandon des rap- 
ports permanents du patron et de l'ouvrier (§ 50), 

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228 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

c'est-à-dire à l'oubli d'un des principes fondamen- 
taux de toute organisation sociale, Ils ont cru, en 
conséquence , trouver la gifèWsSn^u paupérisme 
dans un régime qui, détruisant complètement le 
patronage, au lieu de l'améliorer, conférerait à 
des communautés d'ouvriers la propriété du ma- 
tériel de fabrication, l'exécution des travaux et le 
partage des bénéfices. Engagés en 4848 dans une 
révolution dont le but était mal défini, tous les ré- 
formateurs furent enclins à voir , dans cette com- 
motion sociale, la justification de leurs tendances. 
Les partisans de la communauté se distinguèrent 
particulièrement par leur prosélytisme : ils ne 
manquèrent pas de signaler les événements qui 
prenaient la France avjTcfépfeurvu , comme le 
symptôme d'une inclination spontanée vers leur 
doctrine. 

L'un des traits les plus curieux de la révolution 
de 4848 est la complaisance avec laquelle la nation 
entière encouragea l'essai des communautés, que 
plusieurs esprits ardents et généreux présentaient 
alors comme un moyen assuré de régénération 
sociale. Réduits à l'éclectisme par l'insuccès de 
tant de révolutions , les nouveaux pouvoirs ne se 
crurent pas le droit de repousser les solutions 
qu'on offrait de toutes parts pour résoudre les 
problèmes posés à la suite de la dernière ca- 
tastrophe. Quant aux masses populaires, chez 
lesquelles on excite , depuis soixante-quinze ans , 

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§ 43.— LES NOUVELLES COMMUNAUTÉS DE TRAVAILLEURS 229 

des désirs d'égalité que repousse la nature de 
rhomme (§48)\ elles étaient naturellement 
portées vers des innovations qui, attribuant aux 
ouvriers la direction des travaux usuels, devaient 
rendr^ inutile la fonction âociale des patrons. 
Cé^ant^fiTces diverses tendances , l'Assemblée 
, constituante de 1848 accorda à ce genre d'entre- 
prises une doîauon*^de 3 millions , afin d'écarter 
le seul obstacle qui, selon les partisans de la com- 
munauté, eût entravé dans le passé le développe- 
ment de leur principe! Possédant enfin les instru- 
ments de travail et assurés de rScueîîîîrUous les 
profits de leurs entreprises , les ouvriers se livre-t'^*^ 
raient dorénavant^ à l'industrie manufacturière 
avec un reâx)ubiement d'intelligence et d'éner- 
i gie, etil leur serait ainsi réservé d'introduire un 
' nouveau progrès dans la société. Ces heureux ré- 
I sultats devaient surtout se manifester dans la fa- 
brique parisienne, -dont les produits tirent leur 
, valeur principale du travail manuel et du goût de 
f ^ l'ouvrier. 

L'intérêt économique qui semblait conseiller 

cette réforme se trouvait corroboré par la pas- 

A j ^IfiOi^litiq^® • 1^^ docteurs de cette époque se 

V plaiiadl^nt à signaler l'émancipation des ouvriers 

comme la conséquence logique des révolutions 

qui avaient soustrait le tiers état à la domina- 

i L'Organisation du travail, §§ 56 et 59. 

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230 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

tien des classes oisives. Les privilèges des capi- /^ 
talistes et des patrons devaient être supprimésy^ 
comme l'avaient été antérieurement ceux de la 
noblesse et du clergé. En se groupant par com- 
munautés, les ouvriers'n'obtiendraient pas seule- 
ment le bien-être matériel : ils s'assureraient à 
leur tour les satisfactions que donne l'esprit de 
caste; ils compléteraient Fœuvre de 4789 en dé- 
truisant l'intervention s^enfe des patrons, ces 
derniers parasites de, l'ordre social, et en at- 
tribuant au travalTâes bras la richesse et l'in- 
fluence, fl Ad ! 

Ces théories éj(nurent l'opinion publique , trou- ^ | 
blée par tant d'événements imprévus, et préparée ■ 
de longue main au communisme par la loi du 
Partage forcé (§ 21 ). Une partie de la presse pé- 
riodique se dévoua momentanément à- repro- 
duire , sous une forme nouvelle , un célèbre pam- 
phlet de la première révolution. Réduits dans le 
passé à n'être rien, les ouvriers devaient être 
tout à l'avenir ; uife 'epuï^SSoiTde la société , plus ^ 
attentive et mieux raisonnée que celle qui fut ac- 
complie par nos pères, devait attribuer désormais 
la prépondérance aux classes chargées des tra- 
vaux manuels. 

On put voir alors un nouvel exemple de la dé- 
sorganisation opérée ^puis Louis XIV, dans la 
société française , par la destruction systématique 
des coutumes. Aucune tradition établie ne put 

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§ 43. — LES NOUVELLES COMMUNAUTÉS DE TRAVAILLEURS 231 

faire contre -poids à cette nouvelle erreur, qui 
parut d'abord envahir la nation entière. Beau- 
coup de personnes, légitimement placées par 
leurs talents et leurs lumières à la têtjp du mou- 
vement social, cédèrent à cet elanoer opinion, 
et elles eussent volontiers provoqué contre elles- 
mêmes une nouvelle nuit du Quatre août. Qn les 
vit du moms faire bon marche de 1 action direc- 
trice qu'elles avaient exercée jusqu'alors, et tenirTo^ 
à honneur d'établir qu'elles n'étaient que des ^^r^ ^ 
ouvriers de la science , de l'éducation ou de la ^ 
rnoralef^^ >w-w. 

Le mouvement imprimé dans ce sens aux classes 
ouvrières de nos grandes villes n'a pas répondu 
aux espérances des partisans du nouveau sys- 
tème : cependant les résultats obtenus ne sont 
pas dénués d'importance, et ils doivent être 
signalés à l'attention des amis de la science so- 
ciale. ""^ 

Les associations ouvrières de 4848 ont été 
créées dans des conditions de succès qui se 
rencontreront difficilement à l'avenir, sous le 
régime du droit commun. Elles reçurent à titre 
de pr^é capital nécessaire à leur établissement, 
au taux de 3 pour 400 pour les sommes infé- 
rieures à 25,000 francs. Quant au service des in- 
térêts et au remboursement du principal, elles 
trouvèrent constamment chez les agents du Trésor 
toutes les facilités qu'elles crurent devoir ré- 

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232 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

clamer. Enfin , elles furent placées sous le patro- 
nage d'un conseil d'eïîcSflï^^^ent qui se dévoua 
avec ardeur à substituer, dans l'organisation 
industrielle, l'association au salaire, et à lever 
autant que possible les difficultés que pouvait 
offrir l'inauguration du régime nouveau^ 

La commission chargée de répartir les "S^iil- 
lions alloués par la loi du 5 juillet 1848, se trouva 
tout d'abord en présence d'un grand nombre d'en- 
treprises ou de projets , conçus , pour la plupart, 
en dehors des conditions fixées par le législateur. 
-^'ï^^Sur 356 demandes soumises à l'instruction, elle 
n'en put accueillir que 56 , dont 30 avaient pour 
objet des associations parisiennes. En 1859, 47 
de ces entreprises avaient déjà échoué, et depuis 
lors 3 autres ont encore été liquidées. Les 6 
associations qui subsistent jouissent d'une cer- 
taine consistance : 2 d'entre elles ont remboursé, 
avec les intérêts , le capital qui leur avait été 
prêté, et toutes ont réussi à compléter, grâce 
au corrtmirs de personnes bienveillantes et à 
l'épargne des associés, le capital qui leur était 
nécessaire. 

Les prêts accordés aux 56 associations de 1848 
formaient un total de 2,900,000 fr.; ils ont tout 
d'abord été réduits d'une somme de 300,000 fr., 
au détriment de 11 associations qui se liquidèrent 
immédiatement, ou qui n'exécutèrent pas les 
clauses de leur contrat. Au 31 décembre 1861 , 

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§ 43.— LES NOUVELLES COMMUNAUTES DE TRAVAILLEURS 233 

l'État avait reçu à titre de remboursement 
1,320,000 fr. ; il lui restait, dû , une somme de 
1,280,000 fr. Les bonnes creaiufes "étant évaluées 
au moins à 130,000 fr., la perte sur le principal 
ne paraît pas devoir dépasser 1,150,000 fr. En 
y joignant une somme de 100,000 fr. absorbée 
par les frais d'administration , on arrive à un dé- ^ 
bourse total d'environ 1,250,000 fr. On ne saurait 
regretter cette dépense, qui a dissipé de dan- 
gereuses illusions, qui a signalé les écueils contre 
lesquels peuvent échouer les communautés de 
travailleurs, et qui a enseigné les conditions dans . 
lesquelles elles peuvent se soutenir. 

Outre les 6 associations créées à l'aide des 
encourageme*nîs donnés par la loi du 5 juillet 

1848, il existe des établissements analogues con- 
stitués par le seul concours des associés , et quel- 
ques-uns d'entre eux semblent jouir d'une cer- 
taine prospérité. Une étude faite en 1863 indique, 
à Paris seulement , 17 de ces associations ; ce 
chiffre complète un total de 23 établissements. 

Sur ce nombre, 13 ont été créés en 1848, 5 en /- 

1849, et 2 en 1850; les autres ne remontent 
qu'aux années 1851, 1857 et 1858. Fondées à 
Torigine par 350 associés, ces communautés n'en 
ont pas aujourd'hui davantage. En revanche, elles 
emploient comme auxiliaires un nombre double 
d'ouvriers salariés. Ces ouvriers, entièrement 
étrangers aux bénéfices et aux pertes, sont à 

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234 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

l'égard des communautés dans la situation où ils 
seraient devant des patrons opérant sous le ré- 
gime individuel. On évalue à près d'un million et 
demi de francs le capital actuel de ces 23 commu- 
nautés de travailleurs , et à 4 millions environ le 
montant annuel de leurs affaires. 

^^tm fte*sa\irait assurément signaler ces résultats 
comme le point de départ d'une nouvelle organi- 
sation sociale ; mais on y trouve une expérience 
du plus haut intérêt , et plusieurs particularités 
curieuses sur lesquelles j'insisterai dans un pro- 
chain paragraphe (§45). 

C'est encore le lieu de rappeler plusieurs ten- 
tatives faites avant et après 1848 , en France et 
aux États-Unis d'Amérique , pour appliquer sur 
une large échelle le principe de communauté. Il 
ne s'agissaiïïpïus seulement d'exercer l'industrie 
manufacturière dans de meilleures conditions éco- 
nomiques , ou de refêver la situation des travail- 
leurs. Les fondateurs ne visaient à rien moins 
qu'à réaliser l'association dans la vie domestique 
comme dans le régime du travail, à satisfaire 
tous les sentiments et toutes les propensions hu- 
maines , à grouper tous les intérêts dans un har- 
monieux ensemble, à réorganiser, en un mot, 
sur de nouvelles bases, la société tout entière. 
En étendant le programme de la communauté et 
en multipliant les points de contact entre les 
individus et les familles , on n'a point augmenté 

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§ 43. — LES NOUVELLES COMMUNAUTÉS DE TRAVAILLEURS 235 

les chances de succès. Tous les établissements 
fondés sur. ce principe n'ont eu qu'une existence 
éphémère , et leur histou'e n a ete qu une marche 
rapide vers une ruine irrémédiable. Loin de faire 
naître entre les associés l'harmonie signalée par 
la doctrine , les phalanstères de France , comme 
les colonies agricoles récemment établies dans 
l'Amérique du Nord% n'ont guèra^produit que la 
haine et l'antagonisme. S'éc£œmiif^]f)lus que les 

2 Voir notamment Fouvrage igUtjjlé : Un Nauft âge au Texas ; 
ofjservotions et impressions reâteulies pendant deux ans et demi au ' 
Texas et à travers les États-Unis d'Amérique, par le docteur Sa- 
vardan; 1 voL'in-12, Paris , 1858. — Cet ouvrage est écrit par un 
homme deoieîi , partisan oeia communauté , qui a conservé ses 
convictions après avoir assisté à la dissolution *^i<de de la colo- 
nie. Je n'y aperçois cependant qu'une rériitéufln' pratique des 
illusions qui ont égaré de nos jours tant d'esprits animés d'un vif 
dévouement pour l'humanité. L'auteur me signalait encore der- 
nièrement, comme symptômes de la réalisation prochaine des 
aspirations de son école , les communautés ci-après : Conmiunau- 
tés mâ^eslfendées par le comte Zinzendorf à Hernhut, près Zit- 
taa (Saxe), et près d'Utrecht (Hollande); le ménage sociétaire 
de Condé-sur-Vesgres (Eure-et-Loir); les ménages réunis, avec 
cité ouvrière et école, de Guise (Aisne) ; Funité fraternelle de Ry 
(Seine-Inférieure), fondée en 1855 par M. le docteur Joanne; la 
société industrielle dite FException , de Maintié (Vienne), fondée 
par M. Gauvain; la société de Bauregard, près de Vienne (Tsère), 
fondée en 1862; les sociétés de capitalisation de Lyon (Rhône) 
et de Besançon (Doubs); les asiles agricoles de la Suisse; les 
colonies de Rugsselede et de Berneim ( Belgique ). 

Je ne saurais trop recommander l'étude de ces communautés 
aux amis de la science sociale : pour moi , j'ai' toujours conclu de 
l'observation d'institutions analogues ayant eu une certaine durée, 
qu'elles ne répondent qu'à des propensions exceptionnelles du 
cœur humain , et qu'on ne fondera jamais une organisation de 
quelque étendue sur l'association des foyers domestiques. 



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236 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

associations ouvrières de Paris, des vraies condi- 
tions de la vie sociale, ils n'ont pas même laissé 
les traces que ces dernières offrent encore aujour- 
d'hui. 

Les seules communautés de ce genre qui se 
constituent ou se maintiennent avec succès, sont 
celles qui subordonnent l'intérêt des associés à de 
hautes influences morales. Telles sont les ancien- 
nes communautés patriarcales de fermiers qui ont 
pu se conserver en grand nombre ^^ : les familles 
de métayers formant la base de notre population 
rurale du Centre et du Midi, composées de plu- 
sieurs ménages issus d'un même sang et dressés 
dès l'enfance, par l'ascendant des vieux parents, 
aux devoirs de la vie commune. Telles sont en- 
core les maisons religieuses qui se multiplient 
sous nos yeux pour remplir, à prix d'argent, cer- 
tains services parmi lesquels je remarque surtout 
le soin des malades, l'éducation des enfants et 

•i Ces anciennes communautés , qui ont conservé sans altération 
les sentiments et les habitudes du moyen âge, sont peut-être les 
monuments les plus curieux de l'histoire de nos rapports sociaux : 
elles sont fort répandues à l'extrémité méridionale du Morvan , 
vers la limite commune des départements de la Nièvre et de Saône- 
et-Loire. Il en existe près de cent, composées chacune de 24 à 30 
personnes, dans les quatre cantons de Luzy, d'Issy-l'Évêque ,de 
Mesvres et de Toulon-sur-Arroux. Dans la seule commune de Luzy, 
il existe cinq de ces communautés , exploitant plus du tiers du ter- 
ritoire. Elles ont été récemment décrites avec beaucoup de soin 
par M. Victor de Cheverry, dans une monographie intitulée : Fer- 
miers en communauté du Nivernais. ÇT. V. des Ouvriers des deux 
mondes, ) 



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§ 44. — LES COMMl NAUTÉS DE CAPITAUX 237 

renseignement des métiers. Je n'ai rien à ajou- 
ter aux considérations déjà présentées (§ 24) tou- 
chant les familles patriarcales; je jugerai plus 
loin (§46) les communautés religieuses en ap- 
préciant, dans leur ensemble, les corporations 
qui poursuivent un but intellectuel et moral. 

Les partisans des communautés de travailleurs 
ne se dissimulent pas l'instabilité des entreprises 
tentées depuis vingt-cinq ans pour l'application 
de leur principe. Ils se fla?ïêmcependant, comme 
je l'indiquerai plus loin (§ 45), que le progrès des 
hommes et des choses amènera, à l'aide du temps^^^ 
la réalisation de leurs idées. Ils se coMrmenir"^ 
dans cet espoir en constatant les succès actuels 
d'une classe de communautés qui, laissant les 
ouvriers sous le régime individuel, ont pour objet 
spécial l'association des capitaux. 



§ 44 

LE DÉVELOPPEMENT EXAGÉRÉ DES COMMUNAUTÉS DE CAPITAUX, 
DITES SOCIéJé^PAR ACTIONS, EST UNE RÉACTION CONTRE l'IM- 
PITTSSANCE INDIVIDUELLE, FRUIT DU PARTAGE FORCÉ. 

Les associations que j'ai maintenant à décrire 
ont pour caractère essentiel une combinaison que 
je n'ai observée qu'une seule fois * parmi les com- 

i Sur les deux types de forges des Alpes centrales et sur les 
communautés de paysans des forges bergamasques. {Les Ouvriers 
européens f p. 133.) — Ces communautés italiennes sont un des 
restes les plus curieux des libres coutumes du moyen âge. EMes 

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238 CHAPITBK V — L^ASSOCIATÎON 

munautés de travailleurs de Tancien ou du nou- 
veau régime. Elles représentent la part de pro- 
priété que chaque associé possède , au moyen de 
titres appelés en anglais shares et en français ac- 
lions. Ces titres, lorsqu'ils se rapportent à des en- 
treprises dignes de la confiance du public, réunis- 
sent des avantages habituellement séparés : ils 
transforment la propriété commune en une mul- 
titude de propriétés libres et individuelles; et, 
tout en donnant un revenu, ils offrent les facilités 
de transmission propres à la monnaie. 

Les Anglais, en s'aidant des bons exemples de la 
Hollande, ont réussi mieux que tout autre peuple 
à tirer avantage des sociétés par actions : ils les 
ont aboraées dans les conditions qui garantis- 
saient le mieux l'ordre moral; et, à cet effet, ils 
ont imposé à chaque associé l'intervention per- 
sonnelle et la responsabilité. En propageant , de- 
puis deux cents ans et surtout dans le siècle pré- 
sent, cette forme de communauté, ils se sont 
gardés de la substituer, pour l'exploitation des 
entreprises anciennes, à l'action individuelle; ils 
l'ont spécialement réservée pour les entreprises 
nouvelles qui, à raison de l'incertitude du succès 
ou de l'importance du capital nécessaire, ne pou- 
vaient être exploitées par des pères de famille 
prudents. Tel était le cas, au dernier siècle, pour 

répondent mieux que celles de Gornouailles (dont il est question 
ci-après) aux vagues aspirations des communistes français de 1848. 

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§ 44. — LES COMMUNAUTÉS DE CAPITAUX 239 

l'exploitation des mines métalliques, et pour la 
gestion des banques de dépôt. 

Les communautés de mines ont commencé à se 
développer auxvin^ siècle, pour la mise en œuvre ^^^ 
des riches filons de cuivre et d'étain des comtés de 
Comouaïlîes et de Devon , et depuis lors elles se 
sont propagées dans d'autres contrées du Royaume- 
Uni. Elles se contentent pour la plupart d'un capital 
modique, et, en conséquence, elles se composent 
d'un nombre d'associés toujours supérieur à six, 
jamais supérieur à vingt. Ces associés, établis en 
général dans le voisinage de la mine, dirigent col- 
lectivement l'entreprise , et ils prennent part aux 
dépenses comme aux profits, en proportion du 
nombre des actions qu'ils possèdent. Leur pre- 
mier acte, au début d'une exploitation, estdTr- 
réter un plan de travaux et d'instituer deux agents 
nommés captain etpurser, respectivement char- 
gés de la direction technique et de la gestion 
financière. Une comptabilité fort simple leur per- 
met d'établir chaque mois la balance des dépenses 
et des recettes. Les résultats en sont consignés 
sur un registre en tête duquel sont mentionnés les 
noms des associés fondateurs, puis les transferts 
qui modifient ultérieurement la propriété et la ré- 
partition des actions ^ Les associés se réunissent 

2 Cest en raison de celte particularité que ce genre de com- 
munauté est encore désigpié aujourd'hui sous le nom de Cost^hook . 
System, ou, littéralement , Régime du Livre de €ompte. 



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240 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 



mensuellement, à la mine même, pour prendre 
connaissance des résultats obtenus depuis la réu- 
nion précédente, pour aw^erVes hautes mesures 
d'administration , pour vérifier les cornas , et 
enfin pôoir fixer la somme qui doit être demandée 
ou délivrée à chaque action. 

Les sociétés par actions établies depuis long- 
temps dans les principaux groupes de mines de 
l'Allemagne, n'offrent pas, comme celles de l'An- 
gleterre, l'intime union des forces dérivant de 
l'action individuelle et de la communauté. Elles 
ont toujours délégué le pouvoir directeur à des 
corporations d'ingénieurs placés sous le contrôle 
de la province ; et, sous ce rapporT, elles ont moins 
contribué, par leur exemple, à l'application judi- 
cieuse du principe de l'association. Mais elles ont 
eu l'honneur d'inaugurer, sur le Continent, le 
f ^ principe d'une organisation industrielle qu'il sera 
/ toujours opplSrf™ d'employer dans les entreprises 
à chances aléatoires, quand l'esprit d'initiative est 
peu développé aii sein de^ familles (§36). 

Le second genre de communautés s'applique à 
des entreprises exigeant des capitaux considé- 
rables, notamment aux institutions de crédit dites 
Joint stock banks qui jouaient déjà, au dernier 
siècle, un rôle important dans l'organisation finan- 
cière de l'Angleterre et des États-Unis, comme éta- 
blissements de dépôts et d'escompte. Ces com-^^^ 
munautés étaient alors toutes fondées sur le 

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§ 44. — LES COMMUNAUTÉS DE CAPITAUX 241 

principe de la responsabilité mimitée de chaque 
associé, principe qui tend maintenant à dispa- 
raître, sous l'influence de tendances que je si- 
gnalerai plus loin. Le capital de i^ouîemfent y est 
en grande partiefoui^ni par les clients ; mais le 
capital de gaî^tie ne peut être constitué que par 
• un nombre d'associés habituellement supérieur à 
vingt. N'ayant guère le moyen de se recruter dans 
la localité, les associés ne peuvent plus, comme 
*ans le cas précédent, diriger personnellement 
leur entreprise. Mais, tout en déléguant leurs 
pouvoirs à des collègues dignes de confiance, ils 
conservent la responsabilité de tous les actes , et 
chacun d'eux garantit, par sa fortune person- 
nelle , toutes les obligations que la société con- 
tracte. 

Ces communautés sont particulièrement bien- 
faisantes dans la basse Ecosse et dans plusieurs 
États de la Nouvelle-Angleterre ; elles y sont mê- 
lées à toutes les opérations de l'industrie ou du 
commerce , et même à la vie intime des familles. 
Etablies, en effet, dans toutes les subdivisions 
du territoire , elles opèrent avec la connaissance 
approfondie du personnel de chaque localité , et 
elles distribuent Ife crédit en ayant égard aux 
qualités morales aussi bien qu'à la fortune de 
chaque chef de maison. Elles exercent ainsi un 
contrôle permanent sur les mœurs privées. Elles 
forment contre-poids à la liberté extrême laissée 

II 7* 

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242 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

aux entreprises individuelles, et elles dispensent 
par conséquent l'autorité publique de toute in- 
tervention spéciale en cette matière. Enfin, les 
hommes éminents chargés d'administrer ces 
grandes communautés à responsabiUté illimitée 
sont appelés à cette situation par des associés 
qui payeraient de leur fortune Terreur d'un mau- 
vais choix : ils offrent donc des garanties qui ne 
se rencontreraient pas au même degré chez des 
gérants choisis par des actionnaires moins in- 
téressés au succès. Ici, comme au milieu des 
crises nationales, le sentiment du danger com- 
mun triomphe (fe^t'esprit d'intrigue qui égare 
trop souvent les grandes réunions d'hommes, 
et il dirige le choix des associés vers les plus 
capables. 

Ainsi organisée, l'action collective développe 
au plus haut degré le sentiment du devoir et de 
la responsabiUté, l'inteUigence des affaires et des 
rapports sociaux , l'esprit de justice dégagé par 
l'intérêt personnel des iiispirations de l'orgueil 
et de l'envie, enfin, et c'i^lâ^ce qui donne aux 
peuples libres leur caractère distinctif, l'aptitude 
à poursuivre en commun, par une initiative spon- 
tanée, les œuvres d'intérêt ^néral. A ce point 
de vue, on a pu dire^ sans exagération, que l'es- 
prit d'association féqondè toutes les institutions 
de la race anglo - saxonne . 

Même lorsqu'ils possèdent ces quaUtés , les 

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I i4. — LES O0MMC!<tàntS DE CUtlAUX î« 

membres responsables des sociétés par actîoDs 
restent exposés à des <diances redoutaUes : anssi 
ne se décident- ils en général à les àBrïâ^^r que 
pom- les entreprises d'intérêt paUic qui assurent 
aux fondateurs la reconnaissance de leurs conci- 
toyens. On conçoit donc que ces communautés, 
avec le caractère privé qu'elles ont eu à Torigine, 
se soient d^abord développées au seizième siède 
chez les Hollandais, c'est-à-dire chez un peuple 
jouissant d^institutîons libres et pouvant récom- 
penser, par ses suÉrages, ce genre de dévoue- 
ment. 

Les gouvernements européens qui ne dispo- 
saient pas de cette force, ont cependant voulu 
stimuler par la conmiunauté les entreprises dé- 
passant les bornes de Tactivité individuelle. Ils 
ont atteint ce but en recourant à une combinai- 
son ^mployée, dès le seizième siècle, par les 
Hollandais: Ils ont décharg^'*)^ privilège spé- 
cial , les associés de la responsabilité indéfinie 
qui, chez les peuples animés du sens moral, sera 
toujours la loi générale des personnes vouées à 
l'industrie ou au commerce. En Angleterre, par 
exemple, ces privilèges ont été longtemps confé- 
rés, par des chartes royales ou par des lettres pa- 
tentes émanant du souverain, aux communautés 
ayant pour objet les canaux, les grandes manu- 
factures, le commerce çtrçuiger et les colonies. 
Souvent aussi, pour relever davantage le carac- 



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244 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

tère de ces entreprises, le souverain classait leurs 
actions dans la catégorie des immeubles, c'est-à- 
dire des biens qui , sous la principale coutume 
ab intestat de l'Angleterre , sont transmis inté- 
gralement aux générations successives (§ 54). 
Dans les temps modernes, cette faveur n'a guère 
été attribuée que, par des actes du Parlement, 
aux entreprises de travaux publics. 

Enfin depuis 1856, cinq lois spéciales^, inau- 
gurant le système adopté depuis longtemps par 
les États-Unis de l'Amérique du Nord, ont fait 
passer dahs^Tfe^roit^ commun le principe de la 
responsabilité limitée des sociétaires. Elles auto- 
risent toute société composée de plus de sjx per- 
sonnes à se constituer dans ces conditions, en 
se soumettant à des prescriptions énoncées dans 
197 articles dont plusieurs^ofirent eux-mêmes de 
nombreuses disposïtîo3fertTette complication est, 
à plusieurs égards, la critique du nouveau sys- 
tème : elle témoigne de l'embarras où s'est trouvé 
le législateur sollicité , d'un côté par le désir d'é- 
tendre le droit d'association, de l'autre par le 
devoir de mettre le public en garde contre les 
inconvénients de l'irresponsabilité des associés. 
L'opinion qui jusqu'alors avait repoussé ce sys- 
tème conservait encore beaucoup de force : on 

3 Acte du 14 juillet 1856 sur les sociétés par actions, complété 
par les actes des 13 juillet et 27 août 1867, des 23 juillet et 2 
août 1858. 



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§ 44. — LES COMMUNAUTÉS DE CAPITAUX 24» 

alléguait, en effet, que la responsabilité est l'âme 
du commerce, et que l'abandon de ce principe 
salutaire réagirait à la longue sur la moralité publi- 
que, comme le feraient, dans d'autres genres d'ac- 
tivité , des lois qui dispenseraient les hommes de 
guerre du courage, ou les clergés du dévouement. 

Au point de vue des principes, ces objections 
sont parfaitement fondées ; cette nouveauté n'a 
pu s'établir que dans des sociétés où l'on s'exa- 
gère les avantages de l'activité manufacturière. 
On ne voit point, par exemple, comment, sans 
violer l'équité, on pourrait refuser le bénéfice de 
l'irresponsabilité à une famille qui ne croirait 
pouvoir soutenir que dans cette situation la con- 
currence d'une société par actions. Il semble 
même que le régime de la responsabilité limi- 
tée des sociétés a singulièrement amoindri, dans 
l'Amérique du Nord, le sentiment de l'honneur 
commercial. Il est à craindre que le nouveau ré- 
gime des sociétés par actions ne produise, en 
Europe, la même décadence morale. Toutefois 
il est douteux que des particuliers soient jamais 
enclins à revendiquer l'irresponsabiUté comme 
un avantage. 

En entrant dans cette voie nouvelle, les États- 
Unis et l'Angleterre ont obéi à un penchant que 
le perfectionnement des mœurs peut rendre légi- 
time. Plus les nations s'élèvent dans l'ordre intel- 
lectuel et moral, et moins il convient que les gou- 



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246 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 



vernements imposent, dans les rappQj:ts privés, 
les règles de la justice. A piusmrle i^on con- 
vient-il de moins en moins d'interdire des actes 
non répréhensibles, en prévision des abus qu'ils 
peuvent entraîner. Dans les sociétés qui se pré- 
servent de la corruption, les pKrïïcu*Iîers sont plus 
aptes que les fonctionnaires publics à discerner 
ce qui est juste et licite en matière d'intérêt 
privé. Dès qu'ils ne se sentent plus en tutelle, 
leur sollicitude se développe. Ils se tiennent en 
garde contre les entreprises qui n'offrent pas les 
garanties nécessaires, et ils se montrent ingé- 
nieux à exploiter les champs nouveaux d'activité 
où il leur est permis de pénétrer. L'Angleterre, 
parait s'être élevée à cette hauteur ; et, s'il en est 
ainsi„elle apris en Europe l'initiative d'une liberté 
feêoncfe. Conformément à l'exemple des États- 
Unis, elle transforme ses anciennes banques de 
dépôt len sociétés à responsabilité limitée , sans 
que la confiance du public paraisse diminuer. 
Cependant on peut prévoir que, si la corruption 
envahissait le corps social, les nouvelles sociétés 
par actions pourraient devenir un actif élément 
de décadence commerciale. 

En France, le nouveau régime était moins jus- 
tifié par l'état des mœurs, et les sociétés par 
actions se multiplient au delà des vrais besoins 
de notre temps. Cependant il faut moins voir 
dans ce résultat une aberration de nos commer- 



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§ 44. — LES COMMUXAUTÉS DE CAPITAUX 247 

çants qu'une réaction judicieuse de tou^ les inté- 
rêts contre les conséquences du Partage forcé. 
Les établissements de famille sont soumis , à la 
mort du père, à une liquidation fatale (§ 20 et 37) ; 
tandis que ceux des sociétés par actions survi- 
vent, par privilège spécial, aux propriétaires. Il 
est donc naturel qu'un homme prévoyant fasse 
appel à ce genre de communauté, même dans les 
cagnombreux où Faction individuelle serait plus 
féconde. Mais , en organisant ainsi les sociétés 
par actions, la France a peu contribué par sa pra- 
tique à faire prévaloir les bons principes. Uvo^z__ 
puissance dont elle a fait preuve doit être surtout 
attribuée aux institutions et aux mœurs qui, 
depuis deux siècles , détruisent incessamment 
chez nous et l'initiative individuelle, et l'action 
collective indépendante de l'autorité pubUque. 

A aucune époque la France n'a pu acclimater 
chez elle les sociétés à responsabiUté illimitée , 
créées par la Hollande et l'Angleterre. Les socié- 
tés en nom collecta (art. 20.à 22 du code de com- 
merce) ne réunissent guère en fait que deux ou 
trois associés , et elles ne sauraient être assimi- 
lées, ni aux banques de dépôt de ces deux pays, 
ni aux sociétés de mines des comtés de Gor- 
nouailles et de Devon. Les associations ouvrières 
qui ont été créées sous l'influence des idées de 
1848, et qui ont réussi à se maintenir jusqu'à ce 
jour (§ 43), ne saïu^aient être non plus considé- 

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248 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

rées corame Téquivalent des sociétés respon- 
sables de l'Angleterre. Elles comprennent, il est 
vrai, un grand nombre d'ouvriers ; mais ceux-ci, 
n'ayant aucune fortune personnelle, n'ajoutent 
w^*^ rien aux garanties données par le capital engagé. 
^1"^ Elles ont d'ailleurs adopté , pour la plupart , la 
^^^^/'^'"^forme de la société en commandite , qui fait re- 
tomber exclusivement la responsabilité sur un 
petit nombre d'associés spécialement chargés de 
la gestion. 

Les sociétés composées d'actionnaires engagés 
seulement pour le montant de leur mise, et diri- 
gées par des gérantsresponsables, sont une forme 
nouvelle, mais déjà prévue par le législateur de 
4807, de l'ancienne société en commandite (code 
de commerce, art. 23 à 28 et 38). Elles forment 
d'excellentes institutions dans les cas , relative- 
ment rares, où les gérants offrent, par leur carac- 
tère et leur fortune, les garanties désirables; mais 
elles ont été trop souvent," pour des hommes peu 
scrupuleux, un moyen de tromper les actionnai- 
res et le public. Par la loi du 17 juillet 4856 , on a 
voulu remédier aux abus révélés par l'expérience : 
cependant des hommes compétents assurent que, 
en faisant intervenir une réglementation sévère 
et en flrevenaht quelques scandales, on a en même 
temps entravé beaucoup d'entreprises utiles qui 
n'ont plus trouvé dans cette forme d'association la 
liberté nécessaire au commerce. 

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§ 44. — LES COMMUNAUTES DE CAPITAUX 249 

Nos gouvernements, désirant favoriser la créa- 
tion de certaines entreprises d'intérêt public, ont, 
depuis le xvi® siècle , à l'exemple des Hollandais 
et des Anglais, constitué des sociétés privilégiées, 
dans lesquelles aucun membre n'est tenu au delà 
de sa mise ; le code de commerce (art. 29 à 37 et 
40) en a fait , sous le nom de société anonyme , 
une institution normale .j En établissant de telles 
exceptions au droit commun, le gouvernement se 
réserve toujoiu^s de contrôler , par une surveil- 
lance spéciale , dans l'intérêt des actionnaires et 
du public , la formation et l'emploi du capital : il 
communique ainsi aux sociétés anonymes un cré- 
dit qui ne résulte guère du principe sur lequel 
elles sont fondées. 

Enfin la loi du 6 mai 4863 autorise toute réunion 
déplus de sept personnes àconstituer, sans autori- 
sation préalable du gouvernement, une société à 
responsabilité limitée, dans laquelle aucun action- 
naire n'est tenu au delà de sa mise, pourvu que le 
capital social ne dépasse pas vingt millions de 
francs. Ces sociétés sont gérées par des adminis- 
trateurs nommés, pour six au plus, en assemblée 
générale, et devant posséder un vingtième du car 
pital social ; leur gestion est contrôlée par des 
commissaires désignés également par l'assem- 
blée générale. Des états trimestriels et un inven- 
taire annuel, dressés par les soins des adminis- 
trateurs, tiennent le public et les actionnaires au 

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250 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

courant de la situation de la société. Tous les do- 
cuments émanant de celle-ci rappellent au public 
que l'institution n'offre pas les garanties propres 
au régime individuel. Enfin un grand nombre de 
mesures empruntées à la législation des sociétés 
anglaises à responsabilité limitée et à celle de nos 
sociétés en commandite, ont pour but de garantir 
les intérêts * des actionnaires et des tiers contre 
l'improbité ou la négligence des administrateurs. 

Cette loi établit, entre la France et l'Angleterre, 
une analogie assez complète , en ce qui concerne 
l'établissement des sociétés par actions. Ceux qui 
se persuadent que la principale force de l'industrie 
moderne se trouve dans l'association des capitaux, 
pourraient donc être conduits à penser que nos 
manufacturiers et nos négociants soutiendront 
désormais à armes égales la lutte établie entre 
eux et leurs rivaux par le traité de commerce de 
1861. 

L'importance exagérée attachée par beaucoup 
de bons esprits à ce genre d'association me paraît 
être une des erreurs dangereuses de notre épo- 
que. Malheureusement, cette exagération n'est 
pas réfutée par l'expérience, comme celle qui se 
rapporte à l'association des travailleurs; elle sem- 
ble même , au premier aperçu , être justifiée par 
les succès qu'obtiennent sous nos yeux plusieurs 
sociétés par actions. Elle n'en est donc que plus 
redoutable , puisqu'elle nous endort dans une 

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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTÉS 251 

fausse sécurité , et puisqu'elle nous cache , en ce 
qui touche l'organisation du travail, les véritables 
conditions de la réforme. 

D'un autre côté, tout n'est pas illusion ou arti- 
fice dans ces entraînements et dans ces succès : 
l'association des travailleurs et des capitaux, qui 
a joué un grand rôle dans le passé, ne restera pas 
complètement stérile à l'avenir. Il me reste donc, 
pour épuiser ce sujet, à indiquer la part qui sera 
faite désormais par les nations les plus libres et 
les plus prospères à ces deux formes de la com- 
munauté. 



S 45 



LA COMMUNAUTÉ DOIT, A L' AVENIR , SE RESTREINDRE AUX ENTRE- 
PRISES QUE LA FAMILLE NE PEUT A^ÔrIjÈr "^^ 



Pour apprécier sûrement les avantages et les 
inconvénients des communautés , je dois d'abord 
rappeler les conditions de succès nécessaires à 
toutes les entreprises ayant le gam pour objet. 

Au premier rang se placent l'énergique applica- 
tion au travail qui augmente les recettes ou les 
produits, et la solUcitude qui s'inquiète de réduire 
les dépenses. VienîîSnï^ ensuite l'harmonie qui 
fait con^^ourir au but commun le chef et ses col- 
laborateurs, puis l'accumulation des bénéfices 
(lui donne aux générations successives le moyen 



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252 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

de perfectionner leurs méthodes et d'étendre 
leurs opérations. 

Lorsque l'entreprise se raïtache à la petite in- 
dustrie , ces conditions se trouvent renîplies au 
plus haut degré par le père de famille opérant 
avec l'aide des siens , pour son propre com^të^^ 
sous le régime de la famille-souche et de la Liberté 
testamentaire. Chacun, en effet, travaillant pour 
soi et pour ceux qui lui sont chers , est stimulé, 
par l'intérêt et par Taflection, à développer la plus 
grande somme 4' énergie et de sollicitude. Le tra- 
vail, en réglant àiîisi l'emploi du corps et de l'es- 
prit , cimente enco^îr l'union créée depuis l'en- 
fance par l'autorité des parents, les liens dîTsang 
et les habitudes de la vie commune. Ceux mêmes 
qui se propbsént*de fonder, dans la métropole ou 
aux colonies, une nouvelle maison, savent qu'un 
de leurs principaux moyens de succès se trouvera 
dans un nom recommandé à la confiance publique 
par la vieille renommée de la maison-souche. Nul 
ne reste donc indifférent à la pensée de voir sa 
famille se p^ër^^tuer et grandir. Les futurs émi- 
grants, tant qu'ils habitent le foyer paternel, sont 
d'ailleurs intéressés à la prospérité qui doit four- 
nir leurs pi^ôpres moyens d'établissement. Tout 
contribue ainsi dans ce régime à encourager le 
travail et l'épargne. Le père, dont la soîlicitude 
pour la perpétuité de sa maison ne peut se sépa- 

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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTÉS 253 

rer de rafifection qu'il accorde à tous les enfauts^ 
réussit mieux que toute autorité à concSîer le 
succès de l'entreprise commune avec la satisfac- 
tion des intérêts individuels. En se réservant 
d'établir chaque enfant dans la situation la plus 
conforme à ses goûts et à ses aptitudes, il insti- 
tue Théritier le plus capable de continuer son 
œuvre ; et , tant que ses facultés restent intactes, 
il se dévpue à lui transmettre un capital agrandi, 
Un outillage plus puissant, des méthodes perfec- 
tionnées, une cUentèle plus étendue. 

Dans les entreprises appartenant au domaine 
de la grande industrie , l'équilibre est moins com- 
plet, et plusieurs de ces éléments de prospérité ne 
concourent plus aussi bien au succès de l'ensem- 
ble. Le patron doit prendre ses nombreux colla- 
borateurs en dehors de sa famille. Ne pouvant 
partager leurs travaux manuels, et devant se 
consacrer à la direction d'affaires compliquées, 
il appartient en fait à une autre classe de la 
société. Un certain état d'antagonisme tend 
donc à se produire entre le maître recueillant 
seul les bénéfices de l'entreprise^ et des ou- 
vriers enclins à épargner leur peine , quand 
ils ne travaillent pas au profit exclusif de leur 
famille. 

Cependant cette difficulté, en quelque sorte ^^ 
organique, des grandes entreprises n'est point* - 
insoluble ; et les patrons ont trouvé , pour la ré- 
II 8 

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254 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

soudre , d'admirables combinaisons * qui se ren- 
contrent, avec les mêmes nuances , dans toutes 
les constitutions stables et prospères , malgré la 
diversité des races, des territoires, des climats et 
des trav£uïx! Les patrons intelligents laissent la 
jeunesse entreprenante des familles-souches cher- 
cher fortune dans l'armée, la flotte ou les colonies, 
et ils recrutent leur personnel parmi ceux qui, ne 
se sentant point capables de s'élever au rang de 
chefs d'industrie, aiment à s'appuyer au heu natal 
sur un patronage bienv^eîMbt (§ 50). Ainsi se crée 
un état de dépendance réciproque qui intéresse 
les deux parties à entretenir de bons rapports. 
L'ouvrier donne son concours parmanent , sans 
câSeî^ a l'appel des patrons concurrents, aux at- 
tractions de l'émigration ou aux charmes de la 
petite industrie. Le patron garantit les familles 
attachées à sa fortune contre les fâcheuses éven- 
tualités qui naissent de l'imprévoyance , des 
accidents, des maladies, de la mort prématu- 
rée des parents, et des grandes calamités pu- 
bliques. 

Cette organisation ne réussit pas toujours à sti- 
muler l'énergie du travailleur , surtout lorsque le 
salaire n'est pas proportionné au travail accompU; 
mais elle trouve de larges compensations dans 
l'emploi de capitaux considérables , dans l'inter- 

1 Voir les six pratiques de la coutume des ateliers. {V Organi- 
sation du travail, chap. il, §§ 19 à 25.) 



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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTES 255 

vention de machines puissantes, et dans la réduc- 
tion relative des frais généraux. L'accumulation 
des capitaux se produit d'ailleurs avec une supé- 
riorité irrésistible, lorsque les chefs d'industrie 
soiiïnisà la loi divine ont toute autorité au foyer et 
à l'atelier. Dans ces conditions, les patrons trans- 
mettent intégralement à un héritier l'édifice créé 
par les précédentes générations; ils résistent à 
l'attrait du luxé et à l'influence des capitales ; 
veillant personnellement à leurs intérêts, ils con- 
servent la simplicité de leurs aïeux, et ils entre- 
tiennent avec les populations les rapports d'affec- 
tion qui sont la vraie cause de leur ascendant et 
de leurs succès. 

Les deux formes principales du travail indi- 
viduel , convenablement appropriées aux divers 
genres d'industrie et fécondées par de bons rap- 
ports sociaux , réunissent donc toutes les condi- 
tions de stabilité et de progrès. Il n'en est pas de 
même des communautés ; et je vais maintenant 
expliquer pourquoi elles ne l'emportent sur l'in- 
dividu ou sur la famille que dans des circonstances 
exceptionnelles. 

Les communautés de travailleurs ayant le gain 
pour principal mobile , développent peu chez les 
individus l'énergie qui accroît la production, et la 
sollicitude qui restreint les consommations ou les 
dépenses. Le vice essentiel qu'elles présentent 

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256 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

SOUS ce rapport consiste en ce que tout effort ex- 
traordinaire de zèle ou d'habileté cHarge exclusi- 
vement l'ouvrier qui Taccomplit; tandis que le 
supplément de produits qui en résulte , étant ré- 
parti entre tous les associés, ne lui attribue qu'une 
récompense insignifiante. Une autre forme de ce 
même vice organique consiste en ce que chacun 
profite exclusivement des satisfactions qu'il peut 
trouver dans l'inaotence ou j'inattention ; tandis 
que les inconvénients lèsélît^urtout la masse des 
associés. L'application au travail tend donc à 
s'affaiblir sous ce régime , par les plus naturelles 
propensions du cœur humain. Les communautés 
ont quelquefois réussi dans le passé à stimuler 
l'énergie des travailleurs,; mais elles n'ont habi- 
tuellement évité un écuèu que pour donner sur 
deux autres. Quand elles ont eu recours à une 
sévère discipline, elles ont abaissé les caractères. 
Quand elles ont dû exiger le concours de certains 
sentiments moraux, elles sont devenues exception- 
nelles, et elles n'ont pu agir que sur une faible 
minorité. 

Les communautés réussissent plus difficile- 
ment encore à maintenir l'harmonie entre les 
travailleurs associés, ou entre ces derniers et 
leurs chefs. Elles se montrent encore plus im- 
puissantes dans tous les cas où il serait néces- 
saire d'imposer l'épargne aux associés , au profit 
de l'action collective. 

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s 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTES 257 

Ces difficultés sont plus refâomables , pour les 
communautés qui tendent à se constituer de nos 
jours , qu'elles ne Tétaient pour les communautés 
patriarcales et féodales (§42) de l'ancien régime. 
Ces dernières se sont évidemment formées et 
maintenues sous des influences qui n'ont point 
d'équivalents dans les constitutions actuelles de 
l'Occident. En se reportant aux détails donnés 
dans un autre chapitre sur l'organisation des 
communes rurales de la Russie (§65) , on s'aper- 
çoit que l'harmonie sociale y repo^Ç^r des forces 
dont nous ne disposons plus aujourd'hui. 

Le père , le chef de communauté et le seigneur, 
formant trois autorités superposées et inégale- 
ment engagées, s'appliquent tous à comprimer 
parmi les jeunes gens l'insubordination, l'indo- 
lence ou la dissipation, et en général les pen- 
chants contraires à l'intérêt commun. Cette hié- 
rarchie d'influences , fondée sur les habitudes du 
premier âge , se retrouve dans toutes les com- 
munautés orientales - créées en dehors de la 
commune. En France même , lorsque l'autorité 
seigneuriale était depuis longtemps tombée en 
désuétude ou formellement abolie, nous avons 
vu nos vieilles communautés de propriétaires 
agriculteurs se maintenir avec l'autorité patriar- 
cale , au milieu de populations envahies par les 

2 Les Ouvriers européens y p. 76. 

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258 CDAPITRE V — L'ASSOCIATION 

mœurs de la famille instable^! Les communautés 
de fermiers du Nivernais (§44) n'ayant point été 
portées, comme les précédentes, à se dissoudre 
par raj^psrf qu'offrait le partage de la propriété 
indivise, conservent encore les sentiments et les 
habitudes de cette antique organisation. Ainsi 
constituées ,* les communautés européennes im- 
primaient surtout à la jeunesse l'esprit d'obéis- 
sance , condition première de l'harmonie sociale; 
elles réussissaient moins à développer l'amour 
du travail et Taccumulation des épargnes. Ces 
dernières tendances n'étaient marquées que chez 
quelques individualités éminentes , retenues dans 
les communautés par des traditions appuyées de 
règlements restrictifs. Là se trouvaient la prin- 
cipale cause de succès , et en même temps l'un 
des vices essentiels des communautés patriar- 
cales. Quand le dévouement n'était plus volon- 
taire, n'était-il pas injuste, en effet, que ces 
natures supérieures fussent obligées d'employer 
leurs talents au profit de majorités indolentes? 

On comprend donc que les anciennes commu- 
nautés se soient successivement dissoutes , à me- 
sure que l'extension de la propriété individuelle 
attribuait plus complètement à chaque chef de 
ménage les fruits de son travail et de sa pré- 
voyance , donnait plus d'indépendance aux tenan- 

ii Les Ouvriers européens, p. 247. — Sur les circonstances qui 
ont amené, en 1846, la dissolution de la communauté des Jaolt. 

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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTÉS 259 

ciers et aux fils majeurs ou maries , et suggérait 
à un plus grand nombre d'hommes l'espoir d'ar- 
river, par leurs propres efforts, aux premiers 
rangs de la hiérarchie sociale. Et il est mainte- 
nant facile d'expliquer pourquoi il a été impos- 
sible en 4848 de faire , des communautés de tra- 
vailleurs (§43), une des bases fondamentales de 
la société. ^ 

La plupart des associations de 4848 ont été tout 
d'abord en but*le a (Tes erreurs et à des passions 
incompatibles avec le succès d'une entreprise 
commerciale. Le principe d'égalité, qu'on a voulu 
étendre jusqu'au taux des salaires , a eSarte^l4s 
meilleurs ouvriers; ou bien il a détruit promp- 
tement chez eux la sollicitude et l'énergie. La 
participation aux bénéfices, que les fondateurs 
signalaient comme le but principal des nouvelles 
institutions , n'a guère contribué à stimuler les 
travailleurs : très-inquiets du présent, peu sou- 
cieux de l'avenir, ceux-ci n'ont attaché qu'une 
médiocre importance à tout avantage qui n'abou- 
tissait pas à une rétribution immédiate. Peu d'as- 
sociés ont compris la nécessité de constituer un 
capital social au moyen de l'épargne individuelle 
ou collective. Ceux qui ont voulu réagir contre 
cette imprévoyance, et qui seuls auraient été 
capables de gérer les intérêts communs , sont 
devenus suspects ou antipathiques à leurs asso- 
ciés. Excitées par l'envie ou l'orgueil , propagées 

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260 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

par l'esprit de chérie, ces répugnances ont fait 
repousser, dans les élections, les membres dignes 
du commandement. Enfin ceux-ci, lorsqu'ils 
ont été momentanément appelés au pouvoir , ont 
été bientôt découragés par l'ingratitude ou par 
l'opposition inintelligente de leurs subordonnés *^ 

Les communautés qui ont d'abord échappé à 
ces causes de destruction, ont difficilement résisté 
aux revers qui viennent périodiquement frapper 
les entreprises commerciales les mieux assises. 
Ces crises , en effet , ont toujours accru les mé- 
fiances réciproques et les dissensions intestines. 
Les succès assurés aux diverses spécialités indus- 
trielles par certaines causes accidentelles de pro- 
spérité, ont même été parfois, pour les commu- 
nautés, des ferments plus actifs de dissolution. 
Ils ont fait naître des espérances exagérées , et 
conseillé des partages imprudents ^de bénéfices. 
Sous ces diverses influences , le lien social s'est 
relâché : les ouvriers ont été plus enclins. à s'é- 
tablir à leur propre compte , et les geranfe ont 
recherché plus volontiers, dans le régime or- 
dinaire, des situations lucratives ou indépen-j 
dantes. 

Les associations ouvrières n'ont pu se main- 

4 Depuis 1848, j'ai suivi avec beaucoup de soin les travaux de 
plusieurs ouvriers qui ont brillé par leurs talents naturels au sein 
des communautés. En général , ils ont eu à souffrir de Tenvie in- 
justifiable de leurs associés ; tandis qu'ils sont arrivés à la fortune 
en revenant aux ateliers régis par la Coutume. (Note 1 .) 

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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTÉS 261 

tenir jusqu'à ce jour, au nombre d'une vingtaine, 
qu'en réagissant contre la plupart des idées de 
leiy^ fondateurs, et en faisant contre- poids aux 
viceë du système par une réglementation sévère. 
Elles confirment, par leur pratique même, les 
principes fondés sur la prépondérance croissante 
du régime individuel. Elles admettent pour la 
fixation des salaires une inégalité en rapport avec 
celle des travaux et des aptitudes. Elles imposent 
la prévoyance aux associés et créent le capital 
des entreprises , au moyen de prélèvements opé- 
rés ou sur les bénéfices , ou sur les salaires. Elles 
soustraieiit les gérants aux caprices et aux in- 
tngues des associés, en donnant une longue durée 
à leur mandat , et en soumettant les cas de révo-r 
cation à l'arbitrage des conseils de prud'hommes, 
c'est-à-dire d'autorités choisies en dehors des 
communautés. Après avoir éliminé toutes les in- 
dividualités qui tendaient aies troubler, la plu- 
part des associations , par crainte du désordre , 
vont jusqu'à interdire presque absolument les 
nouvelles admissions. Pour combler les vides 
laissés par la mort ou par la retraite volontaire 
des associés, elles s'adjoignent, comme je l'ai 
dit (§43), des auxiliaires salariés, qui ne parti- 
cipent ni aux charges ni aux avantages de la com- 
munauté. Enfin, pour conjurer la désertion des 
associés auxquels les retenues forcées ont con- 
stitué un capital , elles en confisquent une partie 

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2«î CHAPITRE V — ; L'ASSOCIATION 

notable, ordinairement 30 pour 100, au profit de 
la communauté , et elles ne rendent le reste que 
par petites annuités réparties sur une période qui 
est rarement inférieure à dix années. 

En résumé , les communautés de 1848 ne se 
perpétuent qu'en adoptant autant que possible 
les deux caractères essentiels à toute organisa- 
tion stable du travail : en restreignant à certaines 
individualités choisies le principe d'association 
et l'action directrice; en exigeant formellement 
des associés les habitudes qui font prospérer 
toute agrégation, l'épargne, la permanence des 
engagements et l'obéissance. 

Les communautés de 1848 sont ainsi revenues , 
par une voie détournée, aux principes révélés 
depuis longtemps par l'histoire et par la pratique 
^des sociétés prospères. Nous ne devons point 
regretter le temps et l'argent absorbés par ces 
essais ; mais nous aurions pu arriver plus directe- 
ment aux réformes dont tous les hommes éclai- 
rés sentent le besoin. Il eût été, en effet, plus ju- 
dicieux de convier, d'une part les ouvriers à 
pratiquer ces principes , de l'autre les chefs d'in- 
dustrie à rétablir les anciennes habitudes de so- 
lidarité et de patronage (§50). 

Cependant ces tentatives ne seront point , dans 
l'histoire de la réforme , un incident infructueux. 
Les associations ouvrières offrent, en certains 
cas , des chances de durée , et elles fournissent 

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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTÉS 263 

par conséquent aux amis de la science sociale 
des enseignements utiles. Elles assurent, en outre, 
aux associés animés de l'antagonisme social de 
notre lemps, des satisfactions qu'ils ne trouve- 
raient pas dans le régime ordinaire. Elles n'ont 
qu'un caractère exceptionnel, puisqu'elles ne con- 
viennent, ni aux masses dépourvues des qualités 
morales nécessaires à toute action collective , ni 
aux individualités éminentes qui peuvent pro- 
spérer par leurs propres efforts. Elles répondent 
seulement aux propensions de cette catégorie 
restreinte d'ouvriers qui, par l'élévation de leurs 
sentiments , se prêtent à toutes les exigences du 
travail en commun, sans avoir les ressources , les 
talents ou l'initiative nécessaires pour réussir 
sous le régime du libre arbitre^ 

Les communautés de travailleurs pourraient 
utilement se multiplier encore, parce que cer- 
tains ouvriers possèdent déjà ces qualités, ou 
sont disposés à les acquérir par la pratique même 
de l'association. Mais, alors même qu'elles de- 
vraient rester stationnaires, ces entreprises pour- 
ront toujours être citées comme une des plus 
honorables manifestations de la réforme du 
XIX® siècle. Les classes dirigeantes ont intérêt 
à les propager partout où les révolutions et la 
corruption des mœurs portent les ouvriers à 
supporter impatiemment l'autorité des patrons. 
En effet , les ouvriers , abusés sur les prétendus 

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264 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

avantages de la communauté, constateront par 
leur propre expérience qu'on les engage dans 
une voie qui ^convient seulement à quelques- 
uns ; que les masses ne trouveraient pas dans ce 
régime une meilleure condition , et que les indi- 
vidualités habiles n'y auraient plus le moyen de 
s'élever dans la hiérarchie sociale. 

Quelques personnes paraissent craindre que 
l'entraïneiSient actuel des ouvriers de l'Occident 
vers l'association ne contrarie le développement 
normal qui, chez les peuples libres et prospères , 
se fonde de plus en plus sur la propi^élé^ indivi- 
duelle. Cette crainte ne sera point justifiée par 
les faits. L'entraînement cessera dès que l'har- 
monie sociale sera rétablie; et, tant que L'anta- 
gonisme actuel subsistera, le besoin factice de 
l'association ne sera que trop tempéré par la 
nature des hommes. Les sentiments qui faisaient 
prospérer les communautés de l'ancien régime 
ne sont pas moins nécessaires aux communautés 
nouvelles qui tendraient à se former; mais ils de- 
viennent rares au milieu du désordre présent des 
esprits. C'est ainsi que le respect de l'autorité im- 
posé autrefois à chacun, sous l'influence de la Cou- 
tume et des pouvoirs constitués, se détruit de plus 
en plus dans les cœurs par la rupture des liens 
sociaux et par les exagérations de l'individualisme. 

Plusieurs motifs ont donné et conserveront aux 



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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTES 265 

sociétés par actions , le succès que ne peuvent 
obtenir les communautés de travailleurs. 

En premier lieu, les sociétés par actions, com- 
posées de capitalistes qui sont, par rapport à 
leurs ouvriers, de véritables chefs d'industrie, 
sont moins soumises que ces communautés aux 
dissensions intestines. Habitués à diriger pour 
leur propre compte des entreprises commer- 
ciales et industrielles , ou tout au moins à admi- 
nistrer leurs revenus, les associés sont plus aptes 
que de simples salariés à choisir les gérants de la 
communauté , et à participer, dans une certaine 
mesure, à la gestion. Ils se laissent moins éga- / 
rer par le découragement ou par des espérances 
exagérées. Enfin, ayant en dehors de ces sociétés 
beaucoup d'intérêts et de relations, ils laissent 
plus de liberté aux gérants de l'administration 
commune : ils cèdent moins souvent à des senti- , 
ments de rivalité, et ils sont moins enclins à trou- 
bler l'entreprise par leurs intrigues ou par leurs 
passions. 

En second lieu , les sociétés par actions sont 
réellement indispensables aux peuples modernes 
dans deux cas principaux : lorsque l'entreprise, 
ayant par exemple pour objet un chemin de fer 
ou une banque, exige un capital considérable 
que ne pourrait réunir un seul chef de famille ; 
lorsque le succès de l'industrie, ainsi qu'il ar- 
rive pour les exploitations de mines métalliques 

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268 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

(§ 36), dépend de certaines éventualités qui ne 
sauraient être modifiées par aucune sagesse hu- 
maine, et qui font surgir, d'une somme donnée 
d'intelligence et de travail , une richesse inespé- 
rée ou une ruine irrémédiable. Ces deux genres 
d'entreprises, dans lesquelles l'association est 
commandée par la nécessité ou par la prudence , 
se propageront beaucoup à l'avenir parmi toutes 
les nations occupant un vaste territoire , sans 
qu'on puisse attribuer ce résultat à la supério- 
rité intrinsèque du principe. Malgré ses imper- 
fections organiques, la communauté triomphe 
dans ces cas spéciaux, parce qu'elle se trouve 
soustraite à la concurrence des entreprises indi- 
viduelles, qui ailleurs est irrésistible. 

Enfin l'utilité des sociétés par actions se recon- 
naît encore à ce symptôme qu'elles remplacent 
souvent, dans une nation prospère, les commu- 
nautés de travailleurs. Il est, en effet, dans la na- 
ture des choses que l'association des capitaux 
se substitue à celle des hommes, à mesure que les 
plus jeunes chefs ^e^^eriage, réclamant une si- 
tuation indépendante , prennent la place précé- 
demment occupée par les anciennes autorités 
patriarcales (§ 24) ; à mesure, en un mot, que les 
individus deviennent plus capables de comman- 
der et moins enclins à obéir. 

D'un autre côté, les mêmes changements con- 
tinuant à s'accomplir au milieu de populations 

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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTES 267 

chez lesquelles rien n'eiilirave Faccumulation des 
capitaux et le développement des aptitudes , il se 
produit avec le temps une nouvelle transforma- 
tion, et certaines sociétés par actions doivent à 
leur tour céder la place aux entreprises indivi- 
duelles. Des familles-souches, élevées aune haute 
fortune par les travaux, les épargnes et les vertus 
de plusieurs générations , peuvent alors aborder 
directement, à leur propre compte, les entre- 
prises qui, sous les régimes antérieurs , n'étaient 
accessibles qu'aux communautés. 

Tel est l'ordre des choses qui s'établit de plus 
en plus en Angleterre , sous l'influence combinée 
des bonnes mœurs et de la liberté. Les sociétés 
par actions qui , au commencement de ce siècle , 
s'appliquaient fréquemment aux industries usuel- 
les, telles que le traitement des minerais métal- 
liques ou l'élaboration des métaux , des bois , des 
cuirs et des matières textiles, ont été progressive- 
ment détruites par la concurrence des familles , 
et, pour ces spécialités, elles ne se présentent plus 
guère dans l'organisation britannique qu'à l'état 
d'exception. La même révolution s'accomplit 
maintenant, avec des circonstances décrites ail- 
leurs en détail , dans les curieuses communautés 
de fondeurs des hautes vallées bergamasques ^ 

Cette transformation est moins avancée chez 

* Les Ouvriers européens , p. 133. 

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268 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

nous. Beaucoup d'industries accessibles aux fa- 
milles sont encore exploitées par des sociétés 
d'actionnaires. On voit même, contrairement à 
ce qui a eu lieu en Angleterre, des pères de fa- 
mille aliéner, au profit de ces sociétés, des indus- 
tries patrimoniales. Ce mouvement rétrograde 
de la civilisation est provoqué en partie par nos 
révolutions politiques, qui introduisent, dans 
toutes les branches d'industrie ou de commerce, 
des éventualités redoutables que les Anglais n'ont 
guère à conjurer que pour l'exploitation des mi- 
nes métalliques. Il faut surtout y voir une des 
conséquences les plus funestes de notre régime 
de succession. L'expérience apprend que les en- 
treprises industrielles ne résistent pas plus de 
deux générations aux partages qui suivent la mort 
des chefs de maison. Un homme prévoyant ne 
peut donc rendre son œuvre perpétuelle qu'en la 
cédant à des actionnaires. Nos descendants, lors- 
qu'ils seront revenus en cette matière à la con- 
naissance des vrais principes, trouveront dans 
l'histoire de cette époque un sujet d'étonnement. 
Ils auront peine à comprendre que, pendant près 
d'un siècle, notre loi civile ait refusé à la plus 
légitime, à la plus bienfaisante des associations , 
à la famille, la continuité qu'elle accordait à des 
associations factices et souvent immorales. 
\ Plusieurs sociétés par actions ayant pour objet 
les banques, les mines et les entreprises de 

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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTÉS 269 

transport, sont parfois administrées avec habi- 
leté , et elles jouissent sous ce rapport d'une juste 
considération. Elles doivent habituellement ce 
succès à deux causes. En raison de leur impor- 
tance, elles se présentent par beaucoup de points 
au contrôle des actionnaires ; et elles se trouvent 
préservées par là des abus propres aux petites 
entreprises. Elles donnent à leurs gérants des si- 
tuations plus lucratives et plus douces que celles 
des industries privées; en sorte qu'elles peu- 
vent les choisir parmi les hommes les plus émi- 
nents. Cependant ces hommes ont presque tou- 
jours acquis leur expérience et leur renommée 
à la salutaire école du travail individuel ; c'est 
donc à celui-ci qu'il faut attribuer en grande 
partie les meilleurs résultats du régime collectif. 

Ces sociétés exceptionnelles ne sauraient tou- 
tefois se garantir complètement des vices inhé- 
rents au principe même de la communauté. Ces 
vices pèsent lourç^emj^t ^ur les entreprises qui 
tiennent mal à propos la place de l'industrie pri- 
vée. Ils sont plus redi)ùtables encore pour celles 
qui ne doivent leur existence qu'aux désordres de 
notre organisation sociale./ 

Le sentiment fécond qui porte une famille à 
s'identifier avec son entreprise, à restreindre ses 
jouissances personnelles et à capitaliser par l'é- 
pargne ses bénéfices , en vue d'étendre ses opé- 
rations ou de s'élever dans la hiérarchie sociale, 

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270 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

n'a aucune prise sur une compagnie d'action- 
naires. Ceux-ci, préoccupés de leurs propres 
affaires, renoncent volontiers à l'influence que 
leur donnerait la direction de la communauté. 
Ils s'effacent saiis regret devant les gérants , mais 
n'en tiennent que plus à la seule satisfaction 
qu'ils aient en vue : il? veulent, à tout prix, 
obtenir de leur mise le produit le plus élevé. Ils 
exigent, en conséquence, que les bénéfices soient 
inTêgralement partagés. Ceux, qui sont pénétrés 
de l'esprit d'épargne, entendent l'exercer exclu- 
sivement dans le cercle de leurs intérêts person- 
nels, en s'aidant de toutes les ressources qu'ils 
peuvent tirer de leurs capitaux. Ce partage inté- 
gral des bénéfices sera toujours, pour les socié- 
tés d'actionnaires, une cause irrémédiable d'in- 
fériorité. 

Même lorsqu'elles disposent des gérants les 
plus habiles qu'ait pu former l'industrie privée , 
les sociétés par actions offrent rarement l'harmo- 
nie qui ne peut guère provenir que de l'unité de 
direction. Souvent le mal vient des assemblées 
d'actionnaires et des conseils chargés d'exercer 
les contrôles. Ces pouvoirs se tiennent rarement 
dans un juste milieu entre l'insouciance (|ui pro- 
voque l'abus dans la gestion, et l'empiétement 
qui y détruit l'autorité. De là, des fraudes ou des 
dissensions qui ruinent trop souvent les entre- 
prises les mieux conçues. 

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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTES 271 

Mais, ainsi que je Tai déjà fait remarquer, le 
principal vice des sociétés par actions, comme 
de toute communauté vouée aux arts usuels, est 
l'indolence ou Timprobité de la gestion. Aucune 
influence ne saurait communiquer aux gérants 
d'intérêts collectifs l'énergie que donnent au père 
de famille, travaillant pour son propre compte, le 
sentiment de sa responsabilité et l'aCTection qu'il 
porte à sa femme et à ses enfants. Bien rarement 
on voit ces gérants consacrer au travail tout leur 
temps et toutes leurs pensées. On les voit encore 
moins conjurer par des efforts extraordinaires 
l'effet de crises imprévues. Us savent, en effet, 
que cette vie de dévouement leur assurerait à 
peine uiî supplément de bien-être , et que leurs 
efforts profiteraient presque exclusivement à des 
actionnaires inattentifs ou ingrats. Placé en pré- 
sence d'une industrie accessible à une famille, 
tout homme habile et laborieux aimera mieux 
l'exploiter à son propre compte que se mettre au 
service d'une société d'actionnaires. C'est ainsi 
que, dans un ordre social exempt de privilèges 
et de règlements restrictifs , le travail individuel 
tend de plus en plus à se substituer au travail col- 
lectif. 

Un autre vice habituel des sociétés par actions 
est la multiplication inutile du personnel diri- 
geant. Gomme chacun peut le constater, beau- 
coup d'hommes influents se sont créé, aux dé- 

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272 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION . . 

pens des associés, de véritables prébendes qui 
déjà ne sont pas mieux justifiées que ne Tétaient 
en 1789, après un siècle de décadence, celles de 
l'ancien régime. ^^_.^ i^ 

On s'est donc complètement mépris en pré- 
sentant les sociétés par actions comme le type 
d'une organisation générale qui remplacerait les 
industries de famille, systématiquement désorga- 
nisées par notre régime de succession. Le mouve- 
ment imprimé en ce sens par la loi civile, et plus 
directement par l'institution des sociétés ano- 
nymes, est, dans la plupart des cas, instable et 
rétrograde. Un plus grand développement de ces 
sociétés tarirait même bientôt les sources de pro- 
spérité que plusieurs d'entre elles ont trouvées ,t 
dans l'intervention d'hommes éminents , formée 
préalablement à l'école de l'intérêt privé et de la 
responsabilité personnelle. ^Ëk* pratique de ce ré- 
gime amènerait d'ailleurs avec le temps la cor- 
ruption que n'a pu éviter jusqu'à présent aucune 
agrégation humaine fondée sur un principe autre 
que celui de la famille. En confiant la plupart 
des intérêts commerciaux à des gérants et à des 
employés, on propagerait sans cesse les habi- 
tudes d'improbité et d'indolence y au détriment 
des sentiments d'honneur et de devoir. 

Les sociétés par actions ne sont donc point 
appelées , dans une bonne organisation sociale, 
à envahir tout le champ du travail. Elles doivent 

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S$ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTES 273 

y rester à Petat d'exception ; et, sous ce rapport, 
on peut les assimiler aux grandes villes, éparses 
sur le territoire. Celles-ci, en effet, ne conservent 
leur bienfaisante influence que si, se présentant 
de 'loin en loin, au milieu de populations sou- 
mises aux salutaires influences de l'agriculture 
(§34), elles peuvent y recruter incessamment 

un personneFïnoral et énergique. 

L'impuissance habituelle de la communauté 
appliquée au commerce et à l'industrie , révèle 
assez l'erreur de ceux qui espèrent y trouver la 
guénson' des maux de notre amculture. Selon 
l'opinion des partisans exagères de ce principe, 
l'État devrait remédier aux inconvénients qu'of- 
frent nos villages à banlieue morcelée (§ 34) , en 
les faisant exploiter en communauté par d'habiles ^ T^' 
ingénieurs éleves^ans les écoles publiques. Après 
s'être empfô^^é à détruire les domaines' agglo- 
mérés que les familles conservent partout où 
règne la Liberté testamentaire, la loi civile et les 
pouvoirs publics comprimeraient dorénavant en 
sens inverse les volontés individuelles, et ils 
grouperaient d'innombrables parcelles en grands 
ateliers. Les inconvénients actuels du morcelle- ' 
ment seraient évités sous un régime qui sub- 
stituerait l'unité d'action à l'éparpillement des 
efforts, l'harmonie à l'antagonisme, la science à 
la routine , des actionnaires enrichis par l'asso- 
ciation à des propriétaires pauvres et impuis- 

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274 CHAPITRE V — L'ASî 



sants. Cette perspective doit sourire à ceux qui 
voient dans le Partage forcé un principe im- 
muable ; mais on chercherait en vain dans toute 
l'Europe une commune rurale ayant adopté ce 
régime. Si la communauté appli^uéje aux jndas- 
tries manufacturières qui s'y prétérit lé mieux 
échoue presque toujours, que peut-on en atten- 
dre pour Tagriculture 5 qui a été, de tout temps 
et dans toutes les civilisations, l'aliment par ex- 
cellence du travail individuel? C'est sur ce point 
peut-être que mon enquête a été dirigée de la 
manière la plus soutenue (§ 8) ; et je n'hésite pas à 
affirmer que l'extension de ce régime aux petites 
propriétés de paysans ferait perdre aux popu- 
lations rurales tout sentiment de libre sgrbitre , 
et frapperait les nations d'un abaissânenT sans 
exemple. 

En résumé, la France se mettrait en contradic- 
tion avec la pratique des peuples les plus pro- 
spères , si elle continuait à favoriser les sociétés 
par actions , au détriment deg industries de fa- 
mille. La loi doit même se mettre err garde contre 
ces sociétés, non -seulement, comme on a dû le 
faire récemment, pour réprimer les actes bles- 
sant la probité , mais encore pour leur interoire ' 
certaines entreprises contraires à l'intérêt gé- 
néral. Ainsi, dans le cas otf on accorderait doré- 
navant toute liberté aux personnes exploitant à 

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J./ 



§ 46. — LE VRAI ROLE.BES CORPORATIONS 275 

titre individuel les gîtes carbonifères (§ 36), il 
conviendrait de conserver au moins un régime 
d'autorisation préalable pour les sociétés par ac- 
tions qui se livreraient à cette même industrie. 
L'expérience nous a appris, en effet, que dans 
les districts carbonifères où les exploitations de 
famille ne sont point solidement établies, ces so- 
ciétés ont le pouvoir d'organiser des monopoles 
fort oner^x pour le public. 



§ 46 

LE YRAI RÔLE DES CORPORATIONS EST DE COMPLÉTER L'ACTIVITÉ 
INDIVIDUELLE, SANS JAMAIS L'AMOINDRIR 

Il en est des corporations comme des commu- 
nautés : elles se montrent de plus en plus infé- 
rieures à la famille, à mesure que les nations 
se perfectionnent. Elles sont décidémèiitlfîui- / 
sibles, lorsqu'elles prétendent envahir le champ 
de l'activité individuelle. Elles deviennent into- 
lérables lorsque, pénétrg^s de l'esprit de l'ancien 
régime, elles demandeiîTR 



nFRnfluence aux privi- 
lèges et aux règlements restrictifs. 

Cependant les transformations sociales font 
naître journellement des besoins nouveaux aux- 
quels on ne peut pourvoir qu'à l'aide de corpora- 
tions : les uns sont le symptôme d'une décadence 
qu'il feiut réprimer par un effort temporaire ; les 



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27« CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

^•autres, au contraire, accusent un progrès que 
"V doit féconder une institution permanente. Un 
/examen rapide des principales spécialités aux- 
quelles s'appliquent les corporations, signalera 
celles qui, correspondant à un état de choses 
progressif ou rétrograde , doivent être durables 
ou éphémères. 
L'une des nécessités de toute organisation so- 
. ciale est de secourir ceux qui ne peuvent pour- 
/ voir eux-mêmes aux besoins de leur famille, et 
surtout d'empêcher que certaines classes de la 
population ne vivent dans un état habituel de 
pauvreté. Ce problème est souvent résolu, dans 
l'orient de l'Europe, par le régime des engage- 
ments forcés, et, en Occident, par le maintien 
des engagements volontaires permanents ^ Cha- 
cun trouve le bien-être danjSj'organisation de la 
famille et dans les bons rapports de l'ouvrier et 
du patron. Lorsque les mœurs s'altèrent, lorsque 
la prévoyance ne préside plus à la conclusion des 
mariages, lorsque les ouvriers perdent le respect 
et les maîtres l'esprit de patronage, lorsque enfin 
< la liberté civile permet les écarts du vice et de 
' l'imprévoyance, chaque famille dirigeante n'a ni 
la volonté ni le pouvoir de maintenir l'ordre dans 
le cercle de son influence. Il faut alors que celles 

i Définition des ouvriers et des rapports qui les lient, dans les 
diverses organisations sociales de l'Europe , aux maîtres , aux com- 
munautés et aux corporations. ( Les Ouvriers européens, p. 16 et 17.) 

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V 



§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 277 

de ces familles qui ont conservé le sentiment du 
devoir, s'associent pour agir en commun. Telle 
est l'origine de deux catégories de corporations 
ayant pour objet, la première de pallier les maux 
de la pauvreté, la seconde d'en détruire le germe. 

Les corporations chargées de l'assistance des 
pauvres offrent une extrême diversité. Dans la 
majeure partie de l'Occident, elles sont purement 
volontaires. En Angleterre et dans plusieurs 
États allemands, elles sont constituées par la loi 
ou la Coutume. Tantôt, comme je l'indiquerai 
plus loin, elles se composent exclusivement de 
religieux ; tantôt elles n'associent guère que des 
laïques. Les unes réunissent les deux sexes ; les 
autres se composent exclusivement d'hommes ou 
de femmes. Quelques-unes se constituent seu- 
lement en vue d'un résultat à obtenir, et n'ont 
qu'une existence de courte durée. La plupart n'a- 
perçoivent point de limite prochaine à leur acti- 
vité. Il en est même, et c'est le cas habituel des 
hQ gitau x et des hospices, dont la perpétuité est 
assurée par des dotations et notamment par la 
possession de biens en mainmorte. Ces innom- 
brables corporations réunissent pour la plupart 
des personnes qui appartiennent aux classes su- 
périeures et qui se dévouent au soulagement des 
classes souffrantes. D'autres se composent seule- 
ment de personnes exposées elles-mêmes aux 
II 8* 

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278 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

atteintes de la pauvreté. Enfin, certaines corpo- 
rations, plus ou moins inspirées par une pensée 
morale ou philanthropique, se proposent en outre 
de faire un emploi fructueux de capitaux : tel est 
le cas, par exemple, des sociétés d'assurances 
sur la vie, qui adoucissent les maux dérivant de la 
mort prématurée des chefs de famille, et qui for- 
ment une transition entre les corporations et les 
communautés. 

Ces corporations offrent, dans leur objet même, 
encore plus de variété que dans le principe de 
leur organisation. Elles s'appli^ent avec un 
infatigable esprit .d'invention à soulager tous les 
maux qui peuvent frapper les existences , depuis 
la naissance jusqu'à la mort. Elles dispensent les 
mères de famille de.s soins réclamés par les jeunes 
enfants ; elles pfeurvoient à l'instruction primaire 
et à l'apprentissage des professions ; elles pré- 
sident à la conclusion des mariages et au service < 
des sépultures ; elles assurent à ceux qui sont dé- 
pourvus la nourriture de l'âme et du corps ; elles 
remédient à toutes les imperfections physiques ; 
enfin elles combattent par une multitude de com- 
binaisons les divers désordres résultant du vice et 
de l'imprévoyance. 

Ces innombrables entreprises fonctionnent sous 
nos yeux. Elles sont décrites par une littérature 
spéciale ; il serait donc superflu d'en donner ici 
une énumération plus détaillée. Je me bornerai 

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§ 46. — I^E VRAI ROLE DES CORPORATIONS 279 

a résumer les appréciations qui me sont suggérées ^^^ 
par l'étude de ces institutions et par la fréquen- 
tation des personnes qui y dévouent leur temps 
et leur fortune. 

Aucune théorie ne saurait justifier l'abandon 
de ceux qui souffrent. Toute conception tendant 
à provoquer T avènement d'un meilleur ordre de 
choses et conseillant à une nation de rester im- 
passible devant les maux actuels , frapperait les 
classes supérieures d'une véritable déchéance ^^1 
morale. Au risque de compromettre l'avenir et 
, . à défaut de meilleures combinaisons , il faut d'a- 

/.*\>bord panser les plaies sociales avec les moyens 

^'^ yqu'on a sous la main. Quelles que soient les con- 
' séquences de ce premier mouvement, il faut bé-^^ 
nir les personnes biellîaïsantés qui se plaisent W^^ 
à Y céder. Mais s'il est inhumain de oïsserter en S^ 
présence de misères à secourir , il importe que la ^' 
pratique de l'assistance ne donne pas le changes^ 
à l'opinion publique. Ceux qui dirigent le mou- 
vement social ne doivent pas perdre de vue que 
les corporations vouées au soulagement des mal- 
heureux ne sont pas complètement bienfaisantes; 
que plusieurs d'entre elles viennent même ag- 
graver le mal , en donnant à la pauvreté un carac- 

y/ tère endémique , et en masquant les vraies con- 

^ / ditions de la réforme. 

Il est aisé. de comprendre, en effet, qu'une 
corporation étrangère aux idées et aux intérêts 

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280 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

des familles à secourir, ne peut produire autant de 
bien qu'un patron exerçant la charité privée , en 
faveur des familles attachées à sa maison et sou- 
mises, comme lui, à la coutume des ateliers (§ 50). 
Le pauvre n'a aucun moyen d'acquitter par son 
respect , par son dévouement ou par des services 
personnels la dette qu'il a contractée envers des 

y bienfaiteurs collectifs ou anonymes. Le sentiment 
^e son impuissance lui inflige une humiliation 
dont la résignation chrétienne ne triomphe pas 
facilement. C'est ainsi que se brise, entre les 
riches et les pauvres , le lien moral qui devrait 
être le principal bienfait de la charité. 

Le riche, de son côté, n'est plus attiré vers le 
pauvre par les sentiments d'affection qui se créent 
spontanément parmi les générations successives 
de maîtres et de serviteurs dont tous les membres 
naissent, vivent et meurent dans le contact le 
plus intime. Il quitte avec peine les jouissances 

i^^' du luxe qui l'entoure pour le triste spectacle du 
/dénûment. Celui même qui s'impose ce devoir est 
inhabile à le remplir dans toute son étendue ; car, 
en présence de personnes inconnues, il ne sau- , . 
rait trouver les paroles qui centupïenîen pareil 
cas le prix du bienfait. Les personnes vouées aux ^. 
services d'assistance constatent bientôt l'impuis-'^ 
sance de cette intervention , et les plus dévouées, 
renonçant à intervenir personnellement, se bor- 
nent à payer de leur bourse. 



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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATlOxXS 281. , 

Rarement, d'ailleurs , les corporatipas laissent ^^ 
l'esprit de charité se développer librement j. l'élan *^^ 
individuel y est presque toujours coâîî)fîmé par 
des règlements qui atteignent le but matériel sans 
créer la solidarité morale. Le mal augmente lors- 
que , devenant plus riches , elles recourent à Vin- 
tervention de forictïorïnaires salariés. Ceux-ci, 
en effet, tombent trop souvent dans l'indolence, 
la dureté et la corruption , vices habituels des 
organisations administratives (§ 63 ). Dans ce cas, 
ils font naître chez les pauvres des sentiments de 
haine qui contrastent d'une manière regrettable 
avec l'esprit de l'institution. Alors même qu'elles 
échappent à ces vices , les grandes corporations 
qui gèrent par exemple les hôpitaux, les hospices 
et les maisons de travail absorbent improductive- 
ment une partie des ressources qui devraient être 
affectées au soulagement des pauvres. 

Les corporations qui évitent les inconvénients 
inséparables de l'intervention des fonctionnaires, 
et qui imposent à leurs membres les plus dévoués 
le travail personnel de l'assistance, donnent habi- 
tuellement contre un autre écueil. Ce service exio-e 
beaucoup de temps et de sollicitude ; il offre aux 
âmes d'élite un charme particulier; comme toute 
autre occupation régulière, il devient à la longue 
une sorte de besoin ; enfin , il confère' justement 
à ceux qui le remplissent la considération pu- 
blique , et souvent même il devient un titre aux 

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282 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

honneurs de la cité , de la province et de l'État. 
Au milieu des sociétés désolées par le paupé- 
risme, ces mobiles tendent à constituer une classe 
qui forme de l'assistance publique son unique 
spécialité; qui, sans être oisive, reste étrangère 
à tout travail productif; qui enfin perd, dans 
une certaine mesure, le sentiment des besoins et 
des rapports essentiels à une bonne constitution 
sociale. Assurément , cette classe utile et res- 
pectable est loin de trouver satisfaction à la vue 
des misères d' autrui; mais elle touche le mal 
avec quiétude. Elle vise plus à le pallier qu'à 
le guérir , et parfois même elle perd toute apti- 
tude à chercher le mieux. D'un autre côté, les 
gens qui peuvent compter sur ces secours pé- 
riodiques se dispensent peu à peu des efforts 
qu'ils devraient faire pour échapper au dénû- 
ment. 

Ces propensions, en se faisant jour librement 
parmi les corporations d'assistance publique, 
étendent sans cesse le domaine de la pauvreté; 
tandis que, sous le régime de la charité indi- 
viduelle, elles sont balancées par la nécessité 
où se trouvent les donateurs de restreindre dans 
de justes limites les charges de l'assistance. 

En résumé, les inconvénients de cette pre- 
mière catégorie de corporations s'exagèrent tou- 
jours par l'intervention de l'État, de fonction- 
naires salariés et de personnes sans liaison 

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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 2»3 

habituelle avec les familles assistées. Us se ré- 
duisent d'autant plus que l'organisation sociale 
prend mieux le caractère du patronage , et que 
les secours sont distribués en plus grande par- 
tie par ceux mêmes qui en font personnelle- 
ment les frais. Cependant on n'échappera jamais 
complètement , en cette matière , aux vices de la 
corporation. Le vrai principe sera toujours de 
substituer à la charité administrative, exercée 
par des fonctionnaires envers des inconnus, la 
charité privée exercée à titre individuel envers 
des collaborateurs ou des clients. 

Il en est autrement de la seconde catégorie de 
coiT)orations, de celles qui s'appliquent à détruire 
le germe de la pauvreté. Tendant toutes à dé- 
velopper les bonnes mœurs et la prévoyance , ou, 
en termes plus précis, le goût de l'épargne et de 
la propriété individuelle , elles ne sont jamais 
nuisibles. Elles ne deviendraient inutiles que 
dans le cas où les populations seraient élevées à 
la perfection morale. Les unes, agissant indirec- 
tement par la persuasion, combattent l'ivrognerie, 
le concubinage et les autres vices qui retiennent 
les masses dans une situation précaire. D'autres, 
touchant de plus près au but, favorisent le place- 
ment et la fructification des épargnes. Enfin les 
plus fécondes, stimulant un des plus vifs instincts 
de l'humanité, font naître chez les individus le 

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284 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

désir de posséder rhabitation de famille , avec ou 
sans dépendances agricoles. 

Parmi les corporations qui se rattachent à ce 
dernier principe , on peut citer avec éloge la cor- 
poration des mines du Hartz , la société des Cités 
ouvrières de Mulhouse , et surtout les Land-So- 
cieties de l'Angleterre. On ne saurait trop louer 
celles qui , restant étrangères à tout intérêt de 
spéculation et à tout antagonisme politique , ac- 
quièrent de vastes terrains à proximité des agglo- 
mérations urbaines ou manufacturières , pour les 
répartir par lots entre les familles laborieuses 
qui consentent à s'imposer les privations de l'é- 
pargne. Plusieurs centaines de corporations pra- 
tiquent dans la Grande-Bretagne ce principe, 
qui parait n'être encore suivi en France que 
dans la seule ville de Mulhouse (§25). Le re- 
lâchement des mœurs privées et des liens sociaux 
donne aujourd'hui aux corporations de ce genre 
une opportunité toute spéciale. Les gens de bien, 
qui sont prêts à se dévouer à la réforme sociale de 
notre pays , ne peuvent faire une appUcation plus 
utile de l'esprit d'association. 

La troisième catégorie de corporations a pour 
objet d'assister les familles peu aisées, dans cer- 
tains cas spéciaux et accidentels où elles seraient 
atteintes par la pauvreté. Ces corporations grou- 
pent, non plus des bienfaiteurs , mais les assistés 

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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 285 

eux-mêmes , qui se secourent mutuellement à 
Taide d'un fonds constitua à cet effet. Quelques 
corporations subventionnées par des patrons as- 
sociés ont en partie le caractère des sociétés de 
bienfaisance. Ordinairement, et surtout en Angle- 
terre, le fonds de secours est constitué en entier 
par les associés , qui en profitent. En France , on 
donne à leurs nombreuses variétés la dénomina- 
tion générale de sociétés de secours mutuels. Leur 
destination presque unique est d'assurer la sub- 
sistance de chaque associé en cas de maladie , et 
de pourvoir aux frais de ses funérailles. Elles se 
comptent aujourd'hui par milliers dans chaque 
région manufacturière de l'Occident. Elles y 
rendront de véritables services , aussi longtemps 
que durera le régime de l'indépendance absolue 
du patron et de l'ouvrier. 

Suivant une opinion fort répandue , ce régime 
envahira de plus en plus les régimes du travail , 
et les cas nombreux de patronage qu'on observe 
encore sont les derniers vestiges d'un ordre de 
choses qui ne saurait se perpétuer. Beaucoup de 
personnes se trouvent donc disposées à voir dans 
les sociétés de secours mutuels les germes d'une 
nouvelle organisation sociale. A leur point de vue, 
ces sociétés concilieraient la sécurité des familles 
avec la fécondité du travail individuel. Elles ne 
feraient d'ailleurs qu'appliquer aux besoins de 
notre époque un des principes fondamentaux des 

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286 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION f 

anciennes corporations d'arts et métiers. Je ne 
vois pas cependant que Tétude du passé et du 
présent justifie cette assimilation et confirme les 
espérances qu'on en déduit pour l'avenir. 

Ainsi que je l'indiquerai plus loin , la sécurité 
des existences individuelles dans les anciennes 
corporations professionnelles se fondait, non, 
comme on le répète journellement, sur la mutua- 
lité, mais sur le monopole. Les charges de cette 
isécurité pesaient , non sur les membres des cor- 
porations, mais sur le public qui achetait les pro- 
duits de leurs ateliers. 

Quant au présent, les sociétés de secours mu- 
tuels apportent assurément un palliatif à cer- 
tains maux ; mais elles ne tarissent pas les sour- 
ces du paupérisme. On peut même constater que 
la multiplication de ces sociétés est un des sym- 
ptômes les plus sûrs de l'accroissement du mal. 
Leur impuissance à cet égard est véritablement 
organique; et l'on s'explique pourquoi elles ne 
peuvent s'élever au-dessus du rôle modeste 
qu'elles remplissent. Les principales sources de 
la misère, notamment l'intempérance et les autres 
vices de la jeunesse et de l'âge mûr , la vieillesse 
et les infirmités prématurées , les chômages , les 
désordres atmosphériques , les épidémies et les 
autres calamités pubUques ou privées , ne seront 
jamais palliées par la mutualité. 

Pour atteindre ce but, les populations impré- 

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15 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 287 

voyantes devraient se soumettre, dès le plus 
jeune âge, à une discipline et à des privations qui, 
jusqu'à ce jour, n'ont été imposées que par le ré- 
gime patriarcal*, ou parles coutumes de paysans 
propriétaires ^. Or, peut-on supposer que les jeu- 
nes générations des villes manufacturières, aban- 
données aujourd'hui sansIG^ëin, dès Tâge de seize 
ans*, aux appétits les plu? grossiers,, renonceront 
spontanément à leur impi'évoyan^e liberté ? 

C'est en vain que de faux amis font entrevoir 
aux classes ouvrières la possibilité de s'élever sans 
l'appui des classes dirigeantes , et en prenant de- 
vant celles-ci une situation analogue à celle que la 
bourgeoisie sut conquérir, dans l'ancien régime, 
devant la noblesse. Il y a sous ce rapport, entre les 
anciens bourgeois et les ouvriers de tous les temps, 
une différence presque ablolue. Les individua- 
lités éminentes de la bourgeoisie conquéraient 
difficilement, parmi les nobles, une situation en 
rapport avec leurs vertus et leurs talents; en sorte 
que ces qualités s'employaient forcément à déve- 
lopper la richesse, l'illustration , et, en général, 
l'influence sociale de cette classe. Les ouvriers 
éminents, au contraire, ont toujours pu s'élever, 
sans entrave créée par la loi ou la Coutume , aux 
premiers rangs de la bourgeoisie : dès lors la 

2 Les Ouvriers européens, p. 61. :^:::^ 3 L'Organisation de la fa- 
mille, livre II. ^= i Les Ouvriers européens, p. 20; p. 146 et 147; 
P.2e0et26i. 

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288 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

classe ouvrière , par la nature même des hommes 
et des choses , ne retient guère que les individua- 
lités dépourvues des qualités qui assurent les lé- 
gitimes succès ^ Il ne résulte pas de là que la 
classe ouvrière doive rester dans la déplorable 
condition où elle est tombée depuis la révolution 
dans plusieurs agglomérations urbaines ou manu- 
facturières ^ Il lui serait facile de revenir au ni- 
veau qu'elle a conservé dans plusieurs localités 
de rOccident; et elle pourrait ensuite s'élever 
plus haut. Ainsi , par exemple , on peut concevoir 
un avenir prochain dans lequel les ouvriers, ayant 
repris les pratiques du Décalogue, seraient élevés 
tous à la dignité de propriétaires, auraient au 
moins en propre le foyer domestique (§25) avec 
les dépendances que le moyen âge jugeait indis- 
pensables à un chef de maison "^j et ils se trouve- 
raient alors softètraits aux atteintes de la pau- 
vreté. Cette situation, en effet, est déjà acquise 
aux ouvriers dans des civilisations ^ qui , au point 
àe vue des ressources physiques et intellectuelles, 
restent inférieures à la nôtre. Mais ce progrès ne 
saurait sortir d'un simple mécanisme financier. 
Il est subordonné à la réforme des mœurs et des 
rapports privés, et il ne sera accompli qu'à l'aide 
d'une forte discipline imposée aux jeunes géné- 

5 Les Ouvriers des deux mondes, t. IV, p. 387. ^^^^ 6 La Paix 
sociale. In., vu, 4. =^ 7 L Organisation de la famille, § 11 , 3. =:=^ 
Les OuvHers européens, p. 50, 87, 104, 110, 116, etc. 

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§ 46. -^ LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 2S9 

ration^ , par les familles-souches (§30), et par des 
patrons bienveiîTants (§ 50). En résumé, il sejait 
encore dangereux de donner ici le chgmgè à Topi- 
nion sur le rôle de Tassociation. Les sociétés de 
secours mutuels n'opposent qu'un palliatif à un 
ordre de choses vicieux ; elles sont l'indice £lutôt 
que le remède de la misère. Elles décèlent un 
commencement de désorganisation sociale, quand 
elles s'appUquent à des femmes cherchant, dans 
une institution factice , la protection qu'elles ne 
peuvent dignement recevoir qu'au foyer domes-^ 
tique (§ 26). Enfin , elles ne peuvent contribuer 
à l'extinction du paupérisme; et, dès que ce but 
sera atteint par d'autres moyens (§ 50), ellies de- 
viendront inutiles. 

Les corporations de la quatrième catégorie ont 
été en quelque sorte, au moyen âge, le fondement 
du régime manufacturier, et elles ont conservé 
jusqu'au xviii® siècle une situation prépondérante. 
Dans chaque métier, elles groupaient de petits 
chefs d'industrie travaillant près du foyer domes- 
tique , avec le concours de la famille renforcée au 
besoin d'aides et d'apprentis. Elles amortissaient 
la concurrence en limitant le nombre des maîtres 
et des ouvriers , et donnaient par conséquent à 
ceux-ci la sécurité aux dépens des consomma- 
teurs. Elles sont fort nombreuses encore dans 
rAJlemagne méridionale , où soi^s le nom d'Jn- 
H 9 

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21H) CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

nungen et de Zûnfte^, elles s'appliquent à beau- 
coup de métiers usuels. Elles sont représentées : 
en Suède, par les Bergslags^^, circonscriptions 
de mines où les fonderies sont en nombre limité ; 
en France , par les corporations de boulangers " 
de Paris et de Lyon, par les corporations de voi- 
turiers , d'agents de change , de courtiers , de ^^r^u^^*^^^ 
taires , d'avoués , d'huissiers, et de commissso?^^ 
priseurs, rétablies sous le premier Empire, et 
parfois avec aggravation du monopole qu'elles 
exerçaient sous l'ancien régime. 

En opposant la détresse qui frappe aujourd'hui 
les populations manufacturières au bien-être dont 
elles jouissaient autrefois, on a été parfois con- 
duit à prôn^rîe^ principe des anciennes corpora- 
tions d'arts et métiers , et même à en proposer la 
restauration partielle. Rien ne justifie ce retour 
vers le passé. Une étude approfondie faije récem- 
ment sur l'une de nos corporations fermées ^* et, 
le vote d'un des grands corps de l'État *^ ont mis 
en lumière l'erreur qu'on a commise en les réta- 



9 Les Ouvriers européens, p. 127. — Les monographies mention- 
nent toujours la date des observations faites sur des institutions 
qui seront tôt ou tard modifiées. ^= lo Ibidem, p. 92. ==::: il Sup- 
primées, depuis que ces lignes ont été écrites (1862), par le 
décret du 30 septembre 1863. :=: >2 Rapport, déjà cité, sur les 
commerces du blé, de la farine et du pain. = 13 la Question 
tlu pain, ou précis sommaire du passé et de Tavenir de la bou- 
langerie parisienne , à l'appui de la réforme proposée en octobre 
1862 par le conseil d'État. Paris, 1862; brochure in-S», chez 
Victor Masson et fils. 



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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 291 

blissant. Au milieu d'une foule d'abus , ces cor- 
porations offrent plusieurs vices justement an- 
tipathiques à notre époque. Elles exercent un 
monopole non justifié par l'intérêt public ; elles 
favorisent une déplorable tendance qui s'est mani- 
festée de tout temps parmi les petites bourgeoisies 
urbaines , celle qui comprime l'essor des indivi- 
dualités les plus habiles et les plus intelligentes "; 
elles annulent une des principales forces des so- 
ciétés modernes, la liberté du travail; enfin, elles 
consacrent une idée fausse et pervertissent l'esprit 
public. 

Assurément on rétablirait la stabilité des exis- 
tences, ce trait excellent du moyen âge, en reve- 
nant aux corporations fermées et aux engagements 
forcés ; mais on détruirait en même temps la li- 

ià Les flpyîuiicB élus par les 950 boulangers de Paris, interprètes 
des passions jalouses de la majorité, et conservant, sous ce rap- 
port, l'esprit des anciennes corporations , trouvaient que la situa- 
tion de chacun n'était pas suffisamment garantie contre les en- 
treprises d'une minorité trop prospère, par les règlements qui 
ont limité jusqu'en 1863 le nombre des maîtres et des boutiques. 
Par une pétiticm adressée en 1860 à M. le préfet de la Seine, ils 
demandaient , dans les termes suivants , que désormais on limi- 
tât, en outre, le nombre des fours : « Les moyens de restreindre 
« les grandes boulangeries sont faciles à trouver. Il suffira de 
€ faire suivre la délivrance d'un numéro de boulangerie de Tobli- 
« gation qui accompagne la délivrance des numéros de voitures ; 
« on donnera à chaque titulaire le droit d'ouvrir et d'exploiter 
« seulement une quantité de fours déterminée. Sans doute , il y 
a aura toujours des boulangers plus ou moins habiles, plus ou 
c moins intelligents ; il se produira toujours des inégalités j mais, 
« dans ces limites, elles seront moins préjudiciables... » 



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tn CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

berté du travail qui, malgré quelques 'désordres 
temporaires (§ 49), donne à notre époque une 
supériorité si évidente sur les temps passés. Il est 
aussi nécessaire que jamais d'assurer l'existence 
de la famille ; mais il faut tirer de l'emploi intel- 
ligent du libre arbitre le résultat que nos pères 
obtenaient plus facilement du régime réglemèni- 
taire. Pour atteindre ce but, nous devons avoir 
sans cesse en vue les deux écueils habituels de 
toute réforme : nous éviterons l'utopie, en fon- 
dant l'agriculture et l'industrie manufacturière 
^sur la famille-souche et le patronage volontaire ; 
nous échapperons à la routine , en repoussant dé- 
finitivemeiit , avec les Anglais et les Américains 
du Nord, les corporations fermées. 

Parmi les corporations qui ne se rapportent 
plus, comme les précédentes, à une situation 
maladive , et qui doivent au contraire se multi- 
plier à mesure que les nations deviennent plus 
saines, il faut maintenant citer une cinquième 
catégorie , groupant des hommes éminents , sans 
préoccupation de gain, pour une multitude d' œu- 
vres libérales. Telles sont les sociétés de savants, 
de littérateurs et d'artistes qui se dévouent à la 
recherche et à la propagation du vrai, du bien et 
du, beau. On s'accorde à reconnaître l'utilité de 
ces institutions; mais on discute beaucoup slir 
les règles de leur organisation. Les principes que 

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§ 46. -^ LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 203 

l'on prend de plus en plus pour guidés en cette 
matière se résument dans les termes suivants. 

Les corporations dont l'action est la plus bien- 
faisante, sont animées d'un profond sentiment 
de tolérance ; tout en aimant la tradition et les 
vieilles renommées, elles accueillent avec bien- 
veillance l'innovation unie à un certain mérite ; 
çt dans cette voie elles ne s'arrêtent qu'aux limites 
posées chez tous les peuples civilisés par le regj^ 
pect des convenances. Redoutftntpar-dessus tout 
les doctrines exclusives et les systèmes préconçus, 
elles ne prétendent point diriger l'esprit humain, 
et elles se gardent d'ériger en axiome leur infailli- 
bilité. Sauf les cas où elles croient devoir proyo- 
quer, par des recompenses pécuniaires, certains 
efforts spéciaux, elles évitent en général de por- 
ter des jugements qui pourraient propager l'er- 
reur ou cacher la vérité. Leur mission principale 
est de porter les'^ravaux^qu'on leur présente à la 
connaissance. du public, qui a seul qu^ïïîe pour 
jugâ' eiTd^ê^lfë». 

Les corporations pénétrées des meilleures ten- 
dances évitent ce premier écueil en repoussant les 
systèmes restrictifs de recrutement qui les abaisse- 
raient à l'état de c'^êrîè^, et elles se font un devoir 
de choisir leurs membres dans toutes les opinions 
et dans toutes les écoles. Elles fondent leur indé- 
pendance sur les contributions volontaires de leurs 
membres; en sorte que, pour augmenter autant 

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294 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

que possible leurs moyens d'action, eUesLse trou- 
vent conduites à appeler dans leur ^^ , non-seu- 
lement les savants , les littérateurs et les artistes, * 
mais encore les esprits libéraux qui se plaisent à 
les fréqïiefflâr et à leur accorder un généreux / 
patronage. Elles ra^ï^ôcn&mdonc par d'honora- 
bles liens de confraternité toutes les classes qui 
ont intérêt à se réunir. Ainsi constituées , les 
corporations offrent un haut caractère d'imgai^^^, 
tialité, et se trouvent par conséquent en mesure ^^ 
de pressentir le jugement que le public portera 
déS œuvres de leurs clients. Cette organisation 
ne les empêche pas de mettre en reîfêé fês hommes 
éminents qui font la gloire de chaque compagnieJ 
Ceux-ci, en effet, sont naturellement portés aux^ / 
honneurs par des élections libres , et ils prisenÇ^^ 
d'autant plus ces distinctions qu'elles sont, à vrai 
dire, conférées par l'opinion publique. 

Les corporations vouées aux arts libéraux ne 
sauraient guère , dans ces conditions , donner v " 
prise aux reproches qu'ont encourus les institu- 
tions analogues créées sous l'inspiration de l'an- 
cien régime européen. Loin de décourager ceux 
qui veulent sortir des voies battues, elles leur 
offrent le concours de leur publicité, et les met- 
tent en contact avec les juges compétents. Ainsi 
se trouve écartée, chez les peuples tenant à hon- 
neur de récompenser les talents, une cause in- 
cessante d'inquiétude et d'agitation ; car on peut 



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A^ 



§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 295 

répondre à ceux qui se disent méconnus ou op-' 
primés que le jugement du public a constaté leur 
erreur et leur impuissance. Enfin ces corpora- 
tions ne sont point soumises à l'obsession qu'exer- 
cent habituellement les pouvoirs publics sur les 
institutions placées sous leur dépendance, et elles 
ne peuvent être soupçonnées de s'ériger en tri- 
bunal pour donner appui aux doctrines que l'au- 
torité veut faire prévaloir. Il lem^répugnemTae 
se faire les agents de la science officielle, c'est-à- 
dire de l'un des fleaux^qui ont le plus entravé le 
perfectionnement des sociétés. En résumé , elles 
protègent autant que possible la pensée humaine, 
elles ne l'oppriment jamais. 

Ces principes sont généralement pratiqués par 
les institutions qui se fondent aujourd'hui ; et l'on 
peut citer comme un des meilleurs types de cette 
libérale organisation, l'Association britannique 
pour le progrès des sciences. Composée de toutes 
les personnes honorables qui veulent contribuer 
de leur bourse à ce progrès, elles tiennent chaque 
année leurs assises dans une grande ville du 
Royaume-Uni,. désignée a l'avance, où tous les 
membres affluent avec leurs femmes et leurs 
filles, où se groupent par spécialités les jeunes 
talents, les réputations établies et les hautes som- 
mités sociaPes. Chaque jour, des lectures, des^ 
excursions scientifiques et un banquet, donnent 
occasion de récompenser par de chaleureuses 

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296 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

ovations les hommes de mérite épars dans le pays, 
et les utiles travaux accomplis dans le cours de 
Fannée. Dans ces conditions, la science établit 
des liens intimes entre les individualités, les plus 
intelligentes de la nation. Plus féconde sous ce 
rapport que la religion , qui crée souvent l'anta- 
gonisme entre les diverses croyances, plus efficace 
et plus digne que les distractions futiles de nos 
réunions habituelles, elle fait contre -poids aux 
divisions provoquées par la concurrence des in- 
térêts , par la distinction des rangs et par la lutte 
des partis, L'Association britannique assure, par 
un recueil Spécial, une large publicité à toutes les 
œuvres scientifiques qui lui sont présentées, et 
elle conserve ainsi le souvenir de- ces manifesta- 
tions annuelles de la vie nationale. 

En Allemagne, les corporations de science et 
d'art n'opèrent point exclusivement, comme l'As- 
sociation britannique, par la centralisation des 
travaux, combinée avec le changement du lieu 
des assises annuelles. Mais, comme cette der- 
nière, elles rapprochent les classes libérales et 
propagent le mouvement intellectuel dans le corps 
social tout entier, f n se 'constituant avefc l'appui 
des influences locales sur tous les points du terri- 
toire, puis en se réunissant chaque année en un 
Congrès. 

Les grandes académies créées sur le Continent 
pendant les quatre derniers siècles n'ont point 



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§ 46. -r- LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 297 

toujours adopté ces organisations libérales ; mais 
elles ont parfois corrigé par une saine pratique 
les vices de leur institution. Elles ont pu ainsi, 
sans blesser r opinion publfque, négliger le pro- 
grès des temps et conserver leurs illustres tradi- 
tions. L'Institut de France estparticulièrement 
dans ce cas , bien que Toccasion de briser les 
liens du passé se soit souvent offerte. Détruit avec 
l'ancien ordre social (1792), rétabli sous le Direc- 
toire* (1795), réorganisé sous le Consulat (1803) 
et sous la Restauration (1816), complété sous le 
gouvernement de Juillet (1832) et sous le second 
Empire (1855), il persiste, dans la forme, à pro- 
céder de l'ancien régime plus que de l'esprit nou- 
veau. Il échappe à l'intolérance et à la routine 
par l'influence du milieu social et par le carac* 
tère personnel de ses membres ; mais son orga- 
4-iisation même donne prise à des inconvénients 
«érieux. 

Les cinq académies de l'Institut sont des cor^ 
porations fermées , comprenant seulement une 
falBTe partie des hommes qui se. dévouent à la 
culture des cinq spécialités correspondantes de 
la science et de l'art. Renouvelant leur personnel 
seulement à l'occasion de la mort de leurs mem- 
bres, et ayant le devoir de récompenser par leur 
choix les plus longues suites de travaux utiles, 
elles donnent à la vieillesse une influence trop 
prépondérante. Elles peuvent, surtout en ce qui 

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298 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

concerne les travaux de goût et d'imagination, 
n'être pas assez accessibles aux idées de la jeu- 
nesse. Sans doute, elles puisent beaucoup dé 
force et de dignité ddns leurs habitudes de libre 
recrutement; cependant elles ne sont point com- 
plètement indépendantes de Tautorité. Le souve- 
rain, en effet, s'est réservé sur ladrnission des 
nouveaux membres un droit de veto. L'État four- 
nit le palais où se tiennent les séances. Il pourvoit 
aux dépenses, et donne même un subside aux 
académiciens. Malgré leur modération et leur 
prudence , les académies de l'Institut ne se refuT "" 
sent pas toujours à prendre un rôle officiel. Elles 
interviennent parfois dans le jugement des doc- 
trines, ou dans le choix des hommes destinés à 
certaines fonctions publiques. Le simple recrute- 
ment des membres nouveaux, et la distribution 
des prix nombreux soumis à leur arbitrage, s'im- 
posent comme des arrêts au milieu des contro- 
verses du monde savant. Les académies blessent 
ainsi, dans leurs intérêts ou dans leurs convic- 
tions, beaucoup de personnes qui, ne pouvant 
lutter à armes égales contre un corps constitué , 
se déclarant opprimées par l'ignorance , la pas- 
sion et l'esprit de coterie. Elles semblent hostiles 
aux talents que ne peuvent admettre leurs cadres 
inflexibles; et, quand il y a lieu de nommer un 
nouveau membre , on voit naître entre les candi- 
dats, comme entre les juges, des haines violentes. 

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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 299 

En ces occasions elles provoquent l^lus stérile 
labeur ; elles excitent en outre la rancune des in- 
dividualités médiocres et inquiètes qui, se sentant 
ecaHèes des honneurs scientifiques par des bar- 
rières infranchissables, s'appliquent à denî^rei^^ 
les plus hautes renommées., 

L'Institut de France donne lieu à une autre 
objection. Exigeant de ses membres titulaires la 
résidence à Paris, il exagère au delà de toute li- 
mite notre centralisation dans les branches d'ac- 
tivité où elle se justifie le moins. En effet , l®s 
savants et les lettrés qui doivent leur renommée 
à des travaux accomplis dans les provinces, au 
contact des lieux, des monuments et des hommes, 
se trouvent mis en demeure de renoncer à ces 
travaux et de s'arracher à leurs relations , ou de 
rester privés d'une distinction dans laquelle l'o- 
pinion voit le couronnement nécessaire d'une 
grande carrière,^ Il provoque l'appauvrissement 
intellectuel des provinces, en excitant les hommes 
éminents à abandonner les localités où ils se ^ont 
formés, et en les empêchant d*y faire école. 
L'Institut est donc moins apte que les institutions 
analogues d'Allemagne et d'Angleterre à produire 
les bienfaits qu'on doit attendre des corporations 
scientifiques et littéraires. Il laisse la jeunesse 
isolée et hostile, au lieu de la grouper par les 
liens de l'affection et de l'intérêt autour des 
n^aîtres et des patrons. Il divise plutôt qu'il ne 

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300 CHAPITRE V — VASSOCIATIOX 

réuîiit les personnes vouées aux professions libé- 
rales, et il ajoute ainsi de nouveaux éléments à 
l'antagonisme développé chez lés classes diri- 
geantes par nos incessantes révolutions politiques. 
Enfin il affaiblit dans les provinces le mouvement 
intellectuel, sans établir au profit de la capitale 
une compensation complète. Par son principe 
même, Tlnstitut amoindrit ou entrave les corpo- 
rations libres qui tendent à propager dans les 
provinces la culture des sciences, des lettres et 
des arts ; il contribue donc indirectement, malgré 
la renommée de ses membres, à faire passer 
chez certains peuples étrangers la prépondérance 
intellectuelle dont la France a joui pendant les 
deux derniers siècles, alors que les souverains 
de l'Europe fondaient leurs académies avec le 
concours de nos savants et de nos lettrés. 

D'un autre côté , l'organisation de l'Institut de 
France est en harmonie avec les tendances im- 
primées par l'ancien régime au génie national; 
et, comme je l'ai remarqué, les rares critiques 
qu'on lui adresse s'inspirent de rancunes per- 
sonnelles plutôt que d'un sentiment élevé d'in- 
térêt public. J'explique ce fait par deux raisons. 
En premier lieu , la France a été jusqu'à ce jour 
portée vers la liberté , moins par une conviction 
réfléchie que par la passion politique : lors donc 
que celle-ci sommeille , et tel est le cas pour les 
questions scientifiques ou littéraires, la France 

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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS^ 301 

revient aux instincts que lui ont inculqués les 
quatre derniers règnes de l'ancien régime; elle 
oublie le droit commun pour retomber dans le 
privilège. En second lieu, dans ces moments de 
calme, on aperçoit l'amoindrissement qu'ap- 
portent à notre constitution sociale le Partage 
forcé (§20) et les autres systèmes restrictifs qui 
empêchent la conservation des grandes indivi- 
dualités; on cherche alors à relever par le privi- 
lège les supériorités naturelles que le droit com- 
mun abaisse systématiquement. 

L'Académie française , 'où doivent être réunies 
Jes quarante notabilités de la littérature et de l'é- 
loquence, est peut-être l'institution qui tempère le 
mieux cet amoindrissement des existences , l'un 
des vices de notre constitution sociale. Plus il 
devient difficile aux familles de conserver, sous 
notre régime restrictif, la notoriété créée p^ar d'ik 
lustres aïeux , et plus l'opinion se raÏÏie' à une 
corporation qui relève l'ascendant du mérite per- 
sonnel par l'éclat du privilège et de la tradition. 
Et quand je compare les trop rares solennités 
dans lesquelles nous sentons encore vibrer le 
sentiment national , il me semble que l'admission 
d'un membre dans cette illustre compagnie est 
l'une de celles qui se placent au premier rang. 
Au surplus , les choix de l'Académie française , 
pouvant être aisément contrôlés par l'opinion, 
sont ceux qui donnent le moins de prise aux 

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302 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION . , 

inconvénients généraux du système; et c'est ici le 
lieu de remarquer que Fun des vices de l'Insti- 
tut de France est de confondre dans un moule 
commun cinq institutions essentiellement dif- 
férentes. 

L'organisation de l'Institut est un nouvel in- 
dice du besoin social qui nous a conseillé de 
rétablir, au moyen d'institutions privilégiées, les 
grandes situations que nous ne pouvons plus faire ' 
surgir de la Liberté testamentaire. Nous retrou- 
vons donc ici, sous une nouvelle forme, le dé- 
sordre que j'ai plusieurs fois signalé. Le même 
instinct de grandeur qui fondait, en 1806, les 
majorats, consolidait les académies fermées de 
l'Institut, l'École polytechnique et les corps sa- 
vants, en nous écartant de la voie libérale que 
l'Angleterre suit avec une si louable persévé- 
rance, depuis l'époque où la France en est 
sortie. Mais toutes les réformes se tiennent : la 
propension qui nous ramène aujourd'hui, avec 
un sentiment plus réfléchi que celui de 1789, 
vers les institutions des Anglo-Saxons(§ 53) trou- 
vera encore ici une application utile. La pratique 
de la liberté , qui doit être si bienfaisante pour la 
famille, ne sera pas moins féconde pour la science 
et pour l'art. 

Je viens d'expliquer que les corporations vouées 
aux sciences, aux lettres et aux arts ont devant 
elles un avenir brillant dans les sociétés pro- 



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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 303 

spères; j'ajoute qu'il n'en faut pas exagérer l'im- 
portance. Elles sont les réservoirs plutôt que les 
ateliers du travail : car elles ne peuvent utilement 
entreprendre une œuvre commune que dans des 
circonstances exceptionnelles. Leur principale 
mission consistera toujours à mettre en lumière 
les travaux soumis à leur patronage. Ici encore le 
vrai travail se trouve dans l'effort individuel, et 
non dans l'association proprement dite. 

Les corporations vouées au progrès de l'ordre 
intellectuel et moral ne sont guère fécondes que 
lorsqu'elles ont un caractère privé; mais celles 
qui doivent agir en permanence n'acquièrent la 
stabilité nécessaire que lorsqu'elles disposent de 
ressources créées par la piété et le dévouement 
des générations antérieures. Les biens en main- 
morte ainsi accumulés doivent être administrés 
par des hommes jouissant de l'estime publique , 
agissant avec une complète indépendance , mais 
sous le contrôle de l'autorité. Les fondateurs qui. 
assurent le mieux la pureté de leur institution 
sont ceux qui en attribuent l'administration à leurs 
descendants assistés par des hommes compétents. 
Cette organisation est également favorable, et aux 
œuvres de bien pubUc toujours pourvues de 
patrons zélés, et aux familles- souches qui se 
trouvent préservées de la corruption, souvent 
même excitées à la vertu, par ces majorats 
d'influence morale. C'est ainsi qu'on voit, en 

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304 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

Angleterre, beaucoup de familles trouver une 
considération légitime, en même temps qu'une 
occasion de dévouement intellectuel et moral, 
dans l'administration d'une fondation utile , due 
à la générosité de leurs aïeux. Ce cas est fréquent 
pour les grandes institutions scientifiques et lit- 
téraires des Iles Britanniques, aussi bien que 
pour les institutions religieuses et charitables. 

Les corporations que je groupe dans la sixième 
catégorie ont pour objet la réforme ou la con- 
servation de l'ordre moral. Cette mission est le 
but principal des sociétés humaines ; toutes les 
civilisations progressives ont dû y pourvoir. Avec 
des formes et même des solutions différentes, 
elles ont toutes trouvé le même moyen, la pra- 
tique d'une religion. Chaque communion reli- 
gieuse pourrait donc être à la rigueur considérée 
comme une corporation composée de tous les 
croyants pénétrés des mêmes convictions et sou- 
mis à une discipline uniforme. Toutefois , on 
comprend que les liens religieux , qui réunissent 
parfois toutes les populations d'un continent, 
restent en dehors de la définition assignée dans 
le présent chapitre à l'association. D'un autre 
côté, les religions se dévouent à la morale avec 
plus d'ardeur que les corporations précédentes 
à la science et à l'art, et elles rendent moins né- 
cessaires lescorporations spéciales. 

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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 305 

Comme je l'ai indiqué ci- dessus (§11), la 
Société des Amis offre l'exemple d'une commu- 
nion religieuse dont tous les membres sont éga- 
lement tenus de concourir à la propagation de 
Tordre moral. Mais, en constatant le petit nombre 
d'adhérents que cette association réunit après 
trois siècles d'efforts continus, on doit conclure, 
même eh se fondant simplement sur l'expérience^ 
que toutes les autres communions ont judicieuse- 
ment agi en attribuant , d'une manière spéciale , 
cette haute mission à un clergé. Plusieurs religions 
de l'Asie , et , dans le christianisme , les catho- 
liques grecs ou romains , ont en outre confié plus 
particulièrement la culture de certaines aptitudes 
morales à des associations, distinctes du clergé 
séculier, qu'on peut classer sous le nom géné- 
rique de corporations religieuses. 

Ces corporations ont fourni, depuis la fondation 
du christianisme, d'excellents moyens de propa- 
gande morale; mais elles ont aussi donné lieu à 
de graves abus. Il serait donc également regret- 
table de méconnaître ou d'exagérer la part qu'elles 
doivent prendre à l'œuvre de la réforme. 

Les corporations religieuses ont rempli, à leurs 
époques de ferveur , quatre fonctions principales 
que je vais successivement rappeler en signalant 
celles qui, à l'avenir, seront plus utilement exer- 
cées par les laïques. 

La première fonction des corporations reli- 

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306 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

gieuses est de donner, en dehors des intérêts du 
monde, l'exemple de la vie chrétienne, etd'ofMr 
à Dieu les prières qui lui sont le plus agréables , 
celles qu'inspirent le renoncement individuel , la 
recherche de la vie future et le dévouement absolu 
au progrès moral de l'humanité ^^ Toujours ex- 
posés à la corruption , comme l'ont été leurs an- 
cêtres, les modernes continueront à tirer un 
grand secours de ces corporations; mais le person- 
nel consacré désormais à ce haut ministère sera 
relativement moins nombreux qu'il ne l'était aux 
temps de saint Jérôme et de saint Benoît. Les 
hommes qui se complaisent dans la vertu et dans 
la paix ne sont plus obligés , ni d'aller dans les 
Y déserts de Ij^TbéMide pour fuir la corruption 
païenne , ni de se réfugier dans le cïoître'f)our 
échapper aux violences de la féodalité. Appuyés 
sur la religion, gouvernant leur foyer domestique 
en toute liberté , et pouvant par conséquent le dé- 
fendre contre l'incessante invasion du péché ori- 
ginel (§ 28), beaucoup de chefs de famille de l'Eu- 
rope occidentale maintiennent aujourd'hui leur 
race à un haut degré de perfection morale. On 
n'ajouterait rien à l'ascendant des corporations 
religieuses en y admettant des personnes qui ne 
s'élèveraient pas, sous ce rapport, au-dessus du 

15 Cette fonction fondamentale des religieux a été décrite en 
termes éloquents par M. le comte de Montalembert. {Les Moines 
d'Occident j 1. 1", Intr., eh. ii etiv.) 

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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 307 

niveau atteint par ces familles d'élite. Accumuler 
dans les cloîtres des individualités inférieures à 
celles qu'on rencontre journellement dans le 
monde, ce n'est pas, comme le croient des catho- 
liques peu éclairés, faire preuve de dévouement à 
lareligion; c'est préparer le retour de la corruption 
monacale ^^, c'est-à-dire de l'un des fléaux dont 
le monde chrétien a eu le plus à souffrir. 

La deuxième fonction est de seconder le clergé 
séculier dans l'exercice du culte public. Elle a 
pris une grande importance^ux époques où ce 
clergé, tombé dans la ^édéurou livré au désor- 
dre , devait être rappelé par cette salutaire con- 
currence au sentiment de ses devoirs. Cette par- 
tie de l'œuvre des corporations religieuses a été 
remplie avec éclat, une première fois au temps de 
saint Bernard , quand la corruption commença à 
envahir le régime féodal ; une seconde fois au 
temps de saint Vincent de Paul , quand les loca- 
lités, n'ayant plus la protection donnée par ce ré- 
gime, se trouvèrent exposées, pendant les guerres 

16 Depuis 1833, époque où je visitai pour la première fois l'Es- 
pagne , et depuis 1838, date de mon premier voyage en Italie, j'ai 
personnellement observé beaucoup de faits relatifs à ce genre de 
corruption. Cependant, en me référant aux motifs déjà indiqués 
( § ^^) » i^ ^^ crois pas opportun d'en faire ici l'exposé métho- 
dique. M. le comte de Montalembert, dans l'introduction de l'ou- 
vrage cité ci-dessus, a déjà signalé plusieurs causes de ces abus. 
Mais cette mission ne pourra être complètement accomplie , pour 
les divers ordres religieux, que par les hommes éminentsqui les 
ont ramenés de nos jours à leur pureté prenti^re. 

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308 CHAPITRE V — LUSSOCIATION 

civiles , à l'oppression des armées devenues per- 
manentes. Elle est maintenant terminée , en pre- 
mier lieu parce ^que nos clercs séculiers ont repris 
des mœurs exemplaires, en second lieu parce que 
le danger d'une recïïlîîe est conjuré pour eux par 
l'exemple des protestants et par le^m de la li- 
bre discussion (§ 15). Cependant la mission sub- 
siste pour un détail essentiel du ministère ecclé- 
î^iastique , pour la propagation de la vérité par . 
réloquence de la cEaîFe. Cet enseignement est 
plus que jamais opportun à une époque où il ne 
s'agit pas seulement de maintenir la pureté du 
dogme et la régularité de la discipline , mais où il 
devient urgent de repousser l'attaque dirigée par 
les sceptiques contre la^lïreuenté tout entière. 
Depuis que des laïques doués de talents supérieurs 
s'emploient avec passion à détruire les croyances 
religieuses , il est nécessaire que plusieurs corpo- 
rations, débarrassées des soucis qui pèsent sur 
les chefs de famille ou sur les clercs séculiers , 
consacrent leurs membres les plus éminents à la 
défense de la religion. Tant qu'il existera des 
peuples sauvages dégradés par de grossières su- 
perstitions, l'une des attributions des corpora- 
tions religieuses sera de propager parmi eux la 
connaissance de Dieu et la pratique de l'ordre 
moral. Cependant, comme le passé nous l'en- 
seigne , cette propagande , pour être bienfaisante, 
devra à l'avenir être exempte de contrainte , et 



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§ 4C. -^ LE \ BAI KOLE DES CORPOflATlONS 309 

demander exclusivement ses moyens de succès 
au dévouement et à l'ascendant moral des mis- 
sionnaires, 

La troisième fonction a pour objet certaines 
cultures spéciales des sciences et des lettres. Les 
corporations , après Tavoir longtemps exercée à 
titre exclusif, ont dû peu à peu la céder aux 
laïques, et elles ne sauraient viser en à reprendre 
aujourcP^i le monopole. Cependant elles ont le 
devoir de maintenir leur supériorité dans la théo- 
logie et dans Fhistoire des religions , et par consé- 
quent d'étudier a wnïlefe sciences profeines qui 
s'y rattachent. Les corporations vouées^ ce vaste 
ensemble d'études deviennent chaque jour plus 
indispensables , non-seulement pour former les 
oriateurs et les écrivains voués à la défense des 
vefîteâ religieuses, mais encore pour créer le 
personnel qui, selon les principes exposés aupa-^| 
ragraphe suivant , doit coopérer , conciffïêmment 
avec les laïques, à l'enseignement supérieur des 
connaissances humaines. Lorsque la distinction 
de l'Église et de l'État sera enfin établie ( § 15) , 
toute famille enrichie par le travail sera morale- 
ment tenue de pourvoir à ce grand intérêt social. 
Elle devra consacrer une partie de son épargne à 
la fondation ou à l'entretien de quelques institu- 
tions scientifiques et littéraires illustrées par un 
petit nombre de religieux éminents. 

La quatrième fonction enlève les religieux à 

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310 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

leur premier et principal devoir , à la pratique 
exclusive des vertus du cloître , pour les mêler 
aux intérêts de la société. C'est ainsi que , dans 
les premiers siècles du christianisme , les corpo- 
rations ont dëîrîcné les forêts, cultivé les champs, 
exploité les mines, exercé presque tous les arts^ 
usuels ou libéraux (§ 32), et fondé, pour subvenir 
à ces diverses entreprises, une multitude d'agglo- 
mérations urbaines ou rurales. Enfin, lorsqu'elles 
ne réussissaient pas à assurer , par l'exemple du 
travail et par une forte discipline morale , le bien- 
être de toutes les familles soumises à leur patro- 
nage, elles assistaient par l'aumône, ou par leurs 
services personnels, les indi^nfe, les malades et 
les infirmes. Dep'CîS qtieles industries agricoles 
et manufacturières ont été portées à un haut de- 
gré de perfection par les laïques, les religieux ne 
sauraient se flâïïer de concourir, en luttant avec 
eux , au progrès des sociétés. Les corporations 
ont sagement renoncé", pour la plupart, à la 
pratique des arts usuels. Elles n'exercent même 
plus qu'un petit nombre de professions libérales; 

i7 J'ai cependant trouvé chez les catholiques du sud -ouest de 
l'Europe des religieu]^ qui se livrent à l'agriculture ; j'en ai même 
vu qui soutiennent leurs boiftrarïfeuvres avec les profits de métiers 
moins recommandables , tels que la fabrication et le commerce de 
certaines boissons alcooliques. Ces corporations, vouées au travail 
manuel et à la vie solitaire, peuvent servir d'abri à des âmes 
trop faibles pour les luttes du monde ; mais, sous ce rapport, elles 
seront utilement remplacées par les familles -souches,* soumises 
à Dieu et à sa loi (§§ 29 et 30). 



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s 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 311 

et, parmi celles-ci, renseignement de la jeunesse 
est à peu à près la seule qui emploie toute Tacti- 
vité de quelques corporations. 

11 s'est au contraire formé , dans ces derniers 
temps, beaucoup de corporationsreligieuses 
ayant pour objet de remédier aux déftSlîances pro- 
voquées dans Tordre moral par la décadence de 
notre société. Ces institutions ont surtout pour 
but d'améliorer la nourriture , Thabitation et le 
vêtement des pauvres; de les aider dans l'appren- 
tissage ou l'exercice des métiers , et de leur pro- ^^<^ 
curer certaines satisfactions morales. Elles abor- 
dent chaque jour de nouvep,ux devoirs auxquels 
le zèle des corporations laïques ne saurait se sou- 
mettre. Garanties, par le caractère religieux, de 
la déconsidération qu'impliquent dans l'opinion 
certaines fonctions serviles, elles se dévouent aux - 
plus humbles travaux de la vie domestique. C'est ^ ■> 
ainsi que des corporations de femmes récemment 
instituées se substituent, pour lesiravaux de pro- 
preté des ménages pauvres et pour les soins 
qu'exigent les petits enfants, aux mères de fa- 
mille employées comme ouvrières dans les manu- 
factures. D'autres commencent même à s'intro- 
duira en grand nombre dans les familles riches et 
instables , pour pallier la désorganisation qui ne 
permet plus aux membres de ces familles de 
suffire aux soins qu'exigent leurs malades (§ 29). 

Plusieurs de ces fonctions se présentent comme 

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312 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

des nouveautés peu recommandables. Ainsi que 
je l'ai expliqué (§ 30), la famille-souche a offert de 
tout temps, et offre encore aujourd'hui à des po- 
pulations entières les satisfactions du bien-être 
matériel et la dignité de l'indépendance. Les na- 
tions envahies par le paupérisme (§ 49) et par les 
autres désordres dérivant de l'instabilité des fa- 
milles , doivent évidemment chercher le remède 
dans l'éternelle association fondée sur la nature 
de l'homme, plutôt que dans des institutions arti- 
ficielles ayant le double inconvénient de ne don- 
ner qu'un palliatif et de diminuer, en se perpé- 
tuant , les chances de guerison. Pour provoquer 
la réforme, il faut d'abord faire comprendre 
l'inefficacité d'une foule d'œuvres qui épuisent la 
faible dose de dévouement dont dispose notre 
société. 

Je conviens que, en présence des maux actuels^ 
on ne saurait rester inactif et attendre patiemment 
l'avenir que nous assurera la réorganisation de la 
famille-souche. Je reconnais aussi que l'interven- 
tion des corporatio-ns religieuses offre moins d'in- 
convénients que cpUe des fonctionnaires publics; 
mais iffaut se garder de recourir aux corporations 
religieuses tant qu'on n'a pas épuisé toijs les 
moyens d'action que peuvent fournir, d'abord les 
familles (§ 50) , puis les corporations laïques. Le 
plus grand tôîtiqu'on puisse causer aux peuples 
aspirant à la liberté civile et politique est de leur 

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§ 4G. — LE VRAI "ROLE BES CORPORATIONS 313 

faciliter les moyens de ne pas faire leur devoir. 
Les Anglais , les Hollandais , les Suisses , les 
Allemands du Nord-Est, les Norwégiens et les 
Américains du Nord, qui offrent aux autres peuples 
les meilleurs modèles de liberté , sont aussi ceux 
chez lesquels la société laïque réussit le mieux à 
réprimer les vices , ou à réformer les institutions 
troublant Tordre moral. Ils placent leur principal 
moyen de succès dans Tinitiative individuelle ; 
mais ils trouvent de plus en plus un utile con- 
cours dans des corporations de laïques dévoués à 
la réforme. Parmi les bonnes œuvres auxquelles 
ces corporations s'adonnent avec le plus de succès, 
on peut citer : la répression de l'ivrognerie ^% de 
la séduction, du concubinag e et de la prostitution; 
^>^ la moralisation des condamnés pour crimes et 
.délits; l'interdiction des actes de cruauté envers 
les animaux; la répression de l'esclavage , .de la 

18 L'usage du tabac à fumer, auquel s'ajoute toujours avec le 
temps l'usage de narcotiques plus dangereux, a été plus funeste 
aux Asiatiques que l'abus des boissons alcooliques. Il envahit 
maintenant l'Europe entière par le mauvais exemple des classes 
dirigeantes; et je ne vois guère que les clergés de France et 
d'Angleterre qui repoussent encore cette déplorable habitude. 
L'opinion ne devrait la tolérer que dans un petit nombre de pro- 
fessions {les Ouvriers européens, p. l'29 et 141); et la formation 
de sociétés de tempérance tendant à combattre ce désordre dans 
les autres classes , serait une des plus utiles applications du prin- 
cipe de la corporation. Il est regrettable que les chrétiens se 
scxient laissé devancer, sous ce rapport, par les musulmans (la 
secte des Vahabites de l'Arabie), qui considèrent l'usage du 
tabac comme une des plus graves infractions à la discipline reli- 
gieuse. " 

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314 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

traite et des autres commerces scandaleux établis 
avec les races sauvages (§ 51); enfin la propaga- 
tion de l'enseignement primaire (§ 47) et des in- 
stitutions qui développent l'épargne, ou d'autres 
habitudes tendant à assurer le bien -être des 
classes inférieures. Suivant l'exemple des clergés 
protestants ou des membres de la Société des 
Amis (§ 41), qui ont provoqué la foadation de ces 
bonnes œuvres, les religieux catholiques doivent 
sans cesse les recommander par leurs discours et 
par leurs écrits ; mais ils ne devraient y pourvoir 
eux-mêmes par des corporations spéciales que 
si le monde laïque, plongé dans une corruption 
irrémédiable , se montrait insensible à leurs ex- 
hortations. Or tel n'est pas le cas pour beaucoup 
de corporations qui se fondent sous nos yeux, 
puisque ce sont les laïques qui en font les frais. 
Les religieux qui se substitpentaipsi aux laïques 
exercent une action fort dâetere; on doit les re- 
douter autant que les pouvoirs souverains qui 
s'emparent in(ïumerit du gouvernement local 
(§ 52). Les chefs de famille ne sont pas , comme 
ou l'affirme trop souvent, incapables de pourvoir 
à ces services. Ils ont déjà le mérite de les sou- 
tenir par des contributions volontaires ou par 
l'impôt. Ils sauraient les diriger eux-mêmes,si on 
ne prenait en leur lieu des initiatives déplacées. 

Les quatre groupes de fonctions dont les cor- 

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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 315 

porations religieuses peuvent se^dS^arger avec 
succès sont, comme on le voit, fort importantes , 
et on ne saurait se flatter de réunir tout le per- 
sonnel d'élite nécessaire à Taccomplissement 
d'une si haute tâche. On doit louer, par consé- 
quent, la sagesse des évoques qui, réprimant des 
tentatives inconsidérées, ne permettent point aux 
institutions de ce genre d'envahir les attributions 
qui peuvent être convenablement remplies par 
les clercs séculiers et par les laïques *^. 

A la vérité, les corporations religieuses; tant 
qu'elles conservent la ferveur de leur création, 
remplissent leur mission avec un zèle qu'on ne 
saurait attendre des laïques. Mais on n'a jamais 
réussi 'à les maintenir dans cet état de perfec- 

19 Les catholiques ont évidemment à prenne une grande part 
au perfectionnement moral des sociétés européennes ; mais ils se 
privent eux-mêmes de l'influence qu'ils devraient exercer, lorsque, 
avec d'excellentes Intentions , ils abusent de leurs moyens d'action 
et de leurs principes. Les catholiques français, qui ne peuvent 
suffire au recrutement du clergé séculier, s'égarent évidemment 
en multipliant les corporations que je viens de signaler. Sur ce 
point , comme sur d'autres , j'ai souvent constaté que la réforme 
sociale, à laquelle beaucoup d'hommes sont prêts à se dévouer, est 
retardée aujourd'hui par l'erreur des J'ensMe bien , plutôt que 
par les entreprises des méchants. Une remarque analogue se pré- 
sente à l'esprit , quand on recherche les causes de la corruption 
qui, depuis trois siècles, envahit plusieurs peuples de notre Con- 
tinent. Les inquisiteurs de Philippe II , qui croyaient être agréables 
à Dieu en tuant et en dépouillant les hérétiques , ont plus dégradé 
la grande nation de Ferdinand et d'Isabelle que ne l'eussent fait 
des malfaiteurs qui , pour violer ainsi le cinquième et le septième 
commandement, auraient simplement invoqué le droit de la 
force. 



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316 CHAPITRE V — L'ASSOCUTION 

tion, parce que les conditions premières ne tar- 
dent pas à se modifier. 

Dès qu'elles ne sont plus contenues dans la 
ligne du devoir par Turgence même de leur mis- 
sion et par l'exemple des fondateurs, les corpo- 
rations commencent à décnouC Lorsqu'une forte 
organisation appuyée sur la possession de biens 
en mainmorte leur a permis de vivre sans être 
utiles, elles ont trop souvent donné l'exemple 
d'une honteuse dégradation. Les vices qui me- 
nacent sans cesse l'humanité et qui se propagent 
sous certaines influences funestes, ont, en effet, 
plus de prises sur les corporations religieuses . 
que sur les familles -souches vouées à un travail 
assidu. Celles-ci, pour repousser le maï, dis-. 
posent de préservatifs salutaires qui sont, à vrai 
dire, d'institution divine. Lorsque la corruption 
envahit un de leurs membres, elles trouvent, 
pour le ramener au bien, des trésors d'influence 
et de dévouement que Dieu n'a accordés à au- 
cune autre association. Si, enfin, une nation 
entière, glissant vers l'abîme où se sont englou- 
tis tant de peuples célèbres, atteint les extrêmes 
limites de la sensualité et de l'égoïsme, c'est en- 
core chez les chefs de famille que se rencontrent 
les dernières traces d'amour et d'abnégation. 
• Les corporations riches, au contraire, pour 
peu qu'elles perdent les sentiments, en quelque 
sorte surhumains, qui animaient les fondateurs, 

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8 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 317 

sont déjà en pleine décadence; car leur consti- 
tution né comporte guère un état intermédiaire 
entre Tharmonie parfaite et le désordre. Chaque 
individualité n'étant plus contenue, comme elle 
Teût été dans la famille, par un travail obligé et 
par les rapports naturels d'autorité, d'obéissance 
et d'affection, devient impatiente du devoir et de 
la règle. L association ne laissant en présence 
que les mauvais instincts de l'humanité, perd son 
caractère bienfaisant, et devient un foyer de con- 
tagion sociale. Beaucoup de corporations reli- 
gieuses offraient ce caractère, en France, pendant 
lé xviii« siècle : aussi ont-elles contribué à la désor- 
ganisation morale , puis à la chute de l'ancienne 
société. De leur sein sont sortis des hommes qui 
ont jeté sur la Révolution une triste célébrité. 

Même lorsque la corruption ne s'est point en- 
core produite, les corporations qui sortent de 
leurs véritables attributions reçoivent une mul- 
titude d'individus attirés vers la vie religieuse, 
moins par une vocation déterminée que par le 
désir d'échapper aux charges du mariage ou à 
l'isolement du célibat. Une bonne organisation 
des familles offre, comme je l'ai expliqué (§ 29), 
aux personnes de ce caractère un asile plus con- 
venable et une existence plus utile. Les nations 
libres et prospères s'inspirent donc d'un juste 
sentiment de prévoyance en s' opposant au déve- 
loppement exagéré des corporations rehgieuses. 

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318 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

Elles se gardent avec raison de les interdire ; 
mais elles leur refusent, sauf des exceptions que 
la loi institue, le privilège de posséder des biens 
en mainmorte , et elles les empêchent ainsi de 
survivre à l'esprit de leur fondation. Lorsque, 
malgré leur vigilance, ces nations sont subiter^{„/ 
ment frappées de quelque calamité troublant 
l'ordre moral ou physique, elles la combattent 
avec le concours de clercs séculiers préservés 
du vice par leur mutuelle concurrence , de pa- 
trons bienveillants et de familles-souches unis- 
sant leurs efforts au moyen d'associations tem- 
poraires. Mais, pour ne point léguer à l'avenir 
de nouveaux foyers de contagion, elles se privent 
sans regret du soulagement immédiat qu'elles 
pourraient demander aux religieux réguliers. 

Les corporations religieuses qui prétendent se 
mêler au mouvement habituel de la société, sont 
incapables de produire le bien qui résulterait 
naturellement de la réorganisation de la famille- 
souche (§ 30). Celles q^i se distinguent par leur 
ferveur excellent à souïa^f les maux actuels, 
mais elles sont peu éclairées sur Jes moyens de 
guerison ; et il est digne de remarque que, parmi 
les corporations de cette catégorie, il en est peu 
qui aperçoivent aujourd'hui la nécessité d'une 
réforme. Cette inaptitude s'explique par les chan- 
gements survenus depuis l'époque où les clergés 
dirigeaient en toutes choses les laïques. Les con- 

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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 31» 

ditions de Tordre moral se sont singulièrement 
modifiées depuis les origines du moyen âge, parla 
multiplication des familles-souches, par Fexten- 
sion donnée au régime du travail et au domaine 
des sciences physiques, par l'émulation due au 
contact pacifique des croyants orthodoxes ou dis- 
sidents. La connaissance des grands intérêts so- 
ciaux n'est plus un monopole. Elle ne s'acquiert 
plus exclusivement, comme dans l'antiquité et 
le moyen âge, par les loisirs de la vie pastorale *^, 
par la tradition des castes ou par les méditations 
du cloître. La direction de ces intérêts ne peut 
désormais être bien exercée que par l'entente 
mutuelle des laïques et des clercs. 

Je ne vois même pas que la réforme sociale 
puisse trouver un concours très-utile dans des 
associations de laïques tendant à propager leurs 
doctrines religieuses. Il est assurément fort na- 
turel que des personnes animées des mêmes 
croyances se réunissent pour accomplir en com- 
mun certaines œuvres de bien public. Cepen- 
dant elles peuvent être alors entraînées à donner 
contre deux écueils : à envahir indûment le do- 
maine du clergé, ou à compromettre la doctrine 
en la faisant servir à la satisfaction d'intérêts 
temporels. En ce qui concerne la religion, les 
laïques, laissant l'action collective au clergé, doi- 

20 Les Ouvriers européens y I, § 5, p. 49. — L'Organisation du 
trwaiij § 6Sf et spécialement note 3. 

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320 CHAPITRE V — L'ASSOCfATION 

vent, en général, agir à titre individuel, parleurs 
opinions, leurs écrits et l'exemple de leur vie. En 
présence de la grande communion de tous les 
fidèles et de la hiérarchie ecclésiastique, les as- 
sociations de cette nature, si elles ne sont pas 
conduites avec une prudence extrême et un dé- 
sintéressement absolu, auront toujours l'appa- 
rence d'un parti ou d'une coterie. 

Sous ces divers rapports, les catholiques ro- 
mains doivent se mettre en garde contre leur 
propension naturelle et leur tradition. Selon les 
principes posés dans un précédent chapitre (§ 15), 
ils doivent employer surtout à l'organisation d'un 
bon clergé le dévouement qu'ils disséminent trop 
souvent sur des corporations intervenant mal à 
propos dans le domaine de l'activité individuelle. 
Les corporations de religieux, encore plus que 
celles de laïques, doivent restreindre leur action, 
à mesure que s'étend celle de la famille et du 
clergé séculier. L'activité des corporations n'est 
réellement féconde que lorsqu'elle se concentre 
sur les intérêts, peu nombreux aujourd'hui, aux- 
quels le clergé et la famille ne sauraient suffisam- 
ment pourveir. 

L'enseignement de l'enfance et de la jeunesse 
semble être particulièrement dans ce cas. Pour se 
rendre compte de la part que peuvent prendre à 
ce service les corporations laïques ou religieuses, 
en concurrence avec les familles, les clergés sé- 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 321 

culiers et les instituteurs J)rivés, je présenterai 
d'abord au sujet de renseignement quelques aper- 
çus généraux. Cette matière délicate, où la pas- 
sion et Tutopie se sont souvent donné carrière , 
fera Tobjet du dernier paragraphe de ce chapitre. 

S 47 

LA GRANDE PONCTION DES CORPORATIONS LIBRES EST L*ENSEIGNE- 
MENT SUPÉBIEUR DES SCIENCES, DES LETTRES ET DES ARTS 

Pour se rendre compte de rorganisation qu'il 
convient de donner à l'enseignement, il faut d'a- 
bord apprécier à sa juste valeur la part que ce 
service peut prendre au perfectionnement' de la 
société. 

Les personnes qui, dans ces derniers temps, se 
sont préoccupées de la réforme sociale, ont géné- 
ralement cité, en tête des moyens d'action, le dé- 
veloppement et l'amélioration de l'enseignement. 
Elles pensent que le procédé le plus sûr qu'on 
puisse employer pour changer ce qui est impar- 
fait ou vicieux dans la tendance actuelle des so- 
ciétés, est d'agir d'abord sur l'enfance et la jeu- 
nesse; elles veulent ainsi former à loisir des 
générations qui, parvenues à l'âge mûr, réalise- 
ront spontanément la notion de progrès que l'au- 
torité ne saurait inculquer aux hommes faits sans 
soulever des résistances insurmontables. A leur 



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322 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

point de vue, le législateur doit reprendre cer- 
taines traditions célèbres de l'antiquité • Pour 
créer de toutes pièces un nouvel ordre social , il 
doit : appliquer surtout à renseignement le sys- 
tème de contrainte ; façonner selon sa doctrine 
des instituteurs, et obliger les chefs de famille 
à leur abandonner la direction intellectuelle et 
morale des enfants. 

Cette manière de voir repose sur une confusion 
d'idées ; elle pousse jusqu'à l'erreur l'exagération 
d'une vérité; et je vais exposer les motifs, fondés 
sur l'expérience, qui démontrent qu'on n'obtien- 
dra jamais de tels résultats, même de l'enseigne- 
ment porté au plus haut degré de perfection. 

L'expression la plus élevée et la représentation 
la plus vraie d'une société se trouvent chez les 
personnes qui cultivent avec supériorité les pro- 
fessions libérales, et chez celles qui, dirigeant 
avec profit les principales opérations de l'agricul- 
ture, de l'industrie et du commerce, ont sous leurs 
ordres immédiats la masse de la population. Or, 
si l'on s'aide du concours de ces hommes émi- 
nents pour rechercher l'origine des idées justes 
et de la saine pratique qui font leur succès, on 
constate toujours qu'elle se trouve dans certaines 
facultés qu'ils doivent à la bonté divine, et dans le 
développement donné à ces facultés par le gou- 
vernement de la famille, par l'exercice de la pro- 
fession et par l'accomplissement des devoirs pu- 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 323 

blics. Les hommes d'un jugement éprouvé qui 
ont bien voulu faire devant moi cette revue ré- 
trospective , ont pu rarement reporter à rensei- 
gnement reçu dans les écoles Tacquisition d'une 
partie essentielle de leur savoir. En recueillant 
leurs souvenirs, ils trouvent tous que la véritable 
utilité d'un bon enseignement n'est pas dans les 
connaissances immédiates que l'enfant en obtient, 
mais dans la culture qu'en reçoit son esprit. Il en 
est des travaux offerts à l'intelligence de l'enfance 
et de la jeunesse comme des exercices du corps : 
ils ne se retrouvent guère dans les occupations 
usuelles de la vie ; mais , en assignant aux facul- 
tés naissantes des devoirs simples, en rapport 
avec la faiblesse des organes , ils préparent les 
nouvelles générations à remplir les fonctions so- 
ciales et à faire un utile emploi de ces facultés. 

A la vérité, un bon système d'enseignement 
assure en outre aux jeunes générations des con- 
naissances spéciales qui ne pourraient être né- 
gligées qu'au détriment de la partie productive 
de l'existence. Je citerai par exemple les méca 
nismes de la lecture, de l'écriture et du calcul, 
ainsi que les notions générales de science, de 
belles-lettres et d'art qui se classent, en quelque 
sorte, parmi les outils habituels des professions. 
Mais je prouverai bientôt que le poids et l'utilité 
du bagage scolaire n'augmentent pas, autant que 
le croient quelques personnes, avec le perfection- 



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324 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

nement des sociétés ; et qu'en résumé la natui-e 
des hommes et des choses s* opposera toujours à 
ce que la jeunesse acquière dans les écoles la 
vraie science de la vie. 

L'infériorité relative du rôle de l'enseignement 
est même sensible pour l'enfance et la jeunesse ; 
et si l'on appUquait àla seule vie de l'écolier l'ana- 
lyse que je viens de signaler pour une existence 
entière , on devrait placer, au nombre de ses ac- 
quisitions les plus utiles, l'initiation aux affections 
■de famille, l'amour du lieu natal et de la patrie, 
les croyances religieuses, les traditions natio- 
nales, une certaine intelligence du monde phy- 
sique, de l'ordre moral et d'une multitude de rap- 
ports sociaux : toutes connaissances également 
acquises à la jeunesse illettrée, et qui, par con- 
séquent, ne dépendent pas essentiellement dé 
l'enseignement scolaire proprement dît. 

En résumé, l'instruction de chacun se compose 
de deux parties distinctes : l'enseignement sco- 
laire qui a toujours manqué à une portion consi^ 
dérable de l'espèce humaine, et qui, dans \eh 
meilleures conditions, n'a jamais dépassé des 
limites fort étroites; l'éducation^ que reçoivent 

1 Cette môme distinction a été faite par beaucoup de penseurs,, 
qui ont attribué à l'éducation donnée par les parents et par lé 
monde plus d'importance qu'à l'enseignement donné par le« 
maîtres. C'est, par exemple, ce que Montesquieu déclare dans 
les passages suivants : « On est ordinairement le maître de don?- 
« ner à ses enfants ses connaissances; on l'est encore plus de leul* 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 325 

tous les hommes pour la pratique de la vie, de- 
puis le berceau jusqu'à la tombe , et qui de tout 
temps a rendu fameux des hommes dont l'ensei- 
gnement avait été négUgé. On donne donc le 
change à l'opinion lorsque, confondant deux élé- 
ments aussi distincts , on affirme que les gouver- 
nements, en s'emparant de la direction des écoles, 
élèveraient très-haut l'instruction générale. Pour 
atteindre ce but, il faudrait, en outre, s'emparer 
de la vie entière des citoyens. 

Tout en constatant l'impuissance du passé , on 
pourrait se croire autorisé à prévoir un meilleur 
ordre de choses, et prétendre, par exemple, 
qu'une grande impulsion donnée à l'enseigne- 
ment de l'enfance et de la jeunesse agirait pres- 
que indéfiniment, pendant le reste de la vie, sur 
le progrès de l'éducation. C'est en cela surtout 
que se manifeste l'exagération de l'idée juste 
qui porte les hommes de bien à favoriser l'ensei- 
gnement scolaire. Je crois utile de mettre l'opi- 
nion en garde contre ce genre d'erreur ; et je vais 
montrer que si l'éducation est, pour ainsi dire, 
sans bornes, l'enseignement a des limites rigou- 
reusement fixées par la nature des hommes et 
des choses, 

donner ses passions. — Ce n'est pas dans les maisons publiques 
« où l'on instruit l'enfance que l'on reçoit dans les monarchies la 
« principale éducation; c'est lorsqu'on entre dans le monde que 
a l'éducation, en quelque façon, commence. » {Esprit des loix , 
liv. IV, ch. II.) 

Il 10 

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326 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

Le domaine de l'enseignement est déterminé 
chez tous les peuples par les mêmes conditions : 
il comprend les connaissances qui peuvent être 
inculquées par les leçons du maître plus efficace- 
ment que par la pratique de la vie. Encore faut-il 
remarquer que F éducation intervient dans ce do- 
maine pour une large part, même en ce qui con- 
cerne les connaissances les plus élémentaires; et 
tel est le cas pour la langue maternelle. Assuré- 
ment les écoles sont très--aptes à compléter, dans 
un délai assez limité, Tintelligence du langage. 
Elles aident même beaucoup à développer l'es- 
prit, surtout quand elles joignent aux premiers 
éléments l'étude d'une langue étrangère. Mais 
elles seraient inhabiles à donner au jeune enfant 
cette première initiation qui est le résultat d'une 
merveilleuse aptitude de la mère. Et conmie la 
langue maternelle résume avec une efficacité in- 
comparable les connaissances générales d'une 
nation, on s'aperçoit que celles-ci restent tou- 
jours acquises, dans une certaine mesure, à ceux- 
là mêmes qui ne les complètent pas par un en- 
seignement méthodique. 

Il n'y aurait guère utilité , alors que cette entre- 
prise serait praticable, à étendre brusquement le 
domaine de l'enseignement beaucoup au delà des 
limites indiquées par la tradition générale. Ceux 
qui entrent dans cette voie se heurtent bientôt 
contre l'inaptitude ou la résistance des élèves et 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 327 

des maîtres. Ils dépensent avec peu de fruit une 
activité qu'ils emploieraient plus utilement dans 
une autre direction. 

La jeunesse est généralement rebelle à la dis- 
cipline des écoles. Elle se résigne de mauvaise 
grâce à des efforts dont l'utilité ne lui est pas dé- 
montrée. Les enfents opposeront toujours une 
résistance passive aux théories qui prétendent 
imprimer par ce moyen une impulsion soudaine 
à une population. Ils restreignent avec beaucoup 
de sagacité le cbamp des études scolaires, par 
une intuition fort nette des convenan-ces propres 
au milieu social ou ils sont placés ; et, sous ce rap- 
port, ils concourent à la conservation de Tordre 
traditionnel. 

J'ai souvent admiré coinmeflt l' enseignement 
primaire surgit $ans efforts d'une société dont les 
occupations exigent impérieusement la connais- 
sance de l'écriture et du calcul; comment, au 
contraire , les mœurs y résistent , en dépit d'ef- 
forts très -soutenus, dans les contrées vouées à 
l'industrie pastorale, où cette connaissance n'a 
plus le même caractère d'urgence. D'un autre 
côté, quand elle n'est pas pervertie par la per- 
spective de jouir dans l'oisiveté des avantages 
sociaux acquis par le travail des parents , la jeu- 
nesse , dès son entrée dans le monde , est géné- 
ralement impatiente de prendre rang dans la hié- 
rarchie sociale. Elle apprécie tout d'abord son* 

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328 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

infériorité professionnelle devant le maître ou le 
patron. Elle a hâte de s'y soustraire ; et, sous cette 
inspiration, elle s'applique avec ardeur à l'appren- 
tissage du métier. 

Cette simple remarque révèle déjà une vérité 
sur laquelle j'aurai à insister plus loin à roccasion 
de l'enseignement dit professionnel : c'est que les 
peuples civilisés ne doivent pas prolonger l'ensei- 
gnement scolaire aux dépens de l'apprentissage 
du métier. Loin de là, chaque famille et la société 
tout entière ont un intérêt évident à transformer 
aussitôt que possible l'écolier indocile en apprenti 
laborieux. L'infériorité de l'enseignement com- 
paré à l'apprentissage est manifeste dans les exer- 
cices physiques et les métiers manuels. On pour- 
rait peut-être , à la rigueur, perfectionner si bien 
la théorie de la natation, qu'un enfant longue- 
ment endoctriné réussirait dès le premier exer- 
cice; mais il sera toujours plus simple de l'initier 
à la connaissance de l'art, en le plongeant dans 
l'eau où nagent ses camarades. Je montrerai plus 
loin que des phénomènes analogues se produisent 
dans l'apprentissage de toutes les professions. 

Les limites de l'enseignement scolaire ne ré- 
sultent pas seulement de la résistance volontaire 
des écoliers, mais encore de leur inaptitude à com- 
prendre les phénomènes physiques qu'ils n'ont 
point vus, ou les rapports sociaux auxquels ils n'ont 
. pas été mêlés. La pratique de la vie supplée plus 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 329 

tard à cette inaptitude, en sorte que beaucoup de 
connaissances qui laissent à peine une trace sur 
Tintelligence de Técolier se classent spontanément 
dans celle de Thomme fait. Tel qui , dans le cours 
d'histoire du collège, n'a rien compris aux éter- 
nelles luttes de la plèbe romaine contre le patriciat , 
en prendra une idée fort nette aussitôt qu'il aura 
été exposé , dans Tatelier ou dans la commune , à 
l'antagonisme qui divise si malheureusement nos 
.diverses classes. 

Ceux qui espèrent réformer notre société par 
l'enseignement scolaire n'aperçoivent pas les dif- 
ficultés qu'oppose à leur système la nature même 
de l'écolier ; ou bien ils se flattent d'y obvier par 
l'ascendant du maître. Selon leur thème favori, 
ce dernier est appelé à réagir sur l'intelligence et 
les intérêts civils des nations modernes , par un 
sacerdoce analogue à celui que le prêtre exerce 
dans l'ordre moral. Mais les faits ne justifient nul- 
lement cette assimilation , et l'opinion de tous les 
peuples dément les espérances qu'on s'efforce 
d'accréditer. 

La doctrine du prêtre a occupé de tout temps 
la première place dans l'estime des hommes. Elle 
répond aux aspirations de toutes les conditions et 
de tous les âges. Seule elle a le pouvoir d'arracher 
les peuples à la barbarie, et de les maintenir à 
l'un de ces points culminants que l'histoire nous 
offre de loin en loin. La connaissance de cette 

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330 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

doctrine est le meilleur moyen de perfectionner 
le sentiment moral. Ole fournit, en outre, un 
aliment de premier ordre aux plus éminentes 
facultés de Fesprit; aussi l'opinion publique classe- 
t-elle ceux qui la cultivent aux premiers rangs de 
la société. Mais le prêtre peut à la rigueur se dis- 
penser d'être savant; et la simple pratique du 
culte lui communique une supériorité qui impose 
le respect aux intelligences les plus distinguées 
comme aux plus communes. Quant à la propa- 
gation du dogme , c'est une des plus nobles fonc- 
tions qu'il soit donné à l'homme d'exercer ; et l'on 
ne saurait imaginer une satisfaction égale à celle 
du prêtre qui, prenant charge d'une population 
plongée dans la barbarie , réussit , par une vie 
entière de bons exemples et de dévouement, à 
lui donner, avec les croyances religieuses, le 
premier fondement de l'ordre social. 

Rien de semblable ne se remarque dans les 
attributions de l'instituteur primaire chargé d'en- 
seigner les classes les plus nombreuses, celles 
que les prétendus réformateurs voudraient mo- 
difier profondément pour imprimer à l'humanité 
une impulsion décisive. La doctrine scolaire a le 
genre de perfection qui lui est propre , dès qu'elle 
est adaptée aux facultés imparfaites de l'enfant. 
Elle doit avant tout exercer la mémoire et les 
organes physiques; elle a moins de prise sur 
l'intelligence , et elle agit moins encore sur les 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT PT LES CORPORATIONS 331 

sentiments. Ces conditions la relèguent natu- 
rellement, au point de vue social, à un rang 
inférieur. 

La doctrine scolaire , améliorée graduellement 
par la pratique , n'avait donc guère , jusqu'à ces 
derniers temps , attiré l'attention des écrivains. 
On pourrait même croire qu'elle a manqué com- 
plètement aux sociétés anciennes , si les décou- 
vertes récentes de F archéologie ne nous faisaient 
entrevoir les écoles populaires établies, dans l'an- 
tiquité * et le moyen âge ^ , comme elles le sont 
chez les modernes. Les préoccupations qui di- 
rigent maintenant l'attention des savants vers les 
plus humbles détails de l'organisation sociale sont 
assurément dignes d'éloges. L'esprit d'améliora- 
tion peut s'appliquer utilement, même avec le 
bruit qui se fait autour de nous , aux méthodes 
de l'enseignement élémentaire; mais je ne sau- 
rais adopter le point de vue de beaucoup d'hommes 
de bien sur la portée de ce mouvement. Plus je 
suis leurs intéressants travaux , et plus je m'as- 
sure qu'après avoir donné libre carrière à leur 
imagination, ils doivent toujours, dans la pra- 

2 M. le vicomte de Rouget conclut de ses études qu'à l'époque 
de Moïse l'instruction primaire était répandue en Egypte jusque 
dans les classes inférieures. = 3 Dans son bel ouvrage sur les 
institutions des Alpes du Briançonnais, M. Fauché-Prunelle prouve 
que les écoles rurales avaient propagé au moyen âge , chez les po • 
pulations de cette contrée, des notions de lecture, d'écriture, de 
calcul et de langue latine plus étendues que celles qu'on y ren- 
contre aujourd'hui. 

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332 CHAPITRE V — L'ASSOCUTION 

tique, revenir à l'étroit domaine dont les limites 
sont fixées par Fimperfection de la première en- 
fance. 

L'enseignement scolaire se réduit habituelle- 
ment à certaines pratiques traditionnelles qui ne 
sauraient, à aucun titre, justifier l'ascendant so- 
cial qu'on voudrait conférer à l'instituteur; et le 
meilleur moyen qu'on ait trouvé de relever sa 
fonction est de le placer comme auxiliaire près 
du prêtre pour l'enseignement religieux. Il est 
même difficile de trouver une plus ingrate fonc- 
tion * que celle qui consiste à soumettre une jeu- 
nesse peu docile à une direction uniforme , qui 
met en jeu la discipline extérieure et la mémoire 
plus que la libre volonté , l'intelligence et le sen- 
timent. 

Dès qu'on quitte l'utopie pour arriver aux faits , 
on aperçoit bientôt ce qu'il y a de pénible dans 
ces monotones rapports scolaires , qui pèsent sur 
le maître plus que sur l'écolier. Les moindres 
chefs de métier trouvent, dans la pratique des 
travaux manuels, une indépendance, un dévelop- 
pement intellectuel , et , par suite, des droits à la 
considération publique qui manquent générale- 
ment à l'instituteur primaire des campagnes ; et 
il n'en est guère qui, en comparant leur situation 
à celle de ce dernier, n'aient conscience de leur 

♦ Les Ouvi-iers des deux mondes, t. III, p. 352. 

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§ 47. — L»ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 333 

supériorité. Assurément la situation s'améliore, 
à mesure que l'instituteur s'adresse à des popu- 
lations plus cultivées , à un âge plus avancé , à des 
élèves plus voisins de la condition d'apprenti. 
Comme je le ferai remarquer plus loin, les 
hommes éminents, chargés de l'enseignement 
supérieur des sciences et des lettres, peuvent 
justement revendiquer une influence qui se rap- 
procha de celle du^ prêtre. Mais ces instituteurs 
de haut rang ne s'adressent qu'à une fraction 
restreinte de la société. Ils restent sans influence 
sur les masses qu'on prétend relever si haut par 
les systèmes dont je signale l'exagération. 

Il résulte de ces considérations que les gouver- 
nements tenteraient en vain d'imprimer une vive 
impulsion aux sociétés, en prenant pourpoint 
d'appui l'enseignement de l'enfance. Leur im- 
puissance à cet égard résulte à la fois de la na- 
ture même du service , de la rareté des institu- 
teurs capables d'exercer la haute fonction qu'on 
leur assigne , et surtout de la résistance passive 
des écoliers. Mais si l'observation dément les 
espérances exagérées que certaines écoles poli- 
tiques et sociales propagent à ce sujet , elle met 
en évidence les bons résultats qu'une judicieuse 
pratique peut donner. Et il est digne de remarque 
que les contrées où l'enseignement primaire se 
montre le plus fécond, sont précisément celles 
où l'on n'a jamais tenté de l'élever au-dessus 

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334 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

du rôle modeste que lui attribue la nature des 
choses. 

L'un des bienfaits habituels de renseignement 
scolaire est la dignité d'habitudes conférée aux 
familles qui cherchent surtout, dans Texercice de 
la lecture , les moyens de propager les croyances 
religieuses, de renforcer le sentiment national , 
et, en général , de donner aux besoins moraux 
des satisfactions plus étendues. 

Pepuis longtemps déjà ces conditions sont rem- 
pUes, çà et là , à un degré remarquable, dans la 
plupart des États européens. Elles se présentent 
notamment avec un caractère particulier d'excel- 
lence dans des districts entiers des États Scan- 
dinaves , de l'Ecosse , de l'Allemagne du Nord et 
dans plusieurs cantons suisses ; c'est donc à ces 
pays qu'il faut demander les principes et les 
moyens pratiques du régime scolaire. Dans ces 
diverses contrées, l'enseignement primaire , soit 
qu'il ait été imposé par la loi , soit qu'il ait été 
abandonné à la sollicitude des pères de famille et 
des autorités locales , s'est développé sous l'in- 
fluence de deux préoccupations principales. 

Le premier mobile qui pousse ces populations 
vers l'enseignement est le désir de donner aussi- 
tôt que possible aux jeunes générations une con- 
naissance des livres saints ^ plus approfondie que 

s On pourrait confirmer ici la justesse de cet aperçu , en mon- 
trant que renseignement primaire manque complètement de nos 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 335 

ne pourrait le faire la simple tradition orale. L'o- 
pinion attache à cette connaissance une impor- 
tance extrême, parce qu'elle y voit la meilleure 
garantie du bonheur individuel et de Tordre pu- 
blic. Toutes les influences sociales s'unissent pour 
assurer le succès de l'œuvre : la famille , l'insti- 
tuteur et le ministre du culte y travaillent jour- 
nellement; souvent la commune, parfois même 
la province ou l'État y donnent au moins un con- 
cours moral. Les enfants, de leur côté, cèdent 
sans résistance à tant d'efforts combinés, et re- 
cherchent l'enseignement par intérêt ou par 
amour-propre. Us savent que , dépourvus d'in- 
struction , ils resteraient longtemps exclus de la 
communion rehgieuse, et ne seraient jamais 
admis par le mariage dans une famille respec- 
table. Ils acceptent en conséquence les connais- 
sances scolaires comme une initiation nécessaire 
à la dignité de citoyen. Les populations, sollici- 
tées par cette première préoccupation, se trouvent 
toutes exercées de bonne heure à la lecture du 
catéchisme et de la Bible. Elles y joignent presque 
toujours une bonne pratique de récriture et du 
calcul. Les clergés, pénétrés de l'esprit national, 
se dévouent volontiers à propager la connaissance 



jours chez plusieurs peuples sédentaires de TAfrique ayant un pre- 
mier degré de civilisalion, mais dépourvus de code religieux; 
tandis qu'il s'est propagé partout avec le Khoran , môme chez les 
tribus nomades. {Les Ouvriers européens, I, § 3, p. 49.) 



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336 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

de rhistoire , de la géographie et des poésies po- 
pulaires. Ils sont également conduits, pour donner 
au culte plus de solennité , à initier Tenfance à la 
pratique du chant et des instruments de musique. 
Les habitants des districts ruraux, qui se 
trouvent ainsi portés , sous Tinfluence du sen- 
timent religieux, vers l'enseignement primaire, 
ne s'y adonnent pas également dans toutes les 
saisons, et ils n'attribuent pas tous la même 
importance à l'école proprement dite. Dans les 
régions polaires ou dans les hautes montagnes 
de la région tempérée , ce service prend un carac- 
tère privé et intermittent, sans devenir moins 
efficace. L'été est alors exclusivement consacré 
aux travaux agricoles, et l'enseignement n'est 
plus donné que pendant les longs repos de l'hi- 
ver ^. En Norwége , par exemple, où les domaines 
agglomérés (§34) et les habitations disséminées 
ne comportent point le déplacement des enfants 
pendant la saison des neiges, l'enseignement 
primaire est donné à chaque foyer et devient, 
comme les autres travaux d'hiver , une véritable 
industrie domestique. La mère de famille , les 
sœurs aînées , les vieux parents , secondés parfois 
par un instituteur ambulant, toujours par le mi- 
nistre du culte , y suffisent parfaitement. Les en- 

6 Dans les hautes montagnes du canton des Grisons , les exer- 
cices scolaires n'ont lieu que pendant l'hiver ; mais tous les en- 
fants y assistent jusqu'à l'âge de dix-huit ans. 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 337 

fants déjà instruits étant souvent chargés de char- 
mer les loisirs de la famille par des lectures édi- 
fiantes , il se produit une intime liaison entre le 
culte domestique et renseignement primaire. A 
vrai dire, les enfants y apprennent à lire et y de- 
viennent même des musiciens habiles, par Tappli- 
cation de la méthode spontanée qui leur donne 
partout Tintelligence pratique de la langue ma- 
ternelle. 

Sous le climat plus doux de l'Allemagne et de 
la basse Suisse , sur un territoire à population 
plus dense et mieux pourvu de routes, ren- 
seignement est habituellement donné dans des 
écoles par des instituteurs proprement dits ; mais 
ceux-ci, partout où domine le sentiment reli- 
gieux , obéissent avec déférence aux intentions 
des parents et à la haute direction des ministres 
du culte. La lecture, le chant, les exercices de 
mémoire et les récréations restent subordonnés 
aux convenances du service religieux. Un parfait 
accord de vues est maintenu entre Técole, le foyer 
domestique et TÉglise. Enfin il est toujours facile 
de trouver des laïques aptes à remplir les modestes 
fonctions de l'instituteur. Les catholiques d'Alle- 
magne eux-mêmes, guidés par l'exemple des pro- 
testants, ont été peu portés à recourir, pour le 
recrutement de leurs écoles, aux corporations 
religieuses. 

Le second motif qui amène les populations 

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338 CHAPITRE V - L'ASSOCIATION 

à apprécier le bienfait de renseignement, est 
la création d'industries réclamant des ouvriers 
pourvus du bagage scolaire , et attribuant à leur 
travail un salaire exceptionnel. Lorsque cette 
sorte de prime n'est point accordée aux ouvriers 
lettrés, et lorsque le clergé se contente d'une 
tradition orale, la population résiste habituelle- 
ment à tous les efforts tendant à développer l'en- 
seignement; mais cette résistance cesse aussitôt 
que la valeur de l'instruction donnée dans les 
écoles peut être mesurée par le prix de la main- 
d'œuvre. C'est ainsi que la création des ma- 
nufactures et des exploitations métallurgiques "^ 
exerce partout une influence décisive sur la pro- 
pagation des connaissances scolaires. Pour pro- 
voquer ce progrès dans une localité où l'on ne 
veut pas faire appel au sentiment religieux, il 
faut donc, non pas créer artificiellement des 
écoles et des corporations d'instituteurs, mais 
bien introduire des méthodes meilleures dans 
le régime agricole et manufacturier. Je citerai 
comme exemple les grandes mines métalliques 
de l'Allemagne, dont les écoles primaires étaient 
déjà renommées au xvi® siècle, lorsque ces in- 
stitutions étaient encore rares et imparfaites dans 
les districts voisins, exclusivement voués à l'a- 
griculture. 

7 Les Ouvriers des deux mondds, t. UI, p. 415. 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 339 

Ce second mobile devient plus puissant, à me- 
sure que les sociétés se perfectionnent, et on 
peut déjà observer des localités où les chefs de 
famille montrent, pour l'instruction primaire, 
une sollicitude encore plus vive que le clergé le 
plus habile et le plus dévoué. Cependant, même 
dans ce cas, le prêtre conserve toujours sur l'en- 
seignement, une action prépondérante; en pre- 
mier lieu, parce qu'il y trouve le plus sûr moyen 
d'alléger sa principale tache, la propagation de 
l'instruction rehgieuse ; en second lieu, parce 
que, indépendamment de cet intérêt personnel, 
il est naturellement désigné, par sa situation 
même, pour aider les chefs de famille à fonder et 
à surveiller les écoles. 

En France, les écoles primaires se sont multi- 
pliées partout où l'une de ces deux conditions 
s'est rencontrée. Elles prospèrent généralement 
dans les villes et dans les groupes manufactu- 
riers, où la valeur de l'instruction est indiquée 
par le taux des salaires. Elles abondent dans 
quelques montagnes où régnent les longs hivers. 
Elles n'ont pas cessé de fleurir dans les plaines 
^ù le clergé ayant associé avec succès, depuis le 
moyen âge, les études scolaires et l'enseigne- 
ment religieux, a résisté à la corruption du xviii^ 
siècle et conservé aux populations les bienfaits 
du christianisme. Les hautes vallées du Jura, des 
Alpes et des Pyrénées, ainsi que les collines à 

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340 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

climats plus doux de l'Ouest et du Midi , nous 
offrent depuis longtemps sous ce rapport les bons 
exemples de la Scandinavie et de TAllemagne. 
Il en est autrement des nombreux districts ru- 
raux dont les populations restent vouées exclu- 
sivement à une agriculture arriérée, où le senti- 
ment religieux s'efface de plus en plus ; et tel est 
le cas des villages à banlieue morcelée, à familles 
instables et stériles, que j'ai précédemment dé- 
crites (§ 34). Malgré les louables efforts de l'État, 
l'enseignement primaire s'y montre impuissant 
ou corrupteur, parce que la communauté d'efforts 
qui devrait régner entre Tinstituteur et le prêtre 
est depuis longtemps détruite. 

On s'est exposé à ces mécomptes en voyant 
dans l'école autre chose qu'une modeste suc- 
cursale du foyer domestique et de l'Église, en 
faisant de l'instituteur un fonctionnaire qui re- 
lève de la commune, de la province et de l'État, 
et en attendant de lui la réforme intellectuelle et 
morale des populations. Ce progrès si désirable, 
atteint, comme je l'ai expliqué, avec de faibles 
ressources par les bonnes écoles du Nord, nous 
échappera d'autant plus que nous voudrons réa- 
gir davantage contre la nature des choses en fai- 
sant à l'instituteur une situation artificielle. Il 
s'en faut de beaucoup, au surplus, que la réalité 
réponde à nos combinaisons systématiques. Pour 
se rendre compte de notre erreur, il faut : d'une 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 341 

part, considérer rinfériorité intellectuelle de la 
plupart de nos anciens instituteurs ; de l'autre, 
suivre dans leurs carrières les jeunes gens ha- 
biles sortant des écoles normales. Ceux de ces 
derniers qui conservent leur fonction s'ingénient 
sans relâche à y joindre toutes les situations lu- 
cratives qui s'ofîfrent à leur portée. C'est ainsi 
qu'on les voit habituellement gouverner les com- 
munes rurales sous le nom d'un maire incapable 
ou indolent, intervenir dans tous les intérêts 
locaux, parfois même gérer secrètement les af- 
faires privées des notables, enfin quitter leur 
profession à la première occasion favorable. Et 
il est presque superflu d'ajouter que ces soins 
administratifs ou financiers éloignent forcément 
les instituteurs les plus capables du progrès so- 
cial qu'on se flatte de voir surgir de l'enseigne- 
ment de la première enfance. Le mal s'aggrave 
encore lorsque l'instituteur, se mettant plus ou 
moins ouvertement en révolte contre l'influence 
du prêtre, inocule à l'enfance, par son exemple 
et par ses leçons, le poison du scepticisme. 

Une certaine philosophie allemande a attribué, 
depuis 1^30, une importance exagérée à la péda- 
gogie primaire. Le caractère forcé de son ensei- 
gnement, combiné avec la perte des croyances, 
a produit, ça et là en Allemagne, des désordres ^ 

8 On trouvera, à ce sujet, des faits instructifs dans Touvrage 
ayant pour titre : de VÈducation populaire de l'Allemagne du Nord, 

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342 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

qui se sont révélés pendant les événements de 
4848 : les gouvernements, après avoir provoqué 
le mal par une intervention déplacée, s'efforcent 
maintenant de réagir contre ces tendances, au 
risque de se heurter sur un autre écueil. L'admi- 
rable organisation religieuse de certaines écoles 
primaires de l'Allemagne fait parfaitement res- 
sortir le caractère malsain de ces écoles de libres 
penseurs. 

Notre loi du 28 juin 4833, tout en nous appor- 
tant de grands avantages, avait fait trop perdre 
de vue la connexion nécessaire de l'école et de 
l'Église. Sous ce rapport, elle a été heureuse- 
ment amendée par la loi du 45 mars 4850. Mais 
la vraie réforme, celle qui écartera l'intervention 
obligée de l'État, deviendra seulement possible, 

par Eugène Rendu, 1 vol. in-S», Paris, 1855. L'auteur déclare que 
ce désordre a particulièrement sévi dans les districts luthériens, 
et peu dans les districts catholiques. Si, en portant ce jugement, 
il a su se mettre en garde contre ses sympathies personnelles , 
il aura démontré une fois de plus que les religions d'État sont 
soumises à des causes de corruption qui ne pèsent pas sur les 
cultes dissidents ; qu'en conséquence toutes les religions ont un 
égal intérêt à repousser ce dangereux patronage. Les catholiques 
des États luthériens de l'Allemagne devraient leur présente supé- 
riorité morale à des causes analogues à celles qui firent la force 
des protestants français pendant Fodieuse persécution de Louis XIV. 
J'ajoute que les faits exposés par M. Rendu dans cet ouvrage ne 
me semblent pas justifier toutes ses conclusions; ils démontrent 
que l'enseignement primaire doit être intimement lié à la pratique 
de la religion; mais, comme tous les faits que j'ai observés moi- 
même, ils me paraissent condamner, en ce qui concerne ce 
service, toute immixtion de l'État non réclamée par les familles. 



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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 343 

lorsque tous nos partis politiques auront constaté 
par l'expérience qu'il est chimérique de cher- 
cher dans l'enseignement primaire un moyen de 
propagande, malgré la nature des choses et la 
résistance des partis rivaux. Ils s'accorderont 
alors à laisser les familles prendre soin d'un de 
leurs intérêts les plus immédiats, et l'école pri- 
maire reprendra aussitôt le caractère qui lui 
appartient. En principe, les familles choisiront 
des instituteurs pénétrés de leurs doctrines. Les 
sceptiques qui auraient le courage de faire peser 
sur leurs enfants toute la logique de leur sys- 
tème, pourront à cet égard se donner libre car- 
rière ; mais, de leur côté, les croyants travaille- 
ront, avec un redoublement d'énergie et en toute 
liberté, à préserver leurs enfants de cette con- 
tagion. En fait, les familles confieront habituel- 
lement la direction de l'école au clergé. Le mi- 
nistre du culte, certain désormais de ne plus 
trouver un ennemi dans l'instituteur, aura inté- 
rêt à le bien choisir, et à le former au besoin. Il 
pourra alors compter sur cet utile auxiliaire pour 
propager l'instruction religieuse, toujours ratta- 
chée par d'intimes liens à l'enseignement pri- 
maire. 

Si, comme l'affirme une opinion fort répandue 
en France , le clergé catholique est peu enclin à 
remplir ce devoir; s'il se refuse, faute de lumières 
ou de patriotisme, à servir par ce moyen l'intérêt 

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344 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

natioual, il faut le ramener par la raison à de 
meilleurs sentiments. Mais si Ton persiste à se 
passer de son concours , si surtout on veut faire 
de renseignement primaire un instrument de 
scepticisme, on continuera à échouer dans les dis- 
tricts ruraux qui restent étrangers au mouvement 
manufacturier. Les succès partiels qu'on obtiendra 
ne se révéleront guère que par l'accroissement 
de la clientèle du colporteur clandestin de livres 
obscènes. Il n'y a point à craindre d'ailleurs que 
la partie intolérante du clergé trouve, dans l'en- 
seignement primaire , un moyen de propager ses 
passions : la lecture de la Bible , venant chaque 
jour augmenter l'ascendant de l'esprit laïque , 
produira infailliblement le résultat opposé. Les 
laïques qui, malgré leurs erreurs, triomphent du 
clergé depuis deux siècles , ne sauraient avoir le 
dessous dans les luttes où ils défendraient la 
vérité , et leur succès sera d'autant mieux assuré 
que les esprits seront plus cultivés. Si donc , 
comme le craignent quelques-uns, le clergé se 
dévouait à cet enseignement avec des intentions 
rétrogrades ou perfides , il serait déçu dans son 
espoir , et servirait malgré lui la cause du bien 
public. Cette œuvre ne saurait, à aucun titre, 
offrir des aliments à l'antagonisme social , et les 
partis rivaux qui s'y dévoueront sans arrière - 
pensée deviendront, par cela même, des alliés. 
Lorsque l'État cessera d'intervenir indûment 



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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 345 

dans le domaine de l'enseignement primaire , le 
clergé , par la nature même des choses , prendra 
peu à peu aux yeux des populations la responsa- 
bilité de ce service. Le clergé catholique en parti- 
culier y apportera , et une sollicitude qui som- 
meille trop souvent aujourd'hui, et un esprit plus 
dégagé de préoccupations étrangères aux intérêts 
des familles. Dans cette situation , il demandera 
moins exclusivement le personnel des écoles à 
ces corporations religieuses qui ne se maintiennent 
dans l'état de ferveur que par la concurrence im- 
médiate des instituteurs laïques. Les écoles consti- 
tuées, avec les ressources locales, conformément 
aux vrais principes , jouiraient d'une complète 
indépendance. Quant aux écoles qui n'attache- 
raient pas à cette indépendance un haut intérêt , 
elles pourraient demander assistance en dehors 
de la localité. Dans ce cas, des subventions se- 
raient accordées par l'État et la Province , qui 
continueraient ainsi le régime actuel d'encoura- 
gemients, et qui se rattacheraient, sous ce rapport, 
au système anglais (§ 60). En échange de ces al- 
locations , l'État et la Province revendiqueraient 
au besoin le droit d'imposer aux localités certaines 
règles en matière d'enseignement primaire. Les 
méthodes officielles , comme les méthodes indé- 
pendantes , ne se propageraient donc qu'avec le 
consentement des familles , et elles se perfec- 
tionneraient incessamment, comme toutes les 

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346 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

institutions humaines , par une salutaire concur- 
rence. 

Nous sommes évidemment loin de Tordre de 
choses où , selon l'exemple des peuples libres et 
prospères, Tinstruction primaire se répandrait 
ainsi , par l'initiative des laïques et du clergé , 
dans la masse entière du corps social. La passion 
avec laquelle la plupart des hommes éclairés de 
notre pays refusent au clergé une de ses attribu- 
tions naturelles , est un sujet habituel d'étonne- 
ment pour les étrangers avec lesquels j'étudie 
comparativement les institutions et les mœurs de 
l'Europe. Ces méfiances invétérées , provoquées 
par la lutte qui a longtemps régné entre l'esprit 
clérical et l'opinion publique , ne sont plus , en 
général , justifiées pour le temps présent ; mais 
elles sont la critique de l'ancien régime qui les a 
fait éclore. Malheureusement cette disposition de 
nos classes dirigeantes ne nuit pas seulement à 
l'influence du clergé ; elle est pour la nation en- 
tière une cause de trouble et d'affaiblissement. 

Un des projets favoris de ceux qui s'exagèrent 
le rôle social de l'enseignement primaire est 
l'établissement d'un régime où l'instruction serait 
obligatoire et gratuite, sous la direction de l'État. 

On ne saurait trop redouter, en France, la 
propagation de la doctrine qui impose l'obligation 
de l'enseignement, et il importe de ne pas prendre 
le change, à la vue des pratiques adoptées en cette 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 347 

matière par certains peuples que je cite souvent 
comme des modèles. 

Ainsi 5 par exemple , les États de la Nouvelle- 
Angleterre , où l'enseignement obligatoire est 
encore en vigueur , ne sauraient offrir , sur ce 
point, un précédent applicable à nos institutions. 
Ils ont établi ce système au xvii® siècle , à une 
époque où la loi civile prescrivait également la 
pratique du Décalogue et la fréquentation du ser- 
vice divin , et ils le maintiennent par deux motifs 
qu'on ne saurait invoquerdans notre constitution. 
Conformément à l'esprit de la race anglo-saxonne, 
ils se plaisent à conserver cet usage , comme ils 
conservent toutes les coutumes, même surannées, 
qui ne blessent point absolument l'intérêt public. 
Les communes chargées de l'exécution ont tou- 
jours joui, pour cette attribution comme pour 
toutes les autres , d'une autorité souveraine ; par 
conséquent, elles ont pu , à toute époque, modi- 
fier ce régime de contrainte selon le vœu des chefs 
de famille. 

Les Américains du Nord apportent d'ailleurs 
dans l'application de leur régime d'enseignement 
des sentiments tout autres que ceux qui font ré- 
clamer chez nous l'obligation et la gratuité. Ils 
s'accordent tous à voir dans l'école primaire un 
modeste auxiliaire de la religion et de la famille. 
Ils n'ont jamais eu la pensée de confier ce service 
à un corps de fonctionnaires permanents , orga- 

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348 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

nisés en hiérarchie à la manière des bureaucraties 
européennes (§ 63), pourvus d'un fonds de retraite 
et faisant concurrence aux clergés. Les jeunes 
instituteurs des deux sexes qui dirigent habituelle- 
ment les écoles se gardent d'exercer longtemps 
une fonction qui amortit rapidement les qualités 
nécessaires au succès dans les autres carrières. 
Ils ne Facceptent en général que comme un stage, 
pour s'exercer à la parole ou au commandement , 
et pour accroître ainsi leurs chances de réussite 
dans une condition plus relevée. L'exemple des 
États-Unis n'a donc pas la signification que pro- 
clament chez nous certains partis politiques. Si 
le régime de contrainte condamné par l'esprit 
moderne (§ 8) règne encore en ce pays, c'est que 
le vice en a été corrigé jusqu'à présent par la con- 
dition transitoire du personnel , par le principe 
de la souveraineté communale , et en général par 
la liberté qui féconde toutes les institutions de la 
race anglo-saxonne. 

L'importation de ce système en France serait 
une erreur et un danger. Une immixtion modérée 
de la loi dans notre enseignement primaire a sin- 
gulièrement exagéré le travers d'esprit qui nous 
porte à multiplier les fonctions publiques , et elle 
a fait naître des inconvénients qui ne se sont 
point présentés jusqu'ici en Amérique. Nos insti- 
tuteurs ne sont pas les utiles stagiaires des pro- 
fessions privées; ils forment déjà une armée per- 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 349 

manenle de fonctionnaires qui chaque jour ren- 
forcent l'action anormale exercée par l'État sur 
les intérêts locaux. Le mal est déjà grand, et il 
serait encore aggravé par l'introduction de l'obli- 
gation et de la gratuité. Les inconvénients dus à 
ce nouvel envahissement de la vie privée par les 
pouvoirs publics ne seraient point compensés par 
les avantages qu'on a en vue. Il est manifeste que, 
dans notre régime communal subordonné aux 
bureaucraties (§ 63) du département et de l'Etat , 
l'instruction obligatoire prendrait bientôt un ca- 
ractère oppressif et tracassier. 

Aucune nécessité ne nous oblige d'ailleurs de 
soumettre les populations à ce surcroît de dépen- 
dance. L'enseignement primaire reçoit chez nous 
un développement rapide , partout où les parents 
constatent qu'il peut rendre plus fructueux le 
travail de leurs enfants ; tandis qu'il languit dans 
toutes les localités où cette utilité n'est point 
encore apparente. Les écoles surgissent spontané- 
ment, on ne saurait trop le redire, partout où les 
méthodes de travail réclament des ouvriers lettrés : 
les réformes intelligentes seront donc , en cette 
matière, plus efficaces que la contrainte. Enfin , 
cette contrainte , peu utile en pratique pour les 
garçons, et antisociale, comme je l'expliquerai 
plus loin, pour les fiUes, serait fort dangereuse 
au point de vue des principes. LareUgion est plus 
indispensable que l'instruction primaire; l'opi- 

II 10* 

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350 CHAPITRE V — VASSOCUTION 

nion publique , lorsqu'elle sera revenue sur ce 
point au sentiment du vrai (§ 15), serait dbuc logi- 
quement conduite à rendre le culte obligatoire. 
On serait ainsi ramené par degrés aux amens 
régimes sociaux qui prétendaient foiwier sur les 
prescriptions de l'autorité le règoe de la vérité et 
de la vertu. Les persQjaoes qiii, avec d'excel- 
lentes intentions, réclamant ici le retour à la 
contrainte, se mettent donc eA contradiction 
avec l'esprit des sociétés modernes (§ 8); elles 
cèdent à un sentiment rétrograde d'autanA plus 
dangereux que l'intérêt à satisfair^e fist plus res- 
pectable. 

Quant à la gratuité de l'enseignement, .eUe est 
contraire au principe qui commande aux citoyens 
de pourvoir par leur propre initiative aux besoins 
de la vie privée. Elle serait un contre-sens sous le 
régime nouveau qui leur laissera le ^om de sub- 
venir aux frais du culte. Il ost d'ailleurs inexact 
d'appeler gratuit un service rétribué p^ l'impôt, 
et s'il convient , à tous égards , que le ridie .paye 
volontairement l'enseignement du pauvre , mi ne 
doit pas permettre que le pauvre , toujours atteint 
en quelque point par le fisc, co©,tribue malgré lui 
aux frais de l'instruction du riche. Dans les com- 
munes américaines où l'instituteur est rétribué 
au moyen d'une taxe spéciale levée par les afliciers 
municipaux , le service de l'eoiseignement n'est 
pas plus gratuit que ne l'est, en Angleterre ^ le 



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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 351 

service du culte payé par la dîme et par la taxe 
d'église (§ 54). 

Quel que soit le régime adopté, pour l'enseigne- 
ment primaire , dans les diverses régions de l'Eu- 
rope , les corporations n'y prennent qu'une part 
assez restreinte : le développement donné en 
France à l'utile corporation des frères de la Doc- 
trine chrétienne est moins dû peut-être à la nature 
des choses , qu'aux méfiances qui découragent mo- 
mentanémentl'initiativeduclergéséculier.Aucon 
traire , le rôle des corporations grandit , à mesure 
qu'on s'élève dans la hiérarchie de l'enseignement. 

En Angleterre , où l'enseignement secondaire 
conjure les dangers du déclassement et s'adapte 
mieux que partout ailleurs aux besoins si variés 
des familles, les établissements qui préparent les 
enfants aux professions usuelles du commerce et 
de l'industrie constituent en général de très-petites 
entreprises privées. Ce sont, pour la plupart, des 
externats urbains recevant des enfants vivant au 
sein de leur famille et parfois même associés déjà 
à ses travaux. Quant aux pensionnats destinés 
aux classes plus élevées , ils sont établis à la cam- 
pagne, et reçoivent un nombre limité d'enfants 
qui forment en quelque sorte le complément de 
la nombreuse famille de l'instituteur. Quelques 
établissements privés du même genre instruisent 
un petit nombre d'enfants pour les situations 

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352 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

usuelles du droit et de la médecine. Ces profes- 
sions n'occupent pas à beaucoup près en Angle- 
terre le rang que leur accorde l'opinion sur le 
Continent; cependant on voit déjà intervenir 
pour ces spécialités quelques corporations qui 
possèdent des biens en mainmorte et qui prépa- 
rent leurs élèves aux cours des universités de 
Londres, de Dublin, de Glasgow ou d'Edim- 
bourg. Les enfants destinés aux magistratures 
gratuites des comtés (§ 57), aux grades supé- 
rieurs de l'Église , des tribunaux , de l'armée ou 
de la flotte, aux fonctions élevées de l'adminis- 
tration métropolitaine et coloniale, enfin aux deux 
chambres du Parlement (§ 60), suivent une autre 
voie : ils se font admettre dans certains collèges, 
gérés depuis des siècles par des corporations 
pourvues de biens considérables. Ces collèges, 
notamment ceux d'Eton et d'Harrow, sont situés, 
comme les autres pensionnats anglais, au milieu 
des campagnes , et ils ont été souvent décrits avec 
éloge par les écrivains du Continent^. Le carac- 
tère commun de tous ces établissements est de 
substituer par leurs propres ressources, indépen- 
damment de toute assistance de l'État, des com- 
tés ou des corporations urbaines. 



Voir, par exemple, l'ouvrage de M le comte de Montalembert : 
De l'Avenir politique de P Angleterre, p. 172. L'auteur cite lui- 
même avec éloge les travaux publiés sur le même siyet par M. Lo- 
rain , ancien recteur de l'Université. 



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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 353 

En Allemagne, la plupart des établissements 
d'instruction secondaire sont exclusivement des 
externats , et laissent par conséquent les enfants 
au milieu de leurs familles. Les gymnases prus- 
siens, établis dans toutes les villes de quelque 
importance, n'ont jamais un caractère privé, et 
sont toujours subventionnés par les villes et par 
l'État. Ils réunissent les enfants de toutes les 
classes et les préparent à toutes les professions. 
Ils enseignent à la fois les langues anciennes (hé- 
breu, grec et latin), jugées nécessaires pour l'a- 
cheminement vers les professions libérales. Ils 
joignent à cette branche principale de l'enseigne- 
ment les connaissances plus élémentaires (lan- 
gues vivantes, géographie, histoire, sciences ma- 
thématiques et physiques), considérées comme 
une préparation suffisante aux moyennes et hau- 
tes professions usuelles. Seulement, pour con- 
jurer autant que possible les inconvénients qui 
naissent de cette réunion de deux enseignements 
distincts, ils accumulent, au début des six années 
d'études des grands gymnases, ces dernières con- 
naissances, de telle sorte qu'elles puissent être 
acquises en deux ou trois années. 

Malheureusement, ce groupement artificiel de 
conditions sociales différentes et d'enseignements 
hétérogènes dans des écoles pourvues de biens 
en mainmorte , subventionnées en outre par les 
villes et par l'État , empêche la création de cette 

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354 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

multitude de petits établissements privés qui, en 
Angleterre , répondent si bien à tous les besoins 
spéciaux des familles de la classe moyenne. En 
fait, les gymnases allemands sont une excitation 
au déclassement pour les individus, une cause 
de sacrifices exagérés et de mécomptes pour les 
familles, enfin une source incessante d'agitation 
et d'instabilité pour l'État. Ces institutions détrui- 
sent de plus en plus , dans la vie privée des so- 
ciétés allemandes, la quiétude qui reste jusqu'à 
ce jour un des traits distinclifs de l'Angleterre. 
Elles contribuent même à troubler la vie publique, 
par les causes que je signalerai dans une autre 
partie de cet ouvrage (§63). 

Les lycées et les collèges qui forment, en 
France, les principaux établissements de l'en- 
seignement secondaire, ne jouissent pas des 
avantages acquis à ceux de l'Angleterre et de 
l'Allemagne. Peu pourvus de biens propres, mais 
fortement subventionnés par les villes et par l'É- 
tat , ils entravent la multiplication des petits éta- 
blissements privés dont je viens de signaler, pour 
l'Angleterre, l'influence bienfaisante. Ils s'accu- 
mulent de préférence dans les grandes villes, où 
ils prennent de plus en plus le caractère de pen- 
sionnats. Ils sont créés surtout pour l'enseigne- 
ment des langues anciennes , et ils rapprochent 
des enfants de conditions inégales, qu'ils enlèvent 
temporairement au foyer domestique. Us provo- 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 355 

quent ainsi le déclassement, en faisant nadtre 
chez les familles peu aisées des prétentions qui 
sont rarement satisfaites, puis des déceptions 
qui agitent sans cesse la société. On n'a point 
remédié à ces inconvénients en annexant, suivant 
deux systèmes successifs, l'enseignement des con- 
naissances usuelles à celui des langues anciennes ; 
on a même aggravé le mal en groupant davantage 
ce qui devait être plus complètement séparé. 

La suppression de toute intervention de l'Etat 
serait encore ici le point de départ de la réforme. 
En ce qui concerne l'acheminement aux profes- 
sions usuelles, on cesserait d'entraver la fonda- 
lion des établissements privés qui seuls peuvent 
s'adapter à une multitude de besoins spéciaux. 
En ce qui concerne la préparation à renseigne- 
ment supérieur, une partie des habiles profes- 
seurs de nos lycées et de nos collèges créerait 
avec succès , à titre privé , de petites entreprises 
urbaines ou rurales. Une autre partie se groupe- 
rait en corporations libres dirigeant de grands 
externats^® qui seraient recherchés, comme en 
Allemagne, par les familles urbaines, à mesure 
que se rétabliraient les véritables traditions de la 
vie domestique (§ 28). Débarrassé des préoccu- 

lu Je ne saurais trop signaler, en ce qui touche la suppression 
des internats, les beaux travaux publiés en 1871 par M. Henri 
Sainte -Claire Dêville {Comptes rendus de l'Académie des sciences 
morales), et par M. Tabbé Lescœur (Revue d'économie chrétienne), 

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356 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

pations d'ordre inférieur qu'entraîne la gestion 
d'un pensionnat, pouvant tenter en toute liberté 
l'emploi des meilleures méthodes , stimulé d'ail- 
leurs dans l'accomplissement de ses devoirs par 
l'honneur et les profits du succès, notre person- 
nel enseignant acquerrait bientôt la fortune et 
l'indépendance qui récompensent en Angleterre 
les mêmes mérites. 

Nos plus habiles professeurs, en groupant leurs 
aptitudes, réussiraient également à fonder, sous 
ce régime de liberté, des pensionnats ruraux qui 
ne le céderaient en rien aux célèbres collèges 
anglais ; ils se constitueraient aisément en cor- 
porations puissantes, avec le concours dévoué 
des anciens élèves des lycées actuels. Ils perpé- 
tueraient ainsi, en leur donnant plus de dignité 
et d'indépendance, de vieilles institutions dont 
les quartiers de noblesse valent ceux d'Eton et 
d'Harrow. Quant aux capitaux nécessaires à ces 
entreprises, ils seraient abondamment fournis 
par les sommités sociales sorties de ces lycées. 
Les deux pensionnats de Sainte-Barbe, établis 
à Paris et à Fontenay-aux-Roses , montrent déjà 
combien ce principe d'association est efficace : 
ils font entrevoir le succès réservé à des corpora- 
tions laïques qui n'auraient plus à redouter la 
concurrence de l'État. Le collège rural de Vanves, 
succursale du lycée Louis -le- Grand, de Paris, 
prouve également que des établissements dispo- 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 357 

sant d'un vaste. parc peuvent réunir, avec toute 
convenance, les élèves et les familles des profes- 
seurs. Intéressées dorénavant au succès, sur- 
veillées de près par les pères de famille qui ont 
fourni le capital, autorisées à recevoir des dons 
et des legs , pouvant assurer à leurs professeurs 
la situation la plus agréable, ces corporations 
laïques offriraient bientôt aux familles les mêmes 
avantages que celles-ci recherchent dans les cor- 
porations religieuses. La lutte des divers établis- 
sements s'établirait d'ailleurs en toute liberté, et 
elle contribuerait à relever pour tous le niveau 
de l'enseignement secondaire. 

La valeur de l'enseignement supérieur qui pré- 
pare la jeunesse française aux professions libé- 
rales, est habituellement en rapport avec l'im- 
portance des villes où il est donné. C'est à Paris 
surtout que cet enseignement a acquis une juste 
renommée. Malheureusement les funestes in- 
fluences qui pèsent sur les étudiants parisiens 
se développent suivant une progression encore 
plus rapide que le talent des professeurs. Elles 
dépassent toutes les limites posées ailleurs par 
la morale et la raison. J'ai souvent entendu dé- 
clarer par les étrangers les plus compétents, j'ai 
d'ailleurs constaté moi-même en visitant toutes 
les universités de l'Europe, que Paris est la seule 
ville où les jeunes étudiants restent exposés sans 

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358 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

surveillance à tous les périls d'une liberté prénoa- 
turée. Il n'existe pas en Europe une autre ville 
où la corruption ait acquis la même intensité , et 
Ton n'a permis nulle part à la jeunesse de deve- 
nir elle-même le plus actif foyer de la contagion. 
La comparaison n'est pas plus à l'avantage du 
système français, lorsque l'on considère la si- 
tuation des professeurs et la culture même des 
sciences et des lettres. 

Le vice du système se trouve encore ici dans 
l'intervention de l'État, qui soumet l'enseigne- 
ment, comme tant d'autres branches d'activité, 
à une bureaucratie (§ 63), c'est-à-dire à des fonc- 
tionnaires ayant seuls le privilège d'allier la réa- 
lité du pouvoir à l'absence de toute responsabi- 
lité. N'ayant aucun contact direct avec les élèves, 
ces fonctionnaires ne sauraient les arrêter sur la 
pente du désordre ; et cependant, en s' attribuant 
Tautorité, ils déchargent en cette matière les pro- 
fesseurs des devoirs de surveillance. En détrui- 
sant par une immixtion inopportune les rapports 
naturels de respect et d'affection que fait naître 
cette surveillance, nos bureaucraties universi- 
taires ont, à leur insu, donné à notre jeunesse 
lettrée un esprit d'insubordination dont la trace 
ne se retrouve pas dans les universités libres des 
Iles Britanniques et de la Scandinavie. Elles ont 
ainsi fourni de dangereux aliments à nos der- 
nières révolutions. 



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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 359 

Le reipèd^ est indiqué par la pratiqua de l'Eu- 
rope entière. Chaque université est une corpora- 
tion indépendante de professeurs inve3tis par la 
Coutume .d'une souveraineté paternelle. Elle a 
charge de la conduite privée comme de l'instruc- 
tion des élèves , et elle serait bientôt délaissée si 
elle i;i'of}^ait, sous ç^ double rapport, toute garan- 
tie aux p^entp. JLes étudiants eux-mêmes sont 
réunie pn corporations. Les sentiment? de soli- 
darité, fondés sur de vieilles traditions, spnt en- 
trejte^us parmi eu?: piar J'u^iforaiité du costume , 
pçgr des solennités annuelles , pçif J^ pratique ré- 
gulière de certains devoirs, .et surtout par la rési- 
dence jd£|iis /des iM9iao^s soumises à \^ surveil- 
lance de l'université, A la Içiveur de oes habi- 
tudes, ^s e;xercent l'un sur l'autre une influence 
morale kjuî FW4 l^^ile le contrôle des professeurs 
W lui ^o^ervwt un caractèrie intima tet awûcal. 
Le régime de eorporatious sauveg^ardait, 4ans 
l'univeinsité de Paris ^ ce gr^ud intérêt depuis un 
temp^ immémorial. En détruisant, dès 4790, cette 
vénérable institution, la Révolution n'a pas seu- 
lement perdu de vue une tradition bienfaisante ; 
elle a abais,sé 1^ condition des élèves et celle du 
corps enseignant. Les esprits libéraux qui considè- 
rent notre régime de haut enseignement comme 
une heureuse conquête, échapperaient à cette er- 
reur en observant les principales universités de 
l'Europe. Ils le condamneraient sévèrement s'ils 

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3«0 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

voulaient seulement prendre la peine de compa- 
rer, à Paris et à Oxford, la situation des étudiants 
et des professeurs. 

Le meilleur régime des corporations de haut 
enseignement implique la possession de biens 
propres et la rétribution directe par les élèves. 
Il assure donc aux maîtres jouissant d'une grande 
renommée des revenus comparables à ceux des 
professions commerciales. Ce légitime succès est 
interdit par le système français qui, en payant les 
professeurs avec le produit de l'impôt, doit se 
montrer économe et rétribuer également les iné- 
gales capacités parvenues au même degré de la 
hiérarchie. De là il résulte que d'illustres étran- 
gers qui , comme au temps de saint Thomas ou 
d'Albert le Grand, auraient le désir de trouver à 
Paris la consécration de leur renommée ou d'y dé- 
velopper leurs talents, en sont empêchés par l'im- 
possibiUté d'y obtenir des avantages pécuniaires 
proportionnés à leur mérite. Telle petite ville 
d'Angleterre, des États-Unis ou d'Allemagne as- 
sure ainsi à certains professeurs une rémunéra- 
tion décuple de celle dont ils auraient dû se con- 
tenter s'ils avaient cédé à l'attrait qui les portait 
vers Paris. 

La haute direction de l'État substituée à l'initia- 
tive des corporations libres, n'est pas moins fu- 
neste à la science et aux lettres. Il est tout naturel 
que le niveau des connaissanceshumaines s'abaisse 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 361 

dans les sociétés où Ton paye le moins les hautes 
notabilités qui les cultivent. Les sciences positives 
qui font maintenant de si grands progrès tendent 
de plus en plus à devenir cosmopolites. Elles se 
concentreront dans de grands foyers d'enseigne- 
ment chez les peuples jouissant de la meilleure 
organisation universitaire. Déjà l'ancien état d'é- 
quilibre établi sous ce rapport, il y a un siècle, 
est manifestement dérangé au détriment de notre 
pays. L'on ne voit plus, comme aux temps de 
Christine et de Frédéric le Grand , nos savants 
diriger des académies dans les capitales étran*- 
gères. Ceux qui acquièrent la renommée par leurs 
premiers travaux sont bientôt arrêtés dans leur 
essor par notre organisation bureaucratique. Ne 
pouvant s'élever aux grandes situations que la 
science procure ailleurs, ils abandonnent leur 
carrière pour chercher la fortune et l'influence 
dans la haute administration ou dans la politique. 
Ce genre d'émigration, spécial à notre pays, 
cause à la science d'incalculables dommages, sans 
relever beaucoup les fonctions dans lesquelles 
affluent ces savants en quête d'une meilleure sir 
tuation. 

La solidarité établie mal à propos entre l'État 
et la science est également compromettante pour 
les deux intérêts. L'eiTeur, qui se fait jour si 
souvent dans les sciences morales , est parfois un 
acheminement indirect vers la vérité. Elle n'a du 
H il 

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362 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

moins aucun inconvénient sérieux quand elle se 
produit sous les auspices d'une corporation libre, 
que les institutions rivales peuvent librement 
combattre. Telle était la situation relative des 
institutions " qui ont formé en France tant 
d'hommes illustres pendant la première moitié 
du xvn® siècle. Au contraire, l'erreur prend un 
caractère réellement dangereux quand elle est 
subventionnée par le trésor public. En patronnant 
-les connaissances qui ne reposent pas sur des 
axiomes, l'État se trouve invinciblement conduit 
à en faire la police ; mais l'opinion publique , fort 
ombrageuse sur ce point , se dresse presque tou- 
jours contre lui, même lorsqu'il protège la vérité; 
et ce seul fait suffirait pour condamner le régime 
actuel. De là les inextricables embarras qui se 
manifestent dans notre haut enseignement; de là 
les destitutions qui donnent le prestige de la per- 
sécution à de mauvaises doctrines ; de là enfin 
les tristes débats qui ont souvent aggravé l'anta- 
gonisme social au sein de nos corps politiques. 

11 II est mortifiant de penser que les passions politiques et les 
habitudes d'une centralisation exagérée nous empêchent d'aper- 
cevoir les vérités qui avaient un caractère d'évidence pour nos 
grands hommes d'État du xvii« siècle. C'est ainsi que l'opinion 
du cardinal de Richelieu se trouve nettement exprimée dans les 
termes suivants : * Puisque la foiblesse de notre condition hu- 
« maine requiert un contre-poids en toute chose, il est plus rai- 
« sonnable que les universitez et les jésuites enseignent à Fenvi , 
« afin que l'émulation aiguise leur vertu. » {Testament politique , 
l^e partie, ch. ii, section 11.) 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 303 

Les personnes qui croient que l'État peut 
prendre utilement le patronage des sciences , des 
lettres et des arts apercevront le danger de cette 
erreur dès qu'elles voudront bien observer , sous 
ce rapport, la situation relative des diverses con- 
trées. Elles constateront bientôt que, dans les so- 
ciétés enrichies par le commerce et l'industrie , 
les universités libres , créées par les dons et legs 
des particuliers , se montrent de plus en plus su- 
périeures aux universités régies par les gouverne- 
ments et soutenues par l'impôt. Pour arriver à 
cette conviction , il suffira , par exemple ; de com- 
parer la pénurie de plusieurs grandes institutions 
scientifiques de notre Continent, avec l'abondance 
des ressources qui affluent chaque année dans les 
institutions analogues de la petite ville de Boston** 
(Massachussets). 

12 Parmi les sommes attribuées, dans ces derniers temps, par 
dons et legs, à ces institutions, je puis citer : depuis 1848, au 
Musée de géologie comparée de l'Université de Cambridge, près 
de Boston, 1,500,000 fr.; depuis 1859, à la Société d'histoire 
naturelle de Boston, 5,000,000 fr.; depuis 1860, à Tlnstitut tech- 
nologique de Boston, 700,000 fr.; depuis 1857, à la bibliothèque 
de Boston , qui se distingue de nos grandes bibliothèques par les 
services rendus à toutes les familles de la ville, 2,000,000 fr., etc. 
A la vérité, les partisans de l'intervention de l'État répètent sans 
cesse que les particuliers sont, chez nous, incapables de s'asso- 
cier aux sentiments qui inspirent, hors de la France, ces admi- 
rables établissements; mais, en cette matière, ils prennent évi- 
demment l'effei pour la cause. Notre parcimonie actuelle contraste 
singulièrement.avec la libéralité qui a créé autrefois tant d'oeuvres 
utiles ; elle est due , non à la race , mais aux institutions qui dé- 
couragent les généreuses initiatives. Les richesses qui alimentent 

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364 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

En résumé, la seule situation digne pour les 
sciences ou les lettres, pour les corps enseignants 
et pour les élèves, est celle qui les place sous 
l'autorité de corporations libres , jalouses de con- 
server leur indépendance , intéressées en même 
temps à se garantir de l'erreur ou du relâche- 
ment qui leur feraient perdre la confiance du pu- 
blic, au profit de leurs rivales. Les universités de 
Cambridge et d'Oxford *^, les quatre universités 
d'Ecosse et le collège de la Trinité à Dublin peu- 
vent être, à tous égards, cités comme des modèles. 
Dirigées par des corporations indépendantes , 
pourvues de biens en mainmorte, ces institutions 
ont conservé les excellentes traditions que nous 
avons si imprudemment détruites en supprimant 
nos vieilles universités. D'un autre côté, elles 
sont garanties de la corruption par l'aiguillon de 
la concurrence , et par le contrôle des deux cham- 
bres du Parlement. 

Un des caractères les plus recommandables des 
universités anglaises, allemandes et Scandinaves, 
est le mélange habituel des jeunes gens voués au 



sous nos yeux le lourd budget du luxe et de la débauche, se diri- 
geront de nouveau vers les fondations de bien public, à mesure 
que celles-ci cesseront d'être soumises au patronage énervant de 
la bureaucratie (§ 63), et que les classes dirigeantes se dévoue- 
ront à la réforme des mœurs. 

13 Voir l'éloquente description de ces universités dans Fouvrage 
déjà cité de M. le comte de Montalembert : De l'Avenir politique 
de V Angleterre, p. 478. 



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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 365 

ministère ecclésiastique , et de ceux qui se desti- 
nent aux autres professions libérales. C'est un 
symptôme de Tharmonie qui règne entre les clercs 
et les laïques; c'est aussi un moyen de réunir 
tous les hommes éclairés dans une commune 
pensée de bien public. L'antagonisme qui règne 
chez nous, depuis deux siècles, entre la religion, 
la science et les lettres , a provoqué la séparation 
des deux catégories d'étudiants , et cet abandon 
de nos vieilles traditions universitaires est un des 
indices du désordre social au milieu duquel nous 
vivons. Le remède se trouvera dans la création de 
plusieurs imiversités libres , où les professeurs se 
grouperont selon leurs doctrines. La Belgique 
nous a devancés dans cette voie en créant l'ex- 
cellente université de Louvain , presque au con- 
tact d'une célèbre université de libres penseurs. 
Ces universités spéciales et libres, dont les 
propensions systématiques seront contenues par 
le besoin de conserver la confiance du public , 
donneront la prépondérance intellectuelle aux 
grandes nations qui auront le bon sens de les 
adopter. Seules, en effet , elles peuvent résoudre, 
par la libre discussion, l'un des grands problèmes 
de notre temps, l'accord** de la foi et de la rai- 

14 Comme exemple de cette utile influence des universités libres, 
je signale aux amis de la science sociale l'ouvrage ayant pour 
titre : De In Richesse dans les sociétés chrétiennes y^taiT Charles Périn, 
professeur de droit public et d'économie politique à l'université 
catholique de Louvain; 2 vol. in-S», Paris, 1861. 

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366 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

son (§ 15). Seules aussi elles peuvent constituer 
la science sociale, c'est-à-dire enseigner aux 
sociétés humaines les moyens de conjurer la 
corruption et d'accomplir la réforme. L'opinion 
publique accueillera les éléments de cette science, 
dès qu'ils seront propagés par des universités li- 
bres se contrôlant l'une l'autre; tandis qu'elle les 
repoussera , tant qu'ils proviendront de corps en- 
seignants institués par l'État. 

Selon les hommes éminents, dont la compétence 
en cette matière est universellement reconnue en 
Europe , les professeurs de l'enseignement supé- 
rieur ne doivent point recevoir une éducation 
séparée; car, prenant alors le caractère d'une 
caste, ils s'isolent au milieu des personnes appar- 
tenant aux autres professions libérales. L'Europe 
intellectuelle repousse donc le principe des écoles 
normales. Elle laisse les jeunes professeurs se 
former librement au sein des universités qu'ils 
doivent illustrer à leur tour. Elle admire l'institu- 
tion des professeurs privés des universités alle- 
mandes , qui permet aux jeunes mérites de se 
produire en présence des vieilles renommées. Il 
n'est même pas besoin d'aller , sous ce rapport , 
chercher nos modèles à l'étranger. Les excès de 
la centralisation n'ont point encore étouffe toutes 
nos traditions , et , si le sujet de cet ouvrage était 
l'éloge plutôt que la critique de nos institutions , 
j'aurais ici à citer comme exemple la faculté de 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 367 

médecine de Paris. Le bon sens de nos illustra- 
tions médicales et la sagesse de Tadministration 
des hospices ont heureusement tempéré jusqu'à 
ce jour le monopole de l'enseignement officiel. 
Beaucoup de jeunes gens enseignent à côté des 
professeurs en titre : des hommes éminents font , 
dans le quartier des écoles , des cours payés , et 
ces cours sont, en général, suivis plus assidûment 
que les cours gratuits de la faculté. Ce dernier 
vestige de la Coutume sera tôt ou tard condamné 
par la bureaucratie (§ 63), et déjà des logiciens 
inflexibles ont réclamé cette satisfaction. Mais, 
jusqu'à présent, la jouissance d'une liberté tra- 
ditionnelle a maintenu dans l'enseignement , et 
même dans les rapports mutuels des élèves et des 
maîtres , la meilleure organisation que j'aie eu 
occasion d'observer en Europe. Je vois dans ce 
régime un des signes de la valeur intellectuelle 
que reprendra notre pays , lorsque les aptitudes 
n'y seront plus étouffées par une centralisation 
oppressive. 

On a prétendu justifier le principe de notre 
enseignement supérieur, en affirmant que l'État 
peut seul propager les connaissances qui ne sont 
cultivées que par quelques érudits , et qui ne sau- 
raient, sous le régime de la liberté, procurer aux 
professeurs une rémunération suffisante. La pra- 
tique des autres peuples réfute cette justification. 
Dans les pays où l'État s'abstient, les dons et legs 

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36» CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

viennent toujours pourvoir à ces services d'inté- 
rêt public; les universités libres s'en chargent 
d'ailleurs à l'envi, quand l'État ou la province 
(§ 66) veulent bien accorder quelques subsides 
spéciaux. 

On a souvent signalé comme désirable , on a 
même tenté de créer en France, sous le nom 
d'écoles professionnelles , un enseignement qui 
n'est que l'exagération d'une idée juste et de 
quelques pratiques convenant tout au plus à l'ap- 
prentissage de certaines fonctions publiques. Les 
professeurs chargés de l'exposition des phéno- 
mènes physiques décrivent utilement les appli- 
cations qu'en font les arts industriels. D'un autre 
côté, notre gouvernement, qui envahit volontiers, 
depuis deux siècles, le domaine de l'activité pri- 
vée (§ 63) , se plfidt à instruire lui-même les jeunes 
fonctionnaires dont le service est essentiellement 
technique et réglementaire. De ces précédents on 
a conclu qu'il serait possible de créer, pour chaque 
branche d'industrie et de commerce, un enseigne- 
ment si complet qu'un jeune homme élevé dans 
l'école spéciale correspondante aurait une supé- 
riorité décidée sur tout contemporain de même 
aptitude ayant fait dans l'atelier même , selon la 
méthode usuelle, l'apprentissage de la profes- 
sion. Cette donnée a même reçu déjà de nom- 
breuses applications, parce qu'elle s'adapte à 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 369 

l'un des vices principaux de notre constitution 
sociale. 

Nos familles instables, dont les chefs prennent, 
en cas de succès , une prompte retraite , tendent 
toujours à faire sortir les enfants de leur con- 
dition : elles ne sont donc point en mesure de 
les initier elles-mêmes à la connaissance du 
métier, comme le font ailleurs les familles- 
souches (§30); elles acceptent par conséquent 
avec faveur les perspectives que les écoles pro- 
fessionnelles ouvrent au déclassement. Cette pro- 
pension des parents s'accorde d'ailleurs avec celle 
qui porte les jeunes gens à chercher un premier 
degré d'émancipation dans une carrière où ils se 
trouvent soustraits à l'autorité de la famille. Mais 
tous, en entrant dans cette voie, s'exposent à des 
mécomptes contre lesquels on ne saurait trop 
prémunir l'opinion. 

Un art industriel n'est bien connu que des pra- 
ticiens éminents qui l'exercent depuis longtemps 
avec succès. Ces praticiens auraient seuls qualité 
pour constituer un enseignement méthodique, 
s'ils n'en étaient détournés par les habitudes 
de leur vie et par des occupations plus lucratives. 
Les savants qui se chargent des enseignements 
professionnels sentent bientôt leur insuffisance, 
en ce qui concerne le métier proprement dit ; et, 
pour remplir leurs programmes, ils se rejettent 
sur les matières de l'enseignement ordinaire qui 

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370 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

s'éloignent le moins de la spécialité. L'utilité que 
peut offrir cet enseignement accessoire compense 
rarement la nullité de l'apprentissage; et, trop 
souvent, le résultat définitif est de fausser pour 
longtemps l'esprit de la jeunesse. 

Les élèves doués d'aptitudes éminentes ré- 
sistent seuls à cette épreuve. Ils distinguent avec 
un tact sûr la partie solide et la partie faible de 
l'enseignement : ils ne s'épuisent pas à appro- 
fondir ce qui reste obscur dans l'esprit du maître , 
et ils arrivent à l'atelier avec un bagage scienti- 
fique bien classé , dont ils feront à l'occasion un 
judicieux usage. Ils aperçoivent tout d'abord avec 
la même netteté le genre de supériorité qu'ont 
sur eux les moindres praticiens qui se sont formés 
dans les ateliers. Ils ne croient pas déroger en 
s'inspirant de leur exemple et de leurs conseils. 
Ils s'assimilent sans relâche, parla pratique du 
travail, la connaissance des rapports sociaux, des 
faits techniques et des intérêts commerciaux ; et 
ils regagnent ainsi, en exerçant le métier, l'avance 
prise par les contempomus qui, ayant préféré 
l'ateUer à l'école , n'ont plus qu'à compléter leurs 
connaissances théoriques. En résumé, ils arrivent 
au but, mais par une voie détournée et plus 
onéreuse pour la famille que la voie directe de 
l'atelier. 

Il en est autrement des masses admises dans 
les écoles professionnelles. Faute de travail ou 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 371 

d'intelligence, elles ne s'assimilent qu'imparfaite- 
ment la partie positive de la doctrine , et elles ne 
savent point établir pour le surplus la distinction 
nécessaire. Le faux et le vrai, ne pouvant être 
immédiatement séparés au crible de l'expérience, 
par le contact des hommes et des choses, se 
mêlent d'une manière inextricable dans leur es- 
prit. Incapables de se fortifier par l'influence pro- 
longée des idées abstraites , ces écoliers restent 
privés du développement intellectuel (§32) qu'ils 
eussent sûrement trouvé dans la pratique de la 
profession. Les grades et les dipWmes arrachés 
aux maîtres , par l'importunité des familles et des 
protecteurs, ne font qu'aggraver l'impuissance 
de ces élèves ; car , en exaltant leur vanité, ils les 
détournent des travaux patients et modestes qui 
pourraient les ramener dans la bonne voie. Ces 
savantes incapacités échouent dans les entreprises 
qui leur sont personnellement confiées. Elles 
forment l'état- major habituel de certaines so- 
ciétés par actions (§45), où elles dominent les 
vrais travailleurs par l'art de parler ou d'écrire. 
Elles ne se maintiennent dans l'industrie que 
comme partie accessoire ou parasite d'un mou- 
vement dirigé en fait par des praticiens d'atelier. 
Il en est enfin qui, poussés au mal par leur 
instinct, ne se font pas même illusion sur leur 
inaptitude. Leur séjour à l'école n'est qu'une 
occasion de dissipation et de débauche. Impatients 

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372 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

de toute autorité, ils ne sauraient désormais 
prendre rang dans la hiérarchie sociale ; et tel 
qui fût devenu un citoyen utile s'il eût été d'abord 
soumis à la discipline de l'atelier et aux devoirs 
de la vie réelle , reste une charge pour sa famille, 
et une cause de trouble pour la société. 

En résumé, les écoles professionnelles ne réus- 
sissent guère à donner plus d'élévation aux in- 
dividualités éminentes ; tandis qu'elles sont pour 
les intelligences ordinaires une cause fâcheuse de 
déclassement. 

Le développement qu'on veut donner en France 
à ces écoles est , comme je l'indiquerai plus loin 
(§63), la conséquence naturelle du régime de 
centralisation exagérée qui réclame , chaque an- 
née , la formation de nouveaux fonctionnaires. Il 
n'est pas , comme on le dit souvent , le résultat 
d'un progrès qui substituerait la science à la rou- 
tine. L'art des ateliers est, en général, fort supé- 
rieur à la partie technique de la science des écoles ; 
et ce qui le prouve , c'est que ces écoles sont sys- 
tématiquement repoussées par des peuples qui 
ne sont pas moins éclairés que les Français , et 
qui les devancent souvent , tout en continuant à 
fonder le régime du travail sur l'apprentissage 
donné dans l'atelier. 

Les Américains du Nord, les Anglais, les Hol 
landais, les Allemands du Nord, aperçoivent net- 
tement les écueils que je viens de signaler. Ils 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 373 

ont souvent discuté l'opportunité des écoles pro- 
fessionnelles ; et ils se sont toujours décidés à les 
repousser. Les établissements de ce genre restent 
chez eux un accessoire des institutions commer- 
ciales et industrielles; ils aident la jeunesse déjà 
admise dans les ateliers , plutôt qu'ils ne l'y ache- 
minent. Au sortir des écoles primaires ou secon- 
daires, les jeunes gens prennent un service actif 
dans l'atelier; et ils s'y exercent au travail en 
s'habituant à obéir au maître , à bien vivre avec 
leurs collègues et à commander aux inférieurs. 
Tout en se livrant à l'apprentissage, ils cherchent 
les compléments d'instruction, dont la pratique 
journalière révèle la nécessité. Comme toutes les 
institutions qui surgissent spontanément des vrais 
besoins de la société, ce régime d'enseignement 
se montre à la fois efficace et équitable. Il rend 
le travail plus productif, et il met chacun à sa vé- 
ritable place dans la hiérarchie du travail. Dans 
ces conditions, les capacités naturelles arrivent 
plus facilement que chez nous aux situations 
élevées. 

Les agriculteurs et les manufacturiers des con- 
trées que je viens de citer ont contribué , par le 
spectacle de leurs succès, à m'ouvrir les yeux sur 
les vices de notre enseignement professionnel, 
et sur l'efficacité 'de leur pratique. Ils tiennent 
expressément à laisser la direction des travaux 
à ceux qui, ayant débuté comme apprentis et se 

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374 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

montrant doués d'aptitudes intellectuelles et mo- 
rales, ont passé leur vie dans l'ateUer. Ils exigent 
de ces chefs , non la théorie du travail que pré- 
tendent enseigner les écoles, mais la connaissance 
du métier que celles-ci n'ont jamais donnée. 
Apercevant les conditions du succès avec ce 
tact sûr que donne l'intérêt personnel, ils as- 
surent à d'utiles serviteurs une juste prépondé- 
rance, et ils repoussent les dispendieuses bu- 
reaucraties (§ 63) qu'organisent toujours l'État 
et les sociétés par actions (§ 45). Ils évitent ainsi 
de subordonner les vrais travailleurs à des admi- 
nistrateurs dont le mérite ne se révèle que par 
des discours , des comptes et des rapports. J'ai 
retrouvé le même système de recrutement chez 
beaucoup de personnes habiles , ayant créé avec 
leurs propres capitaux les entreprises agricoles 
et manufacturières qui font le plus d'honneur 
à notre pays; j'ai pu d'ailleurs constater les 
avantages de leur pratique, en étudiant de 
près le personnel des principaux ateliers euro- 
péens. 

Les jeunes gens qui se contentent de l'ensei- 
gnement primaire se consacrent tous aux arts 
usuels , et ils y apportent, par conséquent, toutes 
les facultés naturelles que la Providence départ 
indistinctement aux pauvres efaux riches. Quant 
aux jeunes gens appartenant aux familles aisées, 
après avoir reçu l'enseignement supérieur, ils 



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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPOBATIONS 375 

tendent à se faire admettre dans les fonctions 
publiques ou dans les professions libérales, et 
ils s'efforcent de justifier de l'aptitude requise , 
en subissant les nombreux concours organisés 
à cet effet. La plupart de ceux qui entrent dans 
les arts usuels par la voie des écoles ont été ex- 
clus de ces carrières plus enviées : ce personnel 
offre donc moins de capacités que les niasses, plus 
nombreuses, arrivées aux ateliers par la voie de 
Tappren tissage. On se tromperait d'ailleurs en 
se persuadant que le travail des ateliers nuit au 
développement de ces capacités naturelles : j'ai 
toujours trouvé chez les chefs ayant cette origine 
un sens fin et droit qui se rencontre, au contraire, 
rarement chez ceux qui, ayant mal digéré la 
science des écoles, ont dû prendre comme pis- 
aller la carrière des arts usuels. 

Dans les usines métallurgiques que j'ai par- 
ticulièrement étudiées, l'exercice des travaux 
usuels constitue une véritable éducation, très- 
favorable au perfectionnement de l'intelligence. 
Ces aptitudes éminentes peuvent être cachées, 
pour des observateurs peu attentifs, sous des 
formes rudes et incultes ; mais elles se révèlent 
par d'ingénieuses combinaisons, dès qu'il s'agit 
de pourvoir,' dans le cours des travaux, à quelque 
nécessité nouvelle. J'ai même parfois rencontré 
chez ces ouvriers une perception très- nette de 
phénomènes physiques et chimiques qui restaient 

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376 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

inconnus dans renseignement professionnel *^. 
Les Anglais, les Allemands et les Américains du 
Nord sont donc autorisés à croire que les métal- 
lurgistes peuvent acquérir, sans le concours des 
écoles, les facultés d'intelligence nécessaires à la 
direction des ateliers. 

On est souvent conduit à des remarques ana- 
logues en conversant avec les ouvriers intelli- 
gents des autres professions usuelles. Il n'est 
par rare, par exemple, de trouver chez de sim- 
ples charpentiers des connaissances de la' géo- 
métrie descriptive plus étendues et surtout plus 
nettes que chez les élèves de nos lycées. 

On rendrait donc, à divers points de vue, un 
mauvais service aux arts usuels et aux personnes 
qui les cultivent, en retardant l'époque de l'ap- 
prentissage pour prolonger la durée de l'ensei- 
gnement scolaire. Cette innovation amoindrirait 
la dextérité de main et en général les aptitudes 
spéciales qui forment, dans ces arts, un élément 

15 Comme je l'ai indiqué précédemment (§ 32) , la théorie nou- 
velle de la combustion, que j'ai introduite il y a vingt ans dans ren- 
seignement de la métallurgie, et qui est maintenant adoptée dans 
les traités élémentaires de chimie, m'a été révélée par l'observa- 
tion des fonderies du Continent et du pays de Galles. (Voir le Cours 
élémentaire de chimie , par M. V. Regnault, t. lîl, §§ 1070 à 4074; 
4 vol. in-12, 4» édition , Paris, 1853.) L'admirable pratique des ou- 
vriers de ces usines repose sur une connaissance complète des 
phénomènes qui servent de base à celte théorie; et l'on aperçoit 
le développement intellectuel que cette connaissance donne aux 
ouvriers, pour peu qu'on trouve le langage spécial à laide duquel 
on peut pénétrer dans leur pensée. 



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§ hl. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 377 

considérable de succès. Elle ne donnerait point 
aux ouvriers, à titre de compensation, une édu- 
cation plus substantielle. Enfin elle compromet- 
trait, à un double titre, la situation économique 
des familles : elle réduirait le salaire dans la même 
proportion que l'habileté professionnelle , et elle 
retarderait l'époque où le travail des enfants de- 
vient productif. Les familles adonnées aux tra- 
vaux usuels feraient évidemment fausse route si, 
en reculant trop les limites de l'enseignement 
primaire, elles tentaient de s'élever surtout par 
la science des écoles. On leur ferait souvent un 
tort irréparable en y attirant leurs enfants par 
l'appât de la gratuité. Ces familles ne développe- 
raient qu'en apparence l'intelligence de leurs 
enfants. Elles tariraient les ressources dont elles 
ont besoin pour conquérir le premier degré de 
l'émancipation sociale. Elles manqueraient ainsi 
l'occasion de se constituer en familles -souches, 
de devenir propriétaires de leur habitation, et de 
préparer sur ces bases solides de plus grands 
succès à une génération nouvelle. 

Mais, s'il faut éviter de maintenir écoliers ceux 
qui ont intérêt à devenir apprentis, on peut, sans 
compromettre l'avenir des familles, relever sin- 
gulièrement le niveau intellectuel et moral des 
ouvriers, en complétant l'éducation de l'atelier 
par un enseignement approprié aux convenances 

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378 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

spéciales de chaque profession. Et c'est ici le 
lieu d'insister sur une fonction essentielle des 
classes dirigeantes, plusieurs fois signalée dans 
le cours de cet ouvrage, celle qui consiste à pro- 
pager les connaissances humaines au milieu des 
populations engagées dans la pratique de la vie. 

Les personnes qui se dévouent à cette tâche 
exercent un véritable enseignement supérieur 
qui prend, de nos jours, beaucoup d'importance. 
Cet enseignement a principalement pour objet 
les connaissances qui se rapportent aux branches 
de travail de la localité ; mais ij comprend aussi 
la morale, les lettres et les arts qui intéressent 
tous les hommes. Il convient aux ouvriers comme 
aux apprentis : il est à la fois, pour tous, un com- 
plément d'éducation technique, un moyen de 
développement intellectuel, une agréable diver- 
sion au travail. 

L'enseignement supérieur des ateliers, nommé 
improprement depuis quelques années ensei- 
gnement professionnel, peut être donné dans 
chaque localité, et introduit dans les moindres 
ramifications du corps social. Déjà créé dans 
quelques ateliers par des praticiens expérimen- 
tés, il commence même à fournir des matériaux 
pour le progrès des sciences technologiques. 

Plus féconde que l'assistance concernant les be- 
soins physiques, mieux acceptée que la doctrine 
religieuse momentanément discréditée (§ 14), 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 379 

cette assistance morale et intellectuelle rappro- 
che, par les liens de la science, des classes qui 
se sont trop séparées. Elle rétablit, pour un nou- 
vel ordre de facultés, la hiérarchie qui a fait la 
stabilité du moyen âge ; car elle exerce les popu- 
lations à comprendre et à respecter les supério- 
rités intellectuelles. Fort apprécié de ceux qui le 
reçoivent, l'enseignement supérieur des ateliers 
n'est pas moins utile à ceux qui le donnent. Il 
assure aux professeurs la considération publique , 
et il les fait placer par l'opinion dans la classe 
dirigeante. Il les initie à l'art de la parole, et il 
leur communique ainsi l'aptitude, si utile chez les 
peuples libres, qui aide à faire prévaloir la vérité 
et la justice dans la commune, la province et 
l'État (§ 64). 

Cet enseignement spontané assure déjà à de 
nombreuses populations les avantages que quel- 
ques-uns proposent de demander à une organi- 
sation méthodique émanant de l'État. Il n'impose 
aucune charge au trésor public , et il peut réussir 
dans les moindres localités, grâce à l'initiative et 
au dévouement des individus. Des associations 
Ubres remplissent également ce service avec suc- 
cès dans les grandes villes : on peut signaler entre 
autres les associations polytechnique et philo- 
technique de Paris, et beaucoup de corporations 
établies dans les villes manufacturières de France, 
d'Allemagne et d'Angleterre. 

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380 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

Parmi les associations de ce genre les plus di- 
gnes d'éloges et répondant le mieux aux besoins 
des sociétés modernes, je citerai encore celles 
qui sont constituées parles ouvriers eux-mêmes, 
dans quelques groupes manufacturiers de l'An- 
gleterre. Les associés propagent l'enseignement, 
comme ils conjurent les plus fâcheux effets de la 
maladie, en s'imposant un subside hebdomadaire 
ou mensuel. Dans les nouveaux centres de popu- 
lation que créent journellement la houille et la 
machine à vapeur (§ 37), l'institution a ordinai- 
rement pour siège un bâtiment spécial, offrant, 
comme l'église et l'école primaire, le caractère 
d'un édifice public. Et il suffit de jeter un coup 
d'œil sur ces villes naissantes ^^ pour comprendre 
que cette transmission des connaissances hu- 
maines à tous les âges de la vie sera désormais, 
comme la propagation de la parole divine, un ser- 
vice d'intérêt commun. 

Ces établissements sont habituellement nom- 
més, en Angleterre, instituts d'ouvriers (me- 
chanic's institutions). Sous la forme la plus 
complète, ils comprennent : une bibliothèque 
et diverses collections de science et d'art; des 
salles consacrées à l'étude, à l'enseignement, à 
la conversation , aux récréations , à divers genres 
de réunions publiques; quelquefois, une salle de 

18 J'ai particulièrement ressenti cette impression en visitant, 
en 1860, la petite ville de New-Swindon, dans leWiltshire. 



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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 381 

spectacle où les associés s'exercent à la déclama- 
tion, et initient leurs familles à la connaissance 
des chefs-d'œuvre littéraires; parfois enfin cer- 
tains établissements hygiéniques que les associés 
ne trouvent point au foyer domestique. Les clas- 
ses dirigeantes de la contrée contribuent, avec 
un généreux empressement, à la création et à 
l'entretien de ces utiles lieux de réunion. Mais 
ce genre de patronage est surtout bienfaisant 
quand il s'ingénie : à se dissimuler discrètement; 
à communiquer, autant que possible, aux clients 
le sentiment de leur propre initiative , et à leur 
laisser la direction complète des intérêts et des 
actes de la corporation. Il s'en faut de beaucoup 
que cette sage réserve compromette en rien l'in- 
fluence légitime des patrons ; elle ne fait que pro- 
voquer plus sûrement une reconnaissance qui 
n'est point imposée ". 

Comprenant qu'on n'a pas moins souci de leur 
dignité que de leur bien-être matériel, les ou- 
vriers s'abandonnent moins qu'ailleurs à la haine 
et à l'antagonisme. Ils rendent justice aux vertus 
que développe, sous l'inspiration de l'esprit chré- 
tien et des institutions libres, la possession tradi- 
tionnelle de la richesse. En voyant leur classe 

i"' Je trouve, par Tobservation directe, que cette dissimulation 
prudente du bienfait concourt à Pharmonie sociale plus efficace- 
ment que le patronage officiel, conféré chez nous par le décret du 
26 mars 1852, aux sociétés de secours mutuels. 



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382 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

journellement affaiblie par le départ des plus ca- 
pables, qui s'élèvent à Taide du talent et de la 
vertu, ils comprennent que les inégalités sociales 
sont dans la nature même des choses. Ils sentent 
bien que les masses n'amélioreront leur sort qu'a- 
vec le concours de ceux qui, ayant le dévouement, 
ont aussi la richesse : ils acceptent donc avec dé- 
férence et gratitude les enseignements de leurs 
protecteurs^^. Et c'est ainsi que la science com- 
mence à se joindre à la religion pour renforcer 
le lien moral qui doit unir toutes les classes de la 
société. 

Les considérations précédentes s'appliquent 
uniquement à l'éducation des hommes ; car la loi 
d'inégalité qui domine toutes les questions inté- 
ressant les deux sexes (§ 26), conduit encore ici, 
pour les femmes, à d'autres solutions. Les en- 
quêtes multipliées que j'ai faites sur cette matière 
délicate aboutissent , au surplus , à un principe 
simple et à une règle uniforme. Chez tous les 
peuples européens , et dans toutes les conditions 
sociales où la vertu et le travail sont considérés 
comme le but de l'activité humaine , les mères 
prudentes et expérimentées s'accordent à penser 

18 En Angleterre , les ouvriers associés témoignent souvent de 
cette gratitude en plaçant, dans la bibliothèque de leur établisse- 
ment , les images de patrons fondateurs qui appartiennent aux . 
familles - souches de la contrée. C'est ce que j'ai oljservé, par 
exemple , dans la localité citée à la note 16. 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 383 

que réducation des filles doit être faite exclusive- 
ment au sein de la famille. 

Pour se rendre capables de gouverner un jour 
leur propre foyer, les filles doivent, dès le plus 
jeune âge et à mesure que leurs facultés se déve- 
loppent , seconder leur mère en ce qui concerne 
l'éducation des plus jeunes enfants, le travail 
journalier, le soin des malades , la direction des 
serviteurs et les autres détails de l'administra- 
tion intérieure. L'enseignement proprement dit 
se concilie parfaitement avec les devoirs de cette 
éducation domestique. Donné dans ces condi- 
tions, il ne saurait d'ailleurs être trop étendu. 
Les peuples qui réussissent le mieux à élever, 
par la propagation des connaissances humaines , 
le niveau intellectuel et moral des familles , sont, 
en effet, ceux qui soignent avec une sollicitude 
particulière l'enseignement des filles. Cette loi 
est l'une de celles que l'observation met tout d'a- 
bord en évidence. Elle se manifeste dans les as- 
sises inférieures de la société comme dans les rangs 
les plus élevés ; et ce phénomène s'explique aisé- 
ment, dès qu'on a aperçu l'influence extraordi- 
naire que la femme exerce successivement sur 
l'existence de l'enfant et de l'homme fait. 

Comme je l'ai expliqué ci-dessus, la mère est 
le principal instituteur des jeunes enfants dans 
ces admirables familles - souches du Nord, où 
l'habitude des lectures faites en commun et l'ap- 

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384 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

titude musicale donnent tant de dignité et de 
grâce à l'ensemble de la population. Les plus 
illustres écrivains de notre temps se sont plu à 
mettre en relief le concours que les femmes ap- 
portent en France, depuis le milieu du xvii® siècle, 
au progrès des lettres et des arts, et surtout au 
perfectionnement de ces rapports sociaux que les 
classes dirigeantes des autres pays se sont effor- 
cées d'imiter pendant le siècle suivant. Et, dans 
le changement que tous s'accordent à déplorer, 
j'aperçois un nouveau symptôme de la décadence 
morale contre laquelle je voudrais voir les gens 
de bien réagir. 

Dans les campagnes , où les filles s'emploient 
aux travaux du dehors , où les champs soiit à vrai 
dire une dépendance du foyer domestique , où le 
respect dû à la femme est garanti par les mœurs , 
où d'ailleurs les connaissances scolaires ne sont 
point encore devenues usuelles , l'enseignement 
doit être donné au premier âge dans de petites 
écoles mixtes annexées aux moindres hameaux. 
Lorsque les clergés et les chefs de famille ne 
peuvent spontanément organiser de telles écoles, 
il est à désirer que le canton (§65) ou même le 
département subventionne les corporations de 
femmes qui se dévouent en France à cet utile 
service. Dans les villes , des écoles de filles, orga- 
nisées avec une sollicitude maternelle, s'adaptent 
momentanément aux besoins des familles in- 

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§ 47. — L»ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 385 

stables et pauvres qui ne peuvent, par ignorance 
ou par défaut de temps , se charger elles-mêmes 
de renseignement. Partout les familles-souches 
de toute condition tendent, au contraire, à in- 
struire leurs filles au foyer. Cette pratique est 
Tun des meilleurs témoignages de la conserva- 
tion de Tordre moral dans les rangs inférieurs 
delà société. 

Les classes riches, en particulier, n'ont point 
d'excuses lorsqu'elles manquent à ce devoir ; et , 
parmi les symptômes de la corruption qui les 
envahit depuis deux siècles , on doit signaler le 
funeste travers qui les porte à confier l'éducation 
de leurs filles aux couvents ou aux pensionnats 
laïques. Ceux qui voudront bien recommencer les 
recherches que j'ai faites sur ce point constateront 
que les familles qui , depuis cette époque , repré- 
sentent le mieux notre nationalité , ont toujours 
élevé leurs filles au foyer domestique. Les corpo- 
rations et les établissements qui déchargent les 
familles de ce devoir exercent donc sur la société 
une action malfaisante ^^. 



19 Sans doute , les tilles élevées dans ces institutions peuvent y 
être d'abord préservées du mauvais exemple de leurs mères; mais, 
tout compte fait, ce remède est pire que le mal Comme me le 
disait une femme éminente qui a élevé trois filles, aujourd'hui 
mères de famille , et universellement admirées pour leur vertu , 
leur grâce et leurs talents, ce qu'on peut dire de mieux des cou- 
vents et des pensionnats de filles, c'est qu'ils permettent aux 
mères de manquer, sans scandale , à leur devoir. 

II u* 



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386 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION 

Les mères intelligentes et dévouées com- 
prennent ce danger, et elles proscrivent, sous 
toutes leurs formes , Texternat et le pensionnat. 
Lorsqu'elles ne peuvent, avec le concours de 
leurs aînées, suffire à l'enseignement de leurs 
plus jeunes filles, elles s'attachent des institu- 
trices , ou bien elles se concertent avec des voi- 
sin es pour recourir à des professeurs spéciaux 
admis dans les familles , ou organisant au dehors 
des cours variés. 

Assurément la loi ne peut interdire les pen- 
sionnats de filles qui savent mériter la confiance 
des parents; mais elle devrait en général refuser 
aux corporations qui les exploitent le privilège de 
posséder des biens en mainmorte. Elle n'aurait à 
s'écarter de ce principe que pour les corporations 
vouées à l'enseignement des filles indigentes et 
des orphelines. 

On peut résumer en quelques principes simples 
les considérations développées dans ce chapitre. 

Les deux catégories d'associations sont sou- 
mises à une commune loi : elles ne sont bienfai- 
santes que dans les branches d'activité où les 
efforts individuels ne sauraient suffire. 

Les communautés de capitaux peuvent recevoir, 
dans beaucoup de cas , des développements con- 
sidérables ; mais les communautés de travailleurs 
ne dépasseront plus des limites fort restreintes. 

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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 387 

Les corporations laïques ou religieuses qui 
tendent au progrès de l'ordre intellectuel et mo- 
ral , celles notamment qui se consacrent à l'en- 
seignement supérieur, continueront à se placer 
au premier rang; mais les individus prendront 
aussi chaque jour une plus grande part à ces 
œuvres utiles. 

Chez les peuples libres et prospères , l'institu- 
teur primaire n'a qu'un rôle subordonné. La vé- 
ritable éducation est donnée par la famille aidée 
du prêtre ; elle est complétée par l'apprentissage 
de la profession et par la pratique des devoirs so- 
ciaux. L'enseignement supérieur, qui complète 
utilement l'éducation, est donné par deux pro- 
cédés principaux, savoir : aux classes supérieures 
par des universités libres ; aux autres classes par 
des hommes éminents qui se dévouent à mettre 
les connaissances humaines à la portée de tous 
les âges et de toutes les conditions. L'opinion 
publique comprend déjà l'importance de ce ser- 
vice : elle attribuera de plus en plus à ceux qui 
éclaireront les masses par la parole , l'influence 
accordée autrefois à ceux qui les protégeaient 
par l'épée. 



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CHAPITRE VI 

LES RAPPORTS PRIVÉS 



Diliges proximum tniim sicut teipsum. 
( Saint Matthieu , xxii t S9. ) 



S 48 

l'inégalité, créée dans l'ancien régime par les privilèges 
naît, dans le régime moderne, de la liberté 

Les cinq chapitres précédents m'ont fourni 
l'occasion de considérer, dans leurs rapports 
spéciaux , les cinq groupes principaux d'intérêts 
privés. J'y ai décrit ce qui dépend de la religion , 
de la propriété , de la famille , du travail et de l'as- 
sociation. Je n'ai donc à traiter ici que des rap- 
ports généraux qui ne se rattachent particulière- 
ment à aucun de ces groupes. 

Il n'est pas nécessaire de démontrer avec dé- 
tail que la pratique du précepte pris ci-dessus 
pour épigraphe doit créer les meilleurs rapports 
privés entre les individus , les familles , les pro- 
vinces et les nations. Tous les peuples qui, pendant 



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§ 48. — L'INÉGALITÉ ET LA LIBERTÉ 380 

de longues époques, ont joui de la paix sociale, 
se sont plus ou moins inspirés de ce précepte. 
Ceux qui Font méconnu ont été aussitôt soumis 
à de dures épreuves. Si, depuis quatre siècles, 
les Européens ont été désolés par les révolutions, 
c'est parce qu'ils ont oublié ce grand enseigne- 
ment de rÉvangile en perdant l'esprit du chris-t 
tianisme. 

Les nations qui, depuis deux siècles, se privent 
de la lumière chrétienne (§9) sont peu à peu 
conduites à fonder les rapports sociaux, non plus 
sur le principe salutaire de l'amour du prochain , 
mais bien sur l'idée de l'égalité ; quelques esprits 
absolus prétendent même élever cette idée à la 
hauteur d'un dogme justifié par la raison et par 
l'histoire. 

Assurément, l'opinion publique résiste à cette 
exagération , même dans les États du Continent 
où les croyances se sont le plus affaiblies , et elle 
se refuse généralement à accepter les pratiques 
d'égalité imposées par la contrainte. Les nations 
qui représentent le mieux l'esprit européen se 
bornent à réclamer l'abolition de l'inégalité forcée, 
c'est-à-dire des privilèges conférés par l'ancien 
régime à diverses classes de la société. Cepen- 
dant, ceux mêmes qui donnent cette juste inter- 
prétation au mot égalité , se laissent aller souvent 
à des inductions exagérées qui aboutissent à une 

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390 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

fausse conclusion. Ils se persuadent que toutes 
les forces sociales tendaient autrefois à constituer 
rinégalité des familles , et ils affirment que les 
meilleures constitutions s'emploient aujourd'hui 
à établir l'égalité. L'observation méthodique des 
deux époques conduit à une toute autre conclu- 
sion. 

Les provinces slaves de l'Orient qui conservent 
à certaines familles les distinctions seigneuriales, 
sont en même temps celles qui se préoccupent le 
plus d'établir, autant que possible, l'égaUté dans 
la masse de la population. Elles atteignent ce but 
en faisant agir trois influences qui se superposent 
en quelque sorte pour conjurer l'effet de certaines 
défaillances individuelles. Le seigneur est tenu 
de secourir, au moyen des produits de la pro- 
priété , les familles qui tombent au-dessous d'un 
certain état de bien-être. Le régifne de commu- 
nauté restitue périodiquement aux familles en 
décadence la terre arable aliénée pendant l'époque 
précédente (§ 16). Enfin le régime patriarcal oblige 
tous les garçons à se marier dans la maison pater- 
nelle, et à consacrer leurs efforts à la prospérité 
commune. 

Les anciennes communautés rurales qui sub- 
sistent encore ou qui ont pris fin de nos jours 
(§ 42), montrent assez que la même direction avait 
été imprimée chez nous, pendant le moyen âge , 
aux populations des campagnes. D'un autre côté , 

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s 48. — L'INÉGALITÉ ET LA LIBERTÉ 391 

les corporations d'arts et métiers, dont il reste en 
Allemagne et en France de nombreux vestiges , 
tendaient toutes à imposer ce même système aux 
populations urbaines, et à conjurer chez elles 
l'inégalité qu'eût produite le libre développement 
des talents et des aptitudes. Plus on étudiera 
l'ancien régime, dans les documents que le temps 
a conservés ou dans les institutions qui sont 
encore en vigueur, et plus on se convaincra que, 
tout en accordant des privilèges à quelques fa- 
milles , il tendait surtout à assurer l'égalité aux 
masses. 

Le caractère distinctif du régime nouveau est 
de détruire systématiquement les influences qui 
maintenaient autrefois parmi les populations une 
sorte d'égalité forcée, ou tout au moins de donner 
à chacun la faculté de s'en affranchir. Il suffit, en 
effet, de jeter les yeux sur les sociétés de notre 
temps pour comprendre que les individus , dé- 
gagés des entraves de la propriété collective , et 
soustraits à la dépendance qu'imposaient autrefois 
les autorités seigneuriales et patriarcales ou com- 
munales (§ 42), s'élèvent rapidement s'il sont la 
vertu et le talent; tandis qu'ils tombent non 
moins vite s'ils sont incapables et vicieux. P^rmi 
les dispositions qui engagent ainsi les hommes 
dans ces voies opposées, on aperçoit d'abord celles 
qui se lient à la production et à l'emploi de la 
richesse. Mais en pénétrant plus avant dans la 

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392 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

recherche des causes, on reconnaît que le progrès 
ou la déchéance des familles sont une consé- 
quence directe de l'aptitude ou de l'impuissance 
à pratiquer les devoirs imposés par la loi morale. 

Lorsque , suivant la méthode décrite au début 
de cet ouvrage (§7), on consacre quelques se- 
maines à l'étude approfondie d'une famille , on 
constate que , dans toutes les contrées et dans 
toutes les conditions, le chef de famille a, pour 
stimulant principal , l'amour qui l'attache à la 
femme, aux enfants et aux vieux parents. Animé 
de ces sentiments, l'homme triomphe à la longue 
de toutes les difficultés de sa situation; tandis que, 
livré à l'égoïsme et aux appétits sensuels , il laisse 
tarir les meilleures sources de prospérité. 

Quant aux préoccupations spéciales qui élèvent 
ou abaissent les familles, je place au premier 
rang celles qui engendrent ou détruisent la pré- 
voyance. En conseillant un emploi judicieux des 
produits du travail, cette vertu crée, pour ainsi 
dire, une seconde fois la richesse. Elle donne en 
outre aux individus une sécurité que les traditions 
patriarcales ou communales ne leur procuraient 
qu'aux dépens de l'indépendance individuelle. A 
ces deux titres, la prévoyance est une des qualités 
essentielles aux peuples libres. Malgré les amé- 
liorations qui honorent notre temps , elle est plus 
rareaujourd'hui qu'elle ne l'était avant nos révolu- 
tions dans les classes inférieures. Ceux^ qui ont le 

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§ 48. — LINEGALITE ET LA LIBERTÉ 393 

devoir de restaurer la paix sociale doivent cher- 
cher les causes de cette décadence. Ils les trouve- 
ront surtout dans les perturbations qui depuis 
1793 ont sans cesse troublé Tordre matériel et 
moral de la société. 

La prévoyance est un ensemble de sentiments 
et d'habitudes portant certains hommes à ne pas 
se contenter du bien-être qui leur est personnel- 
lement acquis , mais à se préoccuper sans cesse 
d'en assurer la continuation , soit à eux-mêmes ^ 
soit à leurs descendants. L'homme prévoyant 
aime le travail qui produit la richesse; il recherche 
peu les jouissances matérielles de la consomma- 
tion; il se complaît dans l'épargne qui donne une 
satisfaction directe à sa préoccupation principale. 
La prévoyance n'est point une disposition natu- 
relle qui , semblable à certains caractères physi- 
ques par exemple , distingue tous les individus 
appartenant au même lieu social. Gomme les 
aptitudes morales, elle appartient à cette catégorie 
de facultés qui se propagent inégalement par la 
pratique de la vie. Parmi les mobiles dominants 
que l'observation signale , il faut placer en pre- 
mière ligne les suivants : l'influence de la famille, 
de l'éducation et du mariage ; les habitudes im- 
primées par la loi , les mœurs , la Coutume , ou la 
profession, et surtout par l'exercice plus ou moins 
développé du libre arbitre. Il faut également tenir 
compte des conditions imposées par le climat, 

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394 CHAPITKE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

par la constitution topographique, par les courants 
sociaux, par l'habitation urbaine ou rurale. L'ac- 
tion combinée de toutes ces tendances a pour 
effet de développer ou de restreindre la pré- 
voyance et de produire , d'un lieu à l'autre , des 
résultats fort différents. 

En fait, par suite de l'inégalité naturelle et de 
l'impulsion imprimée pendant les derniers siècles 
aux divers États européens, la plupart des popu- 
lations se présentent encore à notre époque dé- 
pourvues de cette vertu. Jusqu'à ce jour , la ten- 
dance à la propriété par l'épargne ne se révèle , 
sous les heureuses influences précédemment énu- 
mérées , que dans des groupes peu nombreux et 
chez de rares individualités. Je ne connais pas 
d'étude plus intéressante et plus fructueuse que 
celle qui a pour objet de déterminer les carac- 
tères sociaux des professions et des localités ^ où 
les traditions de prévoyance restent à la fois fé- 
condes et spontanées. 

L'imprévoyance reste donc de nos jours un des 
traits dominants des mœurs européennes ; et si 
elle ne produit pas de plus grands maux, c'est que 
la force des choses et une sorte d'instinct de sa- 
lut public soumettent presque partout les masses 
à une minorité prévoyante. Cette nécessité suffi- 
rait seule pour maintenir pendant longtemps des 

1 Les Ouvriers européens, p. 20, 86, 146, 176, 182, 200, 230, 
236,248,260,266. 

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§ 48. — L'INÉGALITÉ ET LA LIBERTÉ 395 

inégalités considérables dans les sociétés mo- 
dernes , alors même que celles-ci , s'écartant de 
leur principe, tenteraient encore de réagir contre 
la nature des hommes et d'établir l'égalité au 
moyen de dispositions coercitives. 

Partout les hommes imprévoyants se reconnais- 
sent aux mêmes traits caractéristiques. Ils s'ap- 
pliquent rarement au travail avec l'énergie que 
donnent aux âmes fortement trempées le senti- 
ment du devoir et les autres convictions dérivant 
de l'ordre moral. Parfois ils ne s'y soumettent que 
par la contrainte , ou sous l'aiguillon d'une impé- 
rieuse nécessité. Ils recherchent, au contraire , 
avec entraînement les satisfactions que procure 
la consommation immédiate des produits obtenus 
par le travail. Souvent même ils font la dépense 
avant de toucher la recette, et ils s'efforcent 
constamment d'obtenir, à l'aide du crédit, cette 
anticipation de jouissances. Ils s'empressent de 
dissiper les capitaux accumulés par les aïeux, 
aussitôt que la propriété leur en est dévolue par 
héritage. Les plus excusables sont moins vivement 
sollicités par leurs appétits : ils peuvent conser- 
ver le foyer paternel et les objets d'usage journa- 
lier ; mais cette modération ne dépasse point le 
cercle des nécessités du temps présent. Il ne leur 
vient jamais à la pensée de sortir de leur quiétude 
ou de s'imposer des privations pour assurer le 
bien-être de leurs descendants. Abandonnés à 

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39« CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

leur propre initiative, les adultes imprévoyants se 
trouvent plongés dans le dénûment, dès qu'un 
événement imprévu vient déranger Tordre des 
travaux ou le cours régulier de l'existence , et ils 
ne peuvent plus dès lors subvenir aux besoins des 
femmes, des enfants et des parents vieux ou in- 
firmes. 

Placés à la tète des familles instables (§ 24) , ils 
troublent la société , ne fût-ce qu'en laissant 
souffrir ceux qui vivent sous leur dépendance. 
Leur influence devient plus funeste lorsqu'il y a 
chez eux, non pas seulement absence de vertu , 
mais encore penchant décidé au vice et à l'intem- 
pérance. Ces individuaUtés inférieures ne pour- 
raient réellement concourir à la prospérité com- 
mune que si elles se trouvaient contenues dans 
leurs appétits, au miUeu de familles patriarcales, 
par l'autorité de chefs prévoyants. Et lorsqu'on 
étudie le régime patriarcal chez les nomades con- 
tigus à l'Asie et chez les agriculteurs russes , on 
s'aperçoit bientôt que l'impuissance des jeunes 
ménages à se gouverner eux-mêmes est la véri- 
table cause qui maintient cette organisation so- 
ciale , malgré des résistances individuelles , per- 
sistantes et énergiques. 

C'est par cette même cause que les Européens 
occidentaux, parmi lesquels la prévoyance est 
plus développée, ne sauraient cependant trouver 
le bien-être et la stabilité en dehors des familles- 

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§ 48. — L'INEGALITE ET LA LIBERTE 397 

souches. Celle-ci forment, entre les familles 
patriarcales et les familles instables, un terme 
moyen qui paraît correspondre aux éternelles 
inégalités de la nature humaine, et qui se prête 
à tous les progrès et à toutes les exigences légi- 
times de rintérêt personnel. Fondées, selon d'ad- 
mirables traditions (§ 30), sur la Liberté testa- 
mentaire, et sur une loi ab intestat encourageant 
le travail, elles donnent satisfaction à tous les 
instincts d'indépendance. Elles assurent, en outre, 
l'existence des individualités qui ne pourraient 
se suffire à elles-mêmes. Enfin, plus que toute 
autre institution, la famille-souche a pour effet 
de mettre les individus à l'abri du dénùment, et 
de conjurer ainsi l'une des formes les plus fâ- 
cheuses de l'inégalité. 

La prévoyance n'est point une quaUté isolée : 
elle est en connexion intime avec la tempérance, 
la simplicité des goûts et la modération des 
désirs; elle est le point de départ des propen- 
sions les plus recommandables. Malheureuse- 
ment, comme les autres vertus humaines, elle 
se lie aussi par d'intimes affinités aux plus re- 
doutables fléaux de la société, à l'orgueil et à l'é- 
goïsme. Lors donc qu'elle se développe chez des 
natures grossières ou rebelles aux influences mo- 
rales, elle engendre aisément l'insensibilité pour 
les souffrances d' autrui, ou la dureté envers les 
inférieurs. Je m'explique ainsi que les individus 
II 12 

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^«8 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

élevés, par une âpre accumulation de l'épargne, 
aux premiers échelons de la propriété, soient ha- 
bituellement antipathiques aux masses d'où ils 
sont sortis. 

La prévoyance, pour être tout à fait bienfai- 
sante, doit être tempérée et ennoblie par la plus 
haute vertu sociale, par l'esprit de charité et de 
dévouement. C'est alors seulement qu'elle de- 
vient le signe manifeste de la supériorité. Si le 
christianisme remplit le premier rôle, chez les 
peuples civilisés, ce n'est pas seulement parce 
qu'il conserve l'esprit d'initiative, tout en répri- 
mant l'orgueil (§ 12) ; c'est, en outre, parce qu'il 
concilie mieux que toute influence purement hu- 
maine la prévoyance et l'amour du prochain.- Ce- 
pendant les meilleures constitutions sociales n'a- 
bandonnent pas exclusivement à la reUgion cette 
mission tutélaire : elles poursuivent de leur côté 
le même but, en mettant en jeu les influences 
civiles et politiques compatibles avec la liberté. 
Ainsi, en décrivant au chapitre suivant la consti- 
tution britannique, je montrerai que les élections 
(§ 60) et diverses réunions populaires y ramènent 
incessamment les riches au sentiment de leurs 
devoirs envers les pauvres. 

Les proclamations de principes qui, depuis 
1789, signalent avec persistance les nouveautés 
révolutionnaires comme particulièrement pro- 
pres à produire l'égaUté, sont en contradiction 

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§ 48. — L'INÉGALITÉ ET LA LIBERTÉ 391 

avec les faits que je viens d^exposer. En voyant 
tant de confianjce , on serait tenté de croire que 
les inégalités qui résultent partout de la diversité 
des aptitudes physiques et morales, se trouvent 
neutralisées chez nous, plus qu'ailleurs, par des 
propensions exceptionnelles. Les études compa- 
rées que j'ai faites à ce sujet m'ont toujours con- 
duit à la conclusion inverse : la France est, entre 
les nations européennes, la moins portée à l'éga- 
lité ; et je vais d'abord justifier cette assertion 
par des faits. 

Les véritables inclinations de notre pays se ré- 
vèlent souvent à l'observateur par les faits et les 
sentimtents qui se rattachent à l'usage des titres 
de noblesse. L'un des toaits les plus affligeants 
de la décadence de l'ancien régime est l'obstina- 
tion avec laquelle la noblesse, privée de ses an- 
ciennes attributions et déchue de la supériorité 
qui s'attache à l'accomplissement d'un devoir pu- 
blic, revendiquait des privilèges surannés ^ et un 
ascendant fondé uniquement sur la naissance. 
Depuis la Révolution, l'ancienne caste n'a pas 
cessé de déchoir : les grandes situations se sont 
constituées pour la plupart en dehors d'elle , et 
il serait difficile de citer aujourd'hui une seule 
qualité qui lui soit exclusivement propre. Elle 
est même moins liée que le reste de la nation au 

2 Le duc de Saint-Simon a peint à son insu , dans ses Mémoires , 
cette décadence de la noblesse , en décrivant Va/faire du Bonnet, 

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400 CHAPITKE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

mouvement utile de la société ; et elle aban- 
donne, par conséquent, de plus en plus aux au- 
tres classes l'influence qui se fonde sur la vertu 
et le talent, sur le travail et la richesse. Elle n'a 
donc plus désormais aucun droit spécial à la 
considération publique. Cependant les mœurs 
maintiennent avec persistance le prestige de la 
noblesse ; et Ton ne peut trouver pour cet en- 
gouement d'autre explication qu'une soif insa- 
tiable de privilèges, et la répugnance pour l'éga- 
lité dans ce qu'elle a de naturel et de respectable. 
Les filles de toute condition , ayant à faire choix 
d'un époux, préfèrent presque toujours à l'homme 
doué de vertu, de talent et de richesse, le noble 
dépourvu de ces qualités. Les pères de famille 
eux-mêmes, élevés par le travail aux premiers 
rangs de leur profession, croient rehausser cette 
situation en s' alliant à des familles titrées. Ce 
prestige du nom n'est pas acquis seulement à 
ceux qui en sont dignes, c'est-à-dire aux hommes 
dont la valeur personnelle est rehaussée par la 
renommée d'ancêtres ayant notoirement rendu 
de grands services au pays. Il est exploité avec 
profit par des personnes qui se sont attribué, à 
l'aide d'une usurpation manifeste, cet avantage 
si envié. Le succès universel des usurpateurs 
de titres se fonde évidemment sur une aberra- 
tion populaire, entretenue par un puéril instinct 
d'inégalité. 



^TO^ 



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§ 48. — L'INEGALITE ET LA LIBERTE 401 

Les décorations et les titres conférés par les 
moindres souverains étrangers sont recherchés 
par les Français avec un empressement extra- 
ordinaire. Cette faiblesse est exploitée avec suc- 
cès par une multitude d'intermédiaires officieux 
qui se créent ainsi de gros revenus, ou qui, à 
Faide de cet appât, assurent à leurs gouverne- 
ments des services que l'on ne pourrait souvent 
obtenir, même à prix d'argent. La Légion d'hon- 
neur a été une des institutions fondamentales de 
l'Empire ; c'est une de celles qui ont contribué à 
rendre ce régime plus populaire que celui de la 
République. Bien que, dans l'ordre civil surtout, 
cette distinction n'ait pas toujours été le signe 
exclusif du talent et de la vertu , elle continue à 
exciter des convoitises dont l'âpreté est connue 
de tous ceux qui, sous nos divers gouvernements, 
ont été les intermédiaires officiels entre le sou- 
verain et les postulants. Plusieurs traits de la Ré- 
volution de 1848 semblent même indiquer qu'il 
serait moins facile, en France, d'attaquer le pri- 
vilège de la Légion d'honneur que le droit de 
propriété. 

Les lettres , les sciences et les arts qui révè- 
lent constamment, à tous les degrés de la hiérar- 
chie sociale, des aptitudes éminentes, ont fourni 
de tout temps un bon moyen de rapprocher les 
hommes et de propager l'esprit d'égalité. En An- 
gleterre, par exemple, où l'on se plaît à honorer 

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402 CHAPITRE VI — LES ILV^ORTS PRÎTES 

le mérite personnel, tous ceux qui se dévouent 
ou s'intéressent à quelque spécialité des arts libé- 
raux , se réunissent dans de puissantes sociétés 
libres (§ 46) qui remplissent avec succès une 
haute mission d'encouragement. Ces sociétés 
concourent, en effet, au progrès de l'art, à l'aide 
de ressources financières provenant de sou- 
scriptions individuelles , et elles mettent en relief 
les hommes supérieurs en leur conférant, par 
voie d'élection, les dignités de la corporation. En 
France , les sociétés scientifiques fondées sur ce 
principe libéral n'ont jamais pris un grand dé- 
veloppement. Les niveleurs de la Révolution 
se sont montrés peu disposés à les favoriser ou 
même à les tolérer. L'opinion publique a ratifié, 
au contraire, le rétablissement et l'extension de 
l'Institut constitué en corporations fermées (§ 46). 
Le principe n'en est guère contesté, et les cri- 
tiques qu'on en fait de loin en loin s'inspirent 
moins du respect des principes que de rancunes 
et de jalousies. 

Les privilèges de l'Institut sont plus que jamais 
recherchés, et je ne vois guère d'hommes émi- 
nents qui ne s'empressent, à l'occasion, d'entre- 
prendre les démarches fort pénibles qu'imposent 
les candidatures. Je reconnais que ces privilèges 
se lient à des motifs d'intérêt public; mais je 
constate que ce régime ne rapproche guère ceux 
qui cultivent les professions libérales, et qu'il 

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§ /i8. — LINEGALITE ET LA LIBERTE 403 

détruit, au contraire, parmi eux la pratique de 
Fégalité. 

L'une des manifestations les plus habituelles de 
l'esprit de privilège incrusté en quelque sorte 
dans la masse de notre nation , est la tendance 
irrésistible qui nous porte à instituer dans les 
lieux publics diverses catégories de places. Cette 
tendance ne se révèle pas seulement dans les en- 
treprises de Spéculation, où les peuples réellement 
pénétrés de l'esprit d'égalité, les Américains du 
Nord par exemple , ne tolèrent qu'une sorte dé 
places et un seul tarif; elle s'est maintenue , de 
nos jours comme sous le régime ancien , même 
dans les fêtes publiques où les places sontoctroyées 
gratuitement par l'autorité. Et ce qui montre bien 
qu'il s'agit ici d'un instinct populaire, c'est que ce 
sont surtout les parvenus qui se montrent friands 
de ce genre de distinctions. Les femmes, qui 
jouissent plus que les hommes des satisfactions 
de vanité acquises à la famille par la situation de 
son chef, tendent à conserver ce petit désordre. 
Sous ce rapport, la malignité publique a relevé 
plusieurs traits curieux pendant les premiers mois 
de la Révolution de 4848. En pareil cas, cependant, 
l'esprit de critique ne se révèle que par quelques 
bons mots sans aigreur : les masses populaires 
s'arrangent des derniers rangs, et elles concèdent 
de bonne grâce ces menus privilèges aux auto- 
rités qui, chez nous, se succèdent si rapidement. 

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404 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

Le christianisme 5 qui, depuis douze siècles , a 
exercé une influence profonde sur le caractère de 
notre nation , n'a pu encore triompher de cette 
tendance invétérée vers les inégalités convention- 
nelles. Je crois même voir que les tentatives faites 
systématiquement depuis 4789 pour imposer 
l'égalité à la France par la loi, dans les institu- 
tions civiles et politiques , ont déterminé dans les 
mœurs une recrudescence de l'esprit d'inégalité. 
Ainsi que je l'ai remarqué (§ 15) , les places que 
les fidèles occupent dans les églises catholiques 
comme dans les temples protestants, sont de plus 
en plus réglées en raison de la fortune et de la 
condition sociale. Je connais même plusieurs 
églises de village où lk)pinion publique accorde , 
comme autrefois , aux acquéreurs de certaines 
terres la jouissance exclusive de places exception- 
nelles. 

Depuis la Révolution , les mœurs établissent 
entre les diverses classes une distinction chaque 
jour plus marquée. C'est ainsi qu'on ne retrouve 
plus , même dans les familles de condition mo- 
deste, la trace de la familiarité affectueuse qui 
régnait autrefois entre les maîtres et les domesti- 
ques (§ 29). Le luxe qui désole aujourd'hui notre 
société semble être , pour beaucoup de familles , 
une protestation inspirée par l'inégalité naturelle 
des conditions. Froissés par les institutions qui 
tendent au nivellement social , les riches veulent, 

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§ 48. — L'INEGALITE ET LA LIBERTE 405 

à force d'extravagances , faire voir aux pauvres 
la distance qui sépare les classes extrêmes de la 
société. 

La préférence qu'on accorde de plus en plus , 
en France , aux fonctions publiques sur les pro- 
fessions privées est une autre manifestation habi- 
tuelle de l'esprit de privilège. Cet entraînement, 
dont je signale plus loin (§ 63) les causes et les 
résultats, se présente souvent comme une réaction 
des mœurs contre les lois. 

On n'est guère choqué , en France , de voir ac- 
corder aux fonctionnaires des privilèges qui sem- 
bleraient intolérables en Angleterre, où cependant 
certaines inégalités de naissance sont admises 
en principe (§ 60). C'est ainsi que, depuis une 
époque reculée , l'opinion se montre favorable au 
système ^ qui dispense les fonctionnaires de ré- 
pondre, devant les tribunaux de droit commun, 
du dommage qu'ils ont pu causer indûment à un 
citoyen en exécutant leur mandat. La plupart des 
critiques adressées à^ce régime ont été inspirées 

3 La constitution promulguée après les événements du 18 bru- 
maire an VIIT maintenait, sous ce rapport, plusieurs traditions de 
l'ancien régime. Elle portait : « Les agents du gouvernement 
« autres que les ministres ne peuvent être poursuivis pour des 
« faits relatifs à leurs fonctions qu'en vertu d'une décision du 
« conseil d'État. » (Décret du 22 frimaire an VIII, art. 75.) 

Henrion de Pansey, de Cormenin et beaucoup d'autres juriscon- 
sultes ont émis l'opinion que cette disposition a été abrogée, avec 
la Constitution de l'an VIII, par la Charte de 1814. Aucune loi 
postérieure ne Ta rétablie. Mais la jurisprudence Ta maintenue 
sous tous les régimes. 

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406 CHAPITBE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

par le désir dé renverser le gouvernement établi, 
plutôt que par le respect de cette égalité salutaire 
qui se concilie avec Tordre public. Jamais , en 
effet, les hommes qui ont successivement occupé 
le pouvoir depuis Fan VIII , n'ont proposé l'abro- 
gation de cette loi. Aucun d'eux ne paraît avoir 
entrevu cet axiome admis depuis longtemps par 
tous les peuples libres , que l'égalité , en cette 
matière , n'est pas seulement conforme à l'intérêt 
général , mais qu'elle est surtout utile aux pou- 
voirs souverains en les déchargeant de la respon- 
sabilité imposée , dans le système français , par 
les passions et les vices de cent mille subor- 
donnés. 

Depuis trois siècles*, tous nos gouvernements 
ont, àl'envi, créé des charges vénales, des établis- 
sements exceptionnels de commerce et d'indus- 
trie, des taxes pour la vente des denrées, des tarifs 
douaniers protecteurs de certaines manufactures, 
ou, en d'autres termes, des privilèges fort oné- 
reux pour la majorité dés prpducteurs et des con- 
sommateurs. Ils ont ainsi violé le principe d'éga- 
lité dans son application la plus utile et la plus 
respectable. Cependant l'opinion publique, égarée 
par ces pratiques séculaires, conserve à cet égard 
l'esprit de l'ancien régime en décadence, et elle 
ne cède pas sans résistance aux courageuses ini- 
tiatives qui honorent le plus le gouvernement de 
Napoléon III. 

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s 48. — L'INÉGALITÉ ET LA LIBERTÉ 407 

Je ne vois pas, d'un autre côté, que cëè pto- 
pensions invétérées vers l'inégalité puissent être 
modifiées, comme l'espèrent quelques-uns, par 
l'action prolongée d'un nouveau régime qui substi- 
tuerait, aux classes dirigeantes actuelles, de nou- 
velles classes sorties des derniers rangs de la so- 
ciété. C'est précisément dans ces rangs inférieurs 
qu'existent, bien qu'à l'état latent, les sentiments 
qui demandent à l'inégalité les satisfactions les 
moins justifiables. Chacun sait, en effet, que ceux 
qui commencent à s'élever traitent leurs égaux de 
la veille avec une dureté toujours rare chez les 
personnes placées, dès leur naissance, dans une 
situation élevée. Ce vice des parvenus est vive- 
ment senti des classes inférieiires. Il contribue 
plus qu'on ne croit à maintenir l'harmonie êiltl*e 
les classes extrêmes de la société. Il prouve que 
la réforme sociale ne se trouvera pas dans les 
institutions qui violent la liberté pour détruire les 
inégalités établies par la nature ou créées par le 
travail des aïeux. 

Ce n'est point ici le lieu de juger méthodique- 
ment les diverses tendances que je viens de 
rappeler : je me borne à conclure que, malgré les 
répugnances légitimes attachées au souvenir de 
plusieurs privilèges de l'ancien régime , notre 
pays ne montre aucune propension exception- 
nelle pour l'égalité , même dans les cas où elle 
serait désirable. Loin de là, on peut souvent 

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408 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

regretter que, sous ce rapport, il se laisse devan- 
cer par les autres peuples. 

L'égalité est journellement vantée, par nos 
écrivains et nos orateurs , comme le plus sacré 
des principes sociaux; mais tous nos parvenus la 
repoussent, même dans ce qui est légitime, avec 
un entraînement qui ne se manifeste chez aucune 
autre nation européenne. De cette contradiction 
entre la doctrine et la pratique , naît un état de 
malaise qui affecte la société entière , et qui pèse 
principalement sur les classes inférieures. Celles- 
ci, voulant atteindre le but chimérique qu'on leur 
montre , et se sentant incapables d'égaler les su- 
périorités créées par l'intelligence et le travail , 
s'irritent contre l'ordre établi. Elles sont peu 
portées à demander à leurs chefs la direction sans 
laquelle elles ne sauraient s'élever; tandis que ces 
derniers sont enclins à la refuser. Lorsque la 
hiérarchie sociale est régulièrement fondée sur la 
vertu , le talent, la richesse et sur le souvenir des 
services rendus, les classes dirigeantes ont intérêt 
à la fortifier par l'affection et les- succès de leurs 
subordonnés. Lorsque, au contraire, elle est sans 
cesse contestée par la haine et l'esprit de nivel- 
lement, les chefs de la société sont disposés à 
étouffer tous les mérites naissants qui pourraient 
dans l'avenir leur faire concurrence. C'est ainsi 
que les sociétés s'élèvent et prospèrent à la faveur 
d'une hiérarchie légitime ; tandis qu'elles s'abais- 

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§ 48. — L'INEGALITE ET LA LIBERTE 409 

sent et souffrent par Texagération du principe 
d'égalité. 

La solution de nos problèmes sociaux n'est pas 
empêchée, comme quelques-uns le pensent, par 
les exigences de l'égalité. Ce prétendu principe 
ne s'opposera point aux réformes indiquées par 
l'intérêt public. Pour écarter toute espèce de 
doute, il suffit de constater que le premier Empire, 
sans soulever des répugnances populaires , a pu 
rétablir des privilèges (§ 23) abandonnés par tous 
les peuples libres. 

Les personnes qui se dévouent à la réforme 
sociale, en s'inspirant de la raison et de la justice 
(§ 8), ne sont donc point obligées, par une cause 
de force majeure , de s'écarter ici du droit chemin 
tracé par leur méthode. Il est inexact d'affirmer 
que notre nation veuille faire prévaloir à tout prix , 
dans les rapports sociaux , une égalité contraire 
à l'intérêt public comme à la nature même des 
hommes et des choses. On ne saurait se fonder 
sur l'existence d'un tel préjugé pour repousser 
les bonnes habitudes d'inégalité ou de hiérarchie 
qui font le succès des autres peuples. L'obstacle 
à la réforme naîtrait plutôt de la tendance oppo- 
sée. C'est ainsi par exemple que , pour rétablir 
l'harmonie sociale, nous serons d'abord peu por- 
tés à adopter la familiarité affectueuse qui unit 
les classes extrêmes de la société espagnole; 
la coutume traditionnelle qui mêle tous les rangs 

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410 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

pendant le service divin, en Russie, dans l'empire 
ottoman, en Grèce, en Italie et en Espagne; les 
sentiments d'intérêt public qui rapprochent jour- 
nellement , dans des associations fécondes , les 
Anglais de toute condition; enfin beaucoup d'au- 
tres pratiques d'égalité qui honorent la civilisa- 
tion européenne , et qui sont citées dans cet 
ouvrage. 

La méthode d'observation prouve que les peu- 
ples libres et prospères sont portés , par deux sé- 
ries parallèles de sentiments et d'intérêts , à pro- 
pager et à restreindre en même temps l'égalité 
dans les rapports privés. 

• Ainsi, comme je l'ai prouvé aux chapitres pré- 
cédents, les nations européennes tendent vers 
l'égalité : dans la religion, en abolissant toute dis- 
tinction légale entre les divers cultes; dans la pro- 
priété , en provoquant le rachat des redevances 
féodales; dans la famille , en renonçant à l'organi- 
sation patriarcale et en favorisant l'établissement 
séparé des jeunes ménages ; enfin , dans les régi- 
mes du travail et de l'association , en supprimant 
les privilèges et les monopoles. Je montrerai plus 
loin (§ 61) qu'il en est de même dans la vie publi- 
que , en ce qui concerne l'impôt et la justice. 

Mais , d'un autre côté , les Européens libres et 
prospères maintiennent ou accroissent l'inégalité 
dans ces mêmes subdivisions de la vie sociale, en 
conservant une situation exceptionnelle aux cler- 

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s 48. — L'INÉGALITÉ ET LA LIBERTÉ 411 

gés des cultes les plus influents, en accroissant 
l'intervalle qui sépare les termes extrêmes de la 
richesse et de la pauvreté , en renforçant par la 
loi civile l'autorité paternelle et la distinction des 
droits et devoirs des deux sexes , en compliquant 
le régime du travail , et en établissant par là une 
différence de plus en plus marquée entre les fonc- 
tions du patron et celles de l'ouvrier. 

En résumé , les inégalités sociales dérivent de 
la nature humaine, de même que. les météores 
proviennent de la constitution de l'atmosphère. 
Comme la pluie qui ravage ou féconde nos champs, 
comme le vent qui détruit ou anime nos vaisseaux, 
l'inégalité, considérée en elle-même, ne doit point 
être signalée comme le mal absolu. Loin de là , 
elle est une force précieuse pour les nations qui 
savent en conjurer les inconvénients. 

Il en est de la liberté comme de l'égalité : le 
même contraste se retrouve, en apparence, entre 
les intérêts qui font aimer ce principe et ceux qui 
recommandent le principe d'autorité. Des lois et 
des habitudes dérivant de la nature même de 
l'homme maintiennent encore ici un juste accord 
entre les propensions opposées. Tandis que les 
régimes de contrainte établis par la loi s'adoucis- 
sent et commandent moins formellement la pra- 
que du bien, les forces morales émanant de la 
x^eligion , de la propriété , de la famille , du travail 

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412 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

et de rassociation , s'imposent plus impérieuse- 
ment aux esprits, et répriment le mal avec plus 
d'efficacité *. 

On se met donc en contradiction avec l'expé- 
rience, la raison et la justice , quand on présente 
aux peuples l'égalité et la liberté comme des 
principes absolus, dont il faudrait poursuivre à 
tout prix la réalisation pratique. L'égalité et la 
liberté ne sauraient prétendre à être élevées, 
comme la religion , la propriété et la famille , au 
rang des principes primordiaux. Ce sont des pré- 
ceptes d'ordre secondaire , dont l'application , va- 
riant partout avec la nature des hommes et des 
choses , doit être tempérée et souvent interdite 
par les préceptes non moins respectables qui im- 
posent aux peuples l'autorité et la hiérarchie. 

Si l'on s'abuse en présentant séparéipent l'éga- 
lité et la liberté comme des principes, on commet 
une erreur encore plus manifeste en les réunis- 
sant dans une seule formule. L'égalité et la liberté 
se prêtent parfois un mutuel concours, et c'est ce 
qui a lieu partout où deux cultes rivaux sont en 
présence; mais souvent aussi les deux forces agis- 
sent en sens opposé. Ainsi, l'ancien régime refu- 
sait souvent la liberté à la profession (§ 46) et à la 

4 Les personnes qui voudraient s'enquérir plus complètement 
des erreurs qu'entraîne l'abus des mots égalité , liberté , progrès , 
démocratie, etc., pourront consvWeT l' Organisation du travail, §§ 56 
H 60. 

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§ 49. — AVÈNEMENT ACCIDENTEL DU PAUPÉRISME 413 

commune pour y faire régner Tégalité; tandis que, 
de notre temps, Tune des principales sources 
d'inégalité provient de la liberté du travail. Je 
vais même montrer que l'indépendance récipro- 
que des diverses classes, en se combinant avec des 
événements imprévus , a créé momentanément , 
en Europe, des inégalités inconnues dans les an- 
ciens régimes sociaux. 

S 49 



LE PAUPÉRISME EST, CHEZ LES MODERNES, LE GENRE D'INÉGALITÉ 
AUQUEL IL IMPORTE LE PLUS DE PORTER REMÈDE 



Ce qui me frappe surtout dans les régimes 
d'inégalité qui apparaissent avec des caractères 
si différents aux deux extrémités de l'Europe, 
c'est que l'Orient confère artificiellement à quel- 
ques familles une élévation exceptionnelle, tandis 
que l'Occident laisse des populations entières 
tomber dans un état permanent de pauvreté. On 
ne trouverait pas aujourd'hui, dans l'empire 
russe, un village qui ne possède, avec une cer- 
taine culture morale, des moyens réguliers de 
subsistance; en Angleterre et en France, au 
contraire, et spécialement dans les localités les 
plus riches, nous voyons des populations entières 
plongées dans le vice et le dénûment. 

Il serait superflu de reproduire ici le tableau 



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414 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

de ces misères sociales qui, depuis 1830, ont été 
si souvent décrites. Toutefois, avant d'indiquer 
le remède que beaucoup d'hommes de bien com- 
mencent à appliquer, je rappellerai sommaire- 
ment l'origine et la propagation du mal. Il me 
semble, en effet, que le meilleur moyen de donner 
confiance dans l'accomplissement prochain de la 
réforme est de faire comprendre que les causes 
du paupérisme sont essentiellement acciden- 
telles. 

Cependant, pour marcher d'un pas assuré, il 
faut se garder des illusions qui dissimuleraient 
les difficultés de l'entreprise. Aujourd'hui, dans 
l'Occident, les classes inférieures sont soumises 
à des causes permanentes de pauvreté. Ces 
causes ne pesaient point sur elles, lorscpi'elles 
étaient protégées, comme elles le sont encore 
dans l'Orient, par la triple influence de l'autorité 
seigneuriale, de la famille patriarcale et de la 
communauté des biens (§ 4f8). Il est manifeste 
que, dans nos sociétés libres, tout homme vi- 
cieux et imprévoyant a le pouvoir de constituer 
une famille privée de toute garantie de stabilité. 
Rien n'empêche donc désormais les classes dé- 
gradées de multiplier les foyers de vice et de 
misère. 

La pauvreté n'a pas cessé de se propager sous 
cette influence , à mesure que les institutions 
féodales étaient abrogées dans l'Occident ; et elle 

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§ 19. ^ AVENEMENT ACCIDENTEL DU PAUPERISME 418 

s'est souvent révélée dans notre ancien régime 
par d'intolérables souffrances, lorsque les épi- 
démies, les famines et les guerres civiles venaient 
aggraver , pour les classes inférieures , les diffi- 
cultés de l'existence. Mais, dans les circonstances 
ordinaires, deux causes principales concouraient 
à renfermer le mal dans des limites assez étroites. 
Les individus restaient volontiers au lieu natal. 
Ils y obéissaient à des coutumes traditionnelles 
et à des autorités locales qui se transformaient 
lentement, selon le besoin des populations. La 
plupart se trouvaient ainsi préservés des maux 
qu'auraient fait naître des mariages imprudents 
ou des entreprises mal conçues. En même temps, 
les inspirations de l'esprit chrétien et le besoin 
d'assurer la paix publique suggéraient la créa- 
tion d'une multitude d'institutions de bienfai- 
sance \ Durant cette période, la liberté, inspirée 
par la religion et guidée par la tradition, appor- 
tait un remède ou un palliatif aux désordres pro- 
duits par l'abolition graduelle des régimes de 
contrainte. 

Malheureusement, cet état d'équilibre a été 
brusquement détruit, à dater de la fin du dernier 
siècle, et surtout depuis la paix de 1845, par 
l'extension subite du régime manufacturier. Ce 

1 On peut consulter à ce sujet une énumération, présentée par 
M. A. Canron, des anciennes institutions de bienfaisance de la 
ville d'Avignon. {Revue d'éœnomie chrétienne , isirvner i^\.) 

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416 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

régiiùe, inauguré par un concours d'inventions 
mémorables (§ 2), neutralisa tout d'abord les 
causes préservatrices que je viens de signaler. 
Enlevant les populations au lieu natal, il les accu- 
mula dans des localités dépourvues d'institutions 
propres à conjurer les effets du vice et de l'im- 
prévoyance. 

Ces inventions ont promptement fait déchoir, 
par une concurrence irrésistible, et les an- 
ciennes fabriques rurales à moteurs hydrauliques 
(§37), et les ateliers domestiques consacrés à 
l'élaboration des matière_s textiles et des métaux. 
Elles ont créé d'immenses manufactures groupées 
sur les bassins houillers, et pourvues de moyens 
illimités de fabrication. De nombreuses cités, 
formées dans ces conditions nouvelles, prirent, 
en quelques années, un développement qui, sous 
le régime antérieur, eût exigé un siècle d'efforts 
soutenus. Elles attirèrent naturellement les indi- 
vidus qui supportaient le moins patiemment l'au- 
torité de la famille et des autres influences tradi- 
tionnelles établies dans les campagnes. Suivant 
les habitudes déjà créées pour le recrutement de 
l'armée et des colonies, elles fournirent d'abord 
aux localités des moyens d'ordre et de sécurité. 
Mais cette limite fut bientôt dépassée : les ma- 
nufacturiers, en offrant sans cesse un salaire 
élevé, et en excitant outre mesure l'esprit d'in- 
dépendance, déclassèrent également les masses 

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§ 49. — AVENEMENT ACCIDENTEL DU PAUPÉRISME 417 

imprévoyantes qui, jusque-là, avaient trouvé le 
bien-être dans la vie rurale. 

Alors 'commença à se produire un ordre de 
choses sans précédent. On vit se grouper autour 
des nouveaux engins de fabrication d'innom- 
brables populations séparées de leurs familles, 
inconnues de leurs nouveaux patrons, dépour- 
vues d'habitations décentes, d'écoles et d'églises, 
privées , en un mot, des moyens de bien-être phy- 
sique et moral qui jusque-là avaient été jugés 
indispensables à l'existence d'un peuple civilisé, 
A ce triste état de choses , les ouvriers ne trou- 
vaient qu'une) seule compensation, la libre dispo- 
sition d'un salaire considérable : mais le plus 
souvent cet avantage ne fit qu'exciter les appétits 
sensuels, sans assurer le bien-être. Ce régime 
pesait à l'improviste sur des individus brusque- 
ment arrachés à un antique patronage, et à des 
habitudes de sobriété imposées par la Coutume. 
On conçoit donc qu'il ait provoqué des désordres 
sociaux dont l'humanité n'avait eu jusqu'alors 
aucune idée. Beaucoup de familles vertueuses et 
prévoyantes, attirées à leur tour par l'appât du 
gain dans les nouvelles manufactures, y ont subi 
l'influence funeste d'un milieu corrompu. Cette 
influence a été plus marquée sur leurs enfants 
qui, s'écartant des bonnes traditions paternelles, 
ont cédé peu à peu à la contagion. 

Ces déplorables conditions ont encore été ag- 

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418 CHAÏMTRE M — LES HAPPOHTS PRIVÉS 

gravées par les chômages et les crises commer- 
ciales, sorte de fléau périodique émanant du 
nouveau régime manufacturier. Chaque ancienne 
fabrique rurale, en effet, pourvoyait seulement 
aux besoins de certaines localités circonscrites ; 
en sorte que l'équilibre entre la production et la 
consommation s'y établissait naturellement. Les 
travaux de l'industrie étaient à peu près perma- 
nents, et ils trouvaient au besoin pour complé- 
ment ceux de l'agriculture. Les nouvelles usines, 
au contraire, sont en mesure d'accroître sans 
cesse leur production , à tel point qu'un groupe 
manufacturier pourrait quelquefois prétendre à 
approvisionner le monde entier. Elles sont con- 
duites par conséquent à augmenter, puis à res- 
treindre subitement le cercle de leurs affaires, 
pour profiter successivement de la hausse et de 
la baisse des produits. A chaque retour de chô- 
mage, les populations se trouvent ainsi soumises 
aux privations les plus dures. Ce dénûment est 
d'autant plus pénible pour ces populations, qu'il 
succède à des habitudes de superflu contractées 
aux époques d'activité fiévreuse de la fabrique, 
et qu'il ne peut être adouci par les ressources du 
travail agricole. 

Sous ces mauvaises influences les mœurs se 
corrompent rapidement. Les femmes et les en- 
fants, soumis comme le chef de famille au travail 
manufacturier, et retenus constamment hors du 

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i 49. — AVÈNEMENT ACCIDENTEL DU PAUPÉRISME 419 

foyer, prennent des habitudes d'indépendance et 
de promiscuité incompatibles avec tout ordre 
domestique. Les narcotiques et les spiritueux 
devienn^t la seule diversion aux fatigues du tra- 
vail et aux soucis de l'existence. Ils ajoutent à la 
perte du sens moral la dégradation physique. Ils 
rendent la misère permanente, malgré l'éléva- 
tion de salaire qui, avec de bonnes mœurs, eût 
assuré le bien-être de la famille. Les manufac- 
tures établies au milieu d'ouvriers chez lesquels 
l'ancien régime n'avait pu triompher d'un pen- 
chant invétéré à l'ivrognerie ont donné à ce dé- 
sordre un développement nouveau. Les grands 
ateUers , où l'interruption des rapports de pa- 
tronage (§50) laisse les subordonnés sans direc- 
tion, offrent, les jours de paye, des spectacles 
plus révoltants que les plus odieuses scènes de 
la vie sauvage. On y voit les femmes et les en- 
fants, affamés et dénués de toute ressource, 
errant avec anxiété autour du cabaret, où le chef 
de famille dissipe en débauches les ressources 
de la maison. 

A Paris, par exemple, on trouve, à côté de 
types excellents *, des ouvriers livrés à des vices 
dont les riches oisifs avaient jadis le triste pri- 
vilège ; on en voit notamment ^ qui, gardant quel- 
que régularité dans leurs débordements, organi- 

2 Les Ouvriers des deux mondes, t. I", p. 27; t. III, p. 372. 
=:3 Ibidem, i. U, p. 145. 

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420 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

sent leur existence en dehors du mariage , impo- 
sent à leur concubine un labeur assidu, pendant 
qu'ils dépensent journellement au cabaret et dans 
d'autres mauvais lieux des sommes ^i suffi- 
raient pour assurer le bien-être d'une famille 
nombreuse. Profondément imbus de l'esprit ré- 
volutionnaire , portant envie à toute supériorité 
sociale, ils n'admettraient pas que le patron pût 
intervenir, par des conseils bienveillants, pour 
provoquer un emploi plus judicieux du salaire. 
Rarement même ils consentent à s'affilier à une 
société de secours mutuels ; et, plutôt que de re- 
noncer à une partie de leurs débauches, ils s'ex- 
posent à toutes les privations. qui accompagnent 
la maladie. Mais, en même temps, ils critiquent 
avec amertume l'organisation sociale qui les 
laisse dans le dénûment, quand viennent le chô- 
mage et la vieillesse. Leur thème favori est de 
blâmer l'égoïsme des classes supérieures, aux- 
quelles, par une singulière inconséquence, ils 
voudraient imposer le devoir d'assistance, en 
leur refusant le droit de direction et de contrôle \ 
Les exemples donnés par certains patrons ne 
sont pas meilleurs ; en sorte que, même dans le 
régime du travail , les éléments de la vie morale 

4 Ces types dégradés, inconnus jusqu'à ce jour chez les cliré- 
tiens , ont été décrits avec une énergie singulière dans l'ouvrage 
ayant pour titre : Le Sublime, ou le Travailleur comxne il est en 1870, 
parut! ancien ouvrier. 4 vol. in -8°, Paris, 1870; librairie inter- 
nationale. 

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§ 49. — AVÈNEMENT ACCIDENTEL DU PAUPÉRISME 421 

commencent à manquer à Paris. Notre capitale 
reproduit ainsi peu à peu le type, que le chris- 
tianisme semblait avoir détruit, de ces antiques 
cités qja l'espèce humaine s'est éteinte dans le 
désordre. Je connais des chefs de métier qui, 
pour préserver leurs jeunes fils de cette corrup- 
tion, sont obligés de se séparer d'eux, et de con- 
fier leur apprentissage à des confrères établis 
dans les petites villes de l'Allemagne. 

En Angleterre, où les bassins houillers abon- 
dent, le régime manufacturier s'est développé, 
avec le paupérisme, plus que dans le reste de 
l'Europe ; mais une révolution sociale n'y a point, 
comme en France, compliqué la situation. En 
revanche, certaines erreurs s'y sont développées 
avec une continuité que n'a point comportée chez 
nous l'intermittence des révolutions. Ainsi les 
Anglais, poussant la liberté individuelle jusqu'à 
ses extrêmes limites, ont admis comme normaux 
et réguliers les faits les plus regrettables du nou- 
veau régime : ils ont accumulé sans regret les 
ouvriers dans des villes composées de fabriques. 
Ils ont converti en salariés les chefs de métier, 
les petits tenanciers, les artisans et les ouvriers 
domestiques, précédemment disséminés dans les 
campagnes. Ils ont ainsi favorisé la rupture des 
liens qui avait jusque-là maintenu la permanence 
des rapports entre les maîtres et les ouvriers. 
Guidés par une fausse théorie, ils ont cru amé- 
II ir 

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;m chapitre vi — les rafpows prives 

liorer le travail manufecturier en ifestreîgnant le 
cercle des devoirs sociaux. Selon cette théorie, 
les ouvriers n'auraient qu'à exélîuter le travail 
convenu; les maîtres n'auraient qu'à payer" le 
salaire contradictoirement débattu selon les lois 
de l'offre et de la demande. La pratique de ce? ré- 
gime, continuée pendant un demirsiècle avec wtie 
imperturbable logique, a sérieusement ébranlé 
la constitution sociale. Souvent même, comm« 
l'indiquent des documents officiels, elle a con- 
tribué à produire un état d'abjection qui tombe 
au-dessous de la barbarie et qui touche presque 
à la bestialité. 

Partout, au surplus, le paupérisme des manu^ 
factures de l'Occident offre , à l'intensité près , les 
mêmes caractères. Il met, pour ainsi dire, les po- 
pulations en dehors de la loi générale de& sociétés, 
en annulant pour elles les bienfaits de la reftgion , 
de la propriété et de la famille. L'affaiblissement 
des liens de parenté et la désorganisation' du foyer 
domestique sont toujours les symptômes les plus 
apparents du fléau. L'habitation prise à loyer , et 
dénuée des plus indispensables conditions de 
bien-être , montre tout d'abord que la famille a 
perdu le sentiment de la dignité humaine. Le 
père en est presque toujours éloigné par les obli- 
gations du travail, ou par la recherche des plaisirs 
grossiers. Abaissée à la condition d'ouvrier, la 
mère déserte également le logis , soit qu'elle 

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§ 49. — AVÈNEMENT ACCIDENTEL DU PAUPÉRISME «3 

s*adonne au désordre , soit qu'elle supporte hon- 
nêtement te poids d'un rude travail. Les enfants, 
pervertis par ces mauvais exemples et privés de 
tout enseignement moral, prennent peu à peu les 
habitudes de Fimprévoyance et du vice. Affaiblis 
prématurément par les privations et l'intempé- 
rance, les vieu;x parents meurent dans la misère, 
bien avant le terme fixé par le cours régulier de 
la vie. iEnûn tous ces maux sont aggravés par une 
instabilité qui, jusqu'à présent, ne s'était ren- 
contrée que chez les peuples sauvages, tirant 
une subsistance précaire de la chasse ou de la 
récolte des productions spontanées. 

A la vue de ces maux , plusieurs écrivains de 
notre temps ont été conduits à condamner le 
principe même des sociétés de l'Occident. Les 
uns , se bornant à critiquer l'ordre établi , ont fait 
naître dans les cœurs le désir des révolutions. Les 
autres, cherchant le remède en dehors de l'expé- 
rience , sont revenus par diverses voies , directes 
ou détournées , à l'ancien régime de contrainte. 
En se reportant aux faits qui font l'objet des pré- 
cédents chapitres, on constatera aisément que de 
telles solutions sont peu judicieuses. Les hommes 
ont plus à souffrir de la perte des croyances reli- 
gieuses que de l'invasion de la pauvreté, et cepen- 
dant on a toujours aggravé le mal en essayant de 
propager la pratique de la reUgion par une coer- 
cition matérielle ou morale. Il en a été de même 

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424 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

chaque fois que l'autorité a voulu amener , par la 
contrainte , les classes inférieures ou dégradées à 
la vertu et à la prévoyance. L'histoire des anciens 
justifie de tous points la direction que suivent les 
modernes. Des chefs vertueux et prévoyants ont 
souvent fait la prospérité des peuples, en leur im- 
posant par la force les saines pratiques de la vie 
privée ; mais Tordre social établi sur ces fonde- 
ments a toujours été éphémère. Tôt ou tard, en 
effet, le pouvoir de ces hommes éminehts se 
transmet à des successeurs indignes ; alors la dé- 
cadence surgit, et bientôt l'œuvre est détruite. 

L'abrogation des régimes de contrainte adonné, 
chez les modernes , une impulsion féconde aux 
vertus individuelles. Sous cette influence, les 
peuples se sont élevés à un degré de puissance et 
de richesse que les anciens n'ont jamais connu. 
Cette prospérité extraordinaire frappe aujourd'hui 
tous les yeux. Pour y atteindre à leur tour, les 
peuples arriérés se montrent enclins à renoncer 
aux avantages spéciaux que leur assurait la con- 
servation des vieilles traditions. Lorsque nous 
voyons les Russes eux-mêmes abroger les institu- 
tions qui conjuraient si efficacement la pauvreté, 
serait-il judicieux de combattre chez nous le pau- 
périsme en restaurant partiellement le régime 
qu'ils ont condamné ? 



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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 425 

S 30 

LE PATRONAGE VOLONTAIRE EST AUSSI EFFICACE QUE L'ANCIEN 
RÉGIME DE CONTRAINTE POUR CONJURER LE PAUPÉRISME 

On ne saurait traiter utilement la question du 
paupérisme sans signaler le contraste des moyens 
employés jusqu'à ce jour. Il fauty distinguer deux 
catégories : d'une part, les œuvres tendant à pal- 
lier les souffrances journalières ; de l'autre , les 
institutions ayant pour effet de guérir radicale- 
ment le mal ou d'en prévenir le développement 
(§46). 

Les aumônes , avec toutes les variétés de se- 
cours en nature ou en argent, les asiles ouverts à 
l'enfance, à la vieillesse , aux maladies et aux in- 
firmités de toutes sortes, et les autres palliatifs 
de la pauvreté , se multiplient sans cesse depuis 
le moyen âge, c'est-à-dire depuis l'époque mé- 
morable où les sociétés de l'Occident, déjà péné- 
trées de l'esprit chrétien , ont commencé à se 
fonder sur le principe de la liberté individuelle. 
Ces œuvres fonctionnent chaque jour sous nos 
yeux , et sont décrites dans une multitude d'ou- 
vrages. J'ai présenté plus haut (§46) des indica- 
tions générales sur les corporations qui s'y dé- 
vouent, et je me crois en droit d'affirmer qu'on ne 
saurait arriver à l'extinction du paupérisme en 
leur donnant un plus grand développement. Plus 

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426 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

je les étudie dans leurs détails, et plus je m'assure 
qu'elles propagent indirectement le mal plutôt 
qu'elles ne le guérissent. Cette triste conclusion 
n'autorisera jamais personne à rester inacUf à la 
vue des misères qu'il faut soulager à tout prix : 
mais elle doit exciter les gens de bien à chercher 
dans une autre direction le» vrais remèdes. 

Les sociétés humaines n'ont , jusqu'à ce jour, 
employé que trois moyens pour empêcher l'ex- 
tension de la pauvreté : l'organisation patriarcale 
retenant lep jeunes ménages sous Tautcrité des 
vieillards , chefs de famille ; les communautés de 
biens et de travaux de certaines familles formant 
des tribus de pasteurs nomades ou des communes 
d'agrioulteurç^; enfin la haute tutelle d'un maître 
ou d'un seigneur protégeant une commune , une 
tribu, ou tout autre groupe de familles. Comme 
je l'ai expliqué ci-dessus, les sociétés lea plus 
stable^ ^erOrient conjurent l'éclosion dea germes 
de misèye (ius au vice ou à l'imprévoya^ice des 
popuUti^its, en superposant, pour aini^i dire, l'un 
à l'autre ees trois préservatifs. 

Pls^ç^s en prés^nee des mêmes imperfections 
morales, les sociétés modernes n'ont trouvé au-r 
cun autr-e moyen d'en conjurer les effets. La 
grande erreur des peuples qui , de notre temps , 
repousaeût syBtématiquement l'esprit de tradition, 
consi^lje i %«Unettre q^e le kieni^étra âeit elt^^tn 
vicieuses et imprévoyantes aura pour basa, à 

% 

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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 427 

l'avenir, quelque combinaison encore inconnue , 
véritable pierre philosophale qu'il faudrait trou- 
ver pour ouvrir à l'humanité une ère. nouvelle de 
prospérité. 

Les sociétés modernes ne justifient nullement 
cette prévision par leurs tendances actuelles. 
Elles l'emportent, pour la plupart, sur les so- 
ciétés anciennes , en ce qu'elles contiennent plus 
d'individus vertueux et prévoyants ; elles voient 
par conséquent s'élever de toutes parts ces indi- 
vidualités éminentes , par la suppression de l'an- 
cien régime de contrainte qui gênait leur essor. 
Mais cette réforme implique l'abolition des classes 
fondées §ur l'ancienne hiérarchie sociale. Dès 
lors les individualités inférieures restent, au point 
de vue légal , privées de la protection que ce clas- 
sement leur assurait. 

Cependant le changement des principes n'a pas 
diminué les difficultés pratiques qui naissent de 
l'imp^^évoyance ou des vices de cette partie de 
la populatio^i. Loin de là, la liberté, qu'on ne 
peut interdire complètement à l'esprit du mal 
quand on l'accorde sans réserve à l'esprit du bien, 
favorise le développement des germes de misère. 
Le besoin de protection que la nécessité fait sur^ 
gir au milieu des classes pauvres, l'esprit de 
charité que féconde , dans les âmes religieuses, la 
possession de la richesse , et enfin l'intérêt géné- 
ral qui s'attache au maintien de la paix publique , 

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428 CHAPITRE VJ — LES RAPPORTS PRIVÉS 

amènent toutes les classes de la société à conser- 
ver, autant qu'il dépend d'elles, le bienfait des 
trois moyens préventifs du régime antérieur. En 
présence des mêmes maux, les remèdes restent 
les mêmes. Seulement, au lieu de subir la hiérar- 
chie sous l'empire de la contrainte, les intéressés 
l'établissent maintenant par un effort intelligent 
de leur volonté. 

Cette transformation apparaît avec évidence à 
l'observateur qui traverse d'Orient en Occident 
les localités où le paupérisme n'a point pénétré. 
La famille patriarcale joue encore un certain rôle 
dans quelques-unes de ces localités : et c'est ainsi, 
par exemple, que, dans plusieurs provinces d'Ita- 
Ue , d'Espagne et de France , les ménages de mé- 
tayers ruraux ^ trouvent dans ce genre d'associa- 
tion , sous la haute direction du chef de famille , 
une sécurité et une dignité auxquelles ils n'at- 
teindraient pas s'ils restaient isolés. Cependant 
ce régime se montre plus propre à conjurer l'in- 
vasion du paupérisme qu'à y porter remède, 
lorsque s'est déjà propagé l'esprit nouveau d'in- 
dépendance individuelle : aussi ne persiste-t-i! 
guère en dehors des contrées qui ont conservé les 
habitudes de travail et les sentiments du moyen 
âge. 

Le régime patriarcal relève assurément la con- 

1 Les Ouvriers des deux mondes , t. 1"', p. 221. 

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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 429 

dition physique et morale des individus de tout 
rang. Il excite tout d'abord la sympathie de ceux 
qui considèrent le bien-être des classes inférieures 
comme un des symptômes les plus sûrs d'une 
civiUsation estimable. Mais je vois mieux chaque 
jour qu'il ne saurait contribuer pour une part im- 
portante à l'accomplissement des réformes dont 
se préoccupe l'Occident. Malgré de persévérantes 
recherches, je n'aperçois pas une seule localité où 
cette forme sociale se reconstitue après être tom- 
bée en désuétude; et je m'explique pourquoi la 
réaction contre les désordres du régime actuel ne 
se produit point dans cette direction. Les indivi- 
dus capables de prospérer par l'effort individuel , 
ont intérêt à quitter de bonne heure les parents 
dépourvus de cette aptitude. Les communautés 
patriarcales n'associeraient guère , dans ces con- 
ditions, que l'incapacité avec l'imprévoyance; et 
ces éléments d'insuccès seraient , sous l'inspira- 
tion de l'esprit nouveau, habituellement aggravés 
par les dissensions intestines. 

Les mêmes considérations s'appliquent aux 
anciens régimes sociaux qui étabUssent une com- 
munauté de biens ou de travaux entre les groupes 
de familles de la classe inférieure. Des faits que 
j'observe depuis trente ans , et dont j'ai donné un 
précis dans le chapitre précédent (§ 42), il résulte 
que les institutions de ce genre qui subsistent 
encore sont les derniers vestiges d'un ordre de 

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430 CHAPlTftE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

choses qui disparaît peu à peu. A ce niveau de la 
société, \% propriété individuelle remplace de plus 
en plus la propriété collective; et les communautés 
de travailleurs, débordées de tous côtés parles 
ouvriers libres , ne se présentent plus qu'à l'état 
d'exception dans les contrées où elles ont pu se 
maintenir Jusqu'à ce Jour. 

D^s ces derniers temps, d'ailleurs, cette ques- 
tion a été soumise en France à une épreuve déci- 
sive. LorTsque la Révolution de 1848 eut posé avec 
retenl,iss<^ment le problème du paupérisme , les 
hommes d'État qui assumèrent sur eux la tâche 
d'improviser une solution , furent naturellement 
conduits à préférer la communauté aux deux au- 
tres moyens préventifs. Ce régime, en effet, flattait 
mieux les passions qui inspiraient alors les masses 
populiires, moins soucieuses d'arriver au bien- 
être qu^ d'échapper à toute dépendance. Paris est 
aujourd'hui le lieu du monde où l'on peut le 
mieux constater que des communautés de travail- 
leurs ne sauraient constituer à l'avenir un moyen 
général d'organisation sociale (§ 45). Il est évident 
que ces communautés reproduisent , et même 
exagèrent les défauts propres aux associations 
patriarcales. Elles froissent les individus, en éta^ 
blissant entre eux des contacts difficiles, et en ré- 
tribuant également des mérite^ inégaux. Par ces 
deux motifs , elles sont antipathiques , et à l'im- 
mense majorité qui n'est pas suffisamment animée 

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5 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSBS DIRIGEANTES 431 

des sentiments de devoir et de déVonetoent , et à 
cette minorité habile et prévoyante qui trouve , 
dans le régime individuel , toujours des* salaires 
plus élevés ^ et souvent le moyen dé s'élever aux 
rangs supérieurs. 

Il en est autrement du troisième préservatif, 
fondé sua? l'entente mutu^tedës populations ou- 
vrières et des personnes qui dirigssnt les entre- 
prise» de l'agriculture y de l'industrie manufactu- 
rière et du eoïnmerce. Lorsque l'eiiichérissement 
du sol* et l'amélioration dés mcÈuf^ ont feit tom- 
ber en déstiétude le régin^ô féodal, et ré^ïdiu aux 
diversesclasses leur liberté d'awAfefô'^ chacun reste, 
comme sou» le i^égiifâfe antérieur , obligé de prati- 
quer les anciens rapports sociâiaix , sauf à en mo- 
difier les tormes-. Ces rapports, m effet, dont le 
fondement de tomates les exfateïKîeSr Ils^ s'imposent 
à diacun par uae néeessité impérieuse, plu&forte 
que 1^ évériement^^t les passions qui, à certaines 
époques, troublent l'éqmlibre soci^. Les familles 
qui posi^èdent lé sol ^ les immeubles, les capitaux 
et les autres moyens- de production: , ont intérêt 
à grouper autour d'elles divers genres- dé collabo- 
rateurs, et notamment ceux qui fournissent le 
travail ltta»i!iuel. Ces derniers onit également besoin 
d'échanger leurs services contre èés gages et des: 

2 Voir le document ayant pour titre : Définition des qUatre or- 
ganisations principales à distinguer chez les peuples européens. 
(Les Ouvriers européens, p. 17.) ^ 

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432 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

salaires. Or , rexpérience nous l'enseigne , ces 
rapports deviennent plus féconds, lorsque, au 
lieu de pourvoir seulement à ces intérêts, ils pro- 
curent en outre les satisfactions morales qui nais- 
sent naturellement du rapprochement des deux 
classes. 

Tel est l'état de choses qui se produit quand 
les chefs jouissent du respect et du dévouement 
de leurs ouvriers, et quand ceux-ci peuvent 
compter qu'une protection affectueuse conjurera 
en toute éventualité l'effet de leurs vices et de 
leur imprévoyance. Ces liens volontaires rem- 
placent naturellement les rapprochements forcés 
de l'ancien régime, lorsque la transition est spon- 
tanée, comme celle qui s'est produite au moyen 
âge dans la plupart des provinces de l'Occident. 
Ils peuvent être considérés comme le trait carac- 
téristique du régime nouveau : en premier lieu, 
parce qu'ils sont fort répandus dans les contrées 
libres et prospères ; en second lieu, parce qu'on 
y revient journellement dans celles où le chan- 
gement brusque des méthodes de travail a 
ébranlé l'ancienne société et développé le pau- 
périsme (§§ 38 et 49). Le nom de patronage vo- 
lontaire me paraît s'appliquer avec toute con- 
venance à cette organisation des sociétés. Le 
principe de la hiérarchie y est maintenu ; seule- 
ment l'autorité militaire des seigneurs qui défen- 
daient le sol, ser§i remplacée par l'ascendant 

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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 433 

moral des patrons qui dirigent les ateliers de tra- 
vail. 

Le régime du patronage se reconnaît surtout 
à une permanence de rapports maintenue par 
un ferme sentiment d'intérêts et de devoirs réci- 
•proques. L'ouvrier est convaincu que le bien- 
être dont il jouit est lié à la prospérité du patron ; 
et celui-ci, de son côté, se croit toujours tenu de 
pourvoir, conformément à la tradition locale, aux 
besoins matériels et moraux de ses subordonnés. 
Pour rester en mesure de remplir cette obli- 
gation, le patron se garde, aux époques de pro- 
spérité de l'industrie, d'accroître à tout prix sa 
production, en appelant à lui de nouveaux ou- 
vriers. Lorsque les débouchés se resserrent, il se 
ménage ainsi le moyen de conserver du travail 
aux ouvriers qu'il s'est une fois attachés. Il ne 
sépare jamais les combinaisons ayant pour but 
d'augmenter les bénéfices, de celles qui tendent 
à assurer aux populations des moyens d'exis- 
tence. 

Les chefs d'industrie pénétrés de ces principes 
y subordonnent tous les détails de leur adminis- 
tration. Leur préoccupation principale est d'ex- 
citer les ouvriers à acquérir, au moyen de l'é- 
pargne, la propriété du foyer domestique, et d'y 
retenir en tout temps la mère de famille (§ 26). 
Pour réaliser plus sûrement ces deux conditions 
essentielles, et pour ménager aux ouvriers une 

II 13 

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434 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

vie plus facile, ils s'établissent, autant que pos- 
sible, dans les campagnes. Ils s'efforcent de com- 
pléter les ressources attribuées aux familles sous 
forme de salaires, par celles qui résultent des 
revenus de petites propriétés, des produits de 
subventions variées, et de l'exercice d'une multi.- ' 
tude d'industries domestiques ^ La continuité des 
rapports du patron et de l'ouvrier a, sous ce ré- 
gime, un caractère tellement dominant que plu- 
sieurs savants le nomment aujourd'hui, confor- 
mément à la proposition que j'en ai faite. Régime 
des engagements volontaires permanents *. 

La fécondité de ce régime a été récemment 
signalée par une enquête concluante. Des hommes 
d'une compétence reconnue ont été invités à si- 
gnaler, dans chaque département de l'empire, 
les localités qui se distinguent, soit par la per- 
manence, soit par l'instabilité du bien-être des 
ouvriers. Les faits ainsi constatés , sans concert 
préalable, par quatre-vingt-six observateurs, 
aboutissent à cette conclusion , que les engage- 
ments momentanés, le paupérisme et l'antago- 
nisme social se groupent dans certaines localités , 
aussi invariablement que, dans d'autres, les en- 
gagements permanents, le bien-être et l'harmo- 
nie. 

Les patrons les plus intelligents comprennent 

3 Définition des quatre sources de recette des ouvriers. ( Les Ou- 
vriei^s européens ^ p. '23.) = * Ibidem, p. 16 et 17. 

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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 435 

que le meilleur moyen d'assurer cette perma- 
nence des engagements, est de propager chez 
leurs ouvriers la connaissance de l'ordre moral 
et le respect des lois de la famille. Pour réussir 
dans cettepartie de leur tâche, ils se croient tenus, 
avant tout, de donner le bon exemple à leurs su- 
bordonnés, et ils ont recours , en outre, à diverses 
combinaisons dont l'expérience révèle l'efficacité. 
En ce qui concerne l'établissement de l'ordre 
moral , les patrons , secondés par le ministre du 
culte , par l'instituteur et par divers auxiliaires , 
s'appliquent à inculquer aux âmes le respect de 
la religion ; et j'ai souvent entendu dire aux plus 
éminents que le devoir de guider les populations 
dans la bonne voie avait été pour eux la réfutation 
pratique du scepticisme. Ils cultivent les cœurs et 
les intelligences, à l'aide d'un système complet 
d'enseignement (§ 47) approprié aux aptitudes et 
aux besoins des enfants, des jeunes gens et des 
adultes; enfin, par un judicieux système dé ré- 
création ^ , ils substituent les jouissances dérivant 
des lettres, de la science et de l'art à celles qui 
se fondent sur la satisfaction des appétits phy- 
siques. En faisant tous ces efforts, ils se pré- 
occupent surtout de développer la prévoyance, 
c'est-à-dire la vertu qui conduit le mieux les 
classes inférieures à l'indépendance. 

5 Les Ouvriers européens , p. 42. 

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436 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

En ce qui concerne l'organisation de la famille, 
les patrons dignes de ce nom s'appliquent à ré- 
pandre les meilleures pratiques signalées au 
chapitre m. Ils ont sans cesse en vue de grouper 
les populations en familles fécondes. Sous leur 
bienfaisante influence, ces familles tirent, du 
concours continu de leurs jeunes gens laborieux 
et dociles, le moyen de se perpétuer , tout en éta- 
blissant au dehors leurs membres les plus entre- 
prenants. 

Le principal résultat que les patrons recher- 
chent est de multipUer autant que possible , par 
leurs conseils ou leur intervention , les fonctions 
lucratives que la mère de famille peut exercer au 
foyer domestique. Ayant constaté à cet égard 
l'impuissance des familles instables, ils provo- 
quent la fondation de familles -souches, où la 
mère ne descend jamais à la condition d'ouvrier, 
parce qu'elle trouve, au foyer même, pour ses 
plus précieuses facultés , un emploi sans limites. 
Les personnes qui n'ont point eu occasion de 
voir pratiquer ce principe fondamental d'éco- 
nomie sociale en apercevront la justesse, si 
elles veulent bien fixer leur attention sur les mo- 
nographies de familles, publiées dans les deux 
ouvrages que j'ai souvent cités. Les travaux 
essentiels au ménage, et notamment les soins 
de propreté , la préparation des aliments , la con- 
fection, l'entretien et le blanchissage du Unge et 

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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 437 

deâ vêtements, l'acquisition et radministration 
des petites propriétés ^, l'exploitation des ani- 
maux, des subventions ^ et des petites industries 
domestiques, enfin l'éducation des enfants sous 
les influences morales émanant de la mère , cette 
providence du foyer (§ 26), sont pour chaque 
famille , comme pour la population entière , une 
source de bien-être à laquelle ne suppléeront ja- 
mais les nouveaux systèmes sociaux qui s'éla- 
borent sous nos yeux. Les patrons s'ingénient 
encore à offrir un travail lucratif à tous les autres 
membres de la famille ; mais , en organisant dans 
ce but leurs travaux , ils ne perdent jamais de vue 
le devoir d'instruire et de moraliser les enfants , 
et surtout de défendre contre toute atteinte la 
pureté des jeunes filles \ 

Les chefs d'industrie qui réussissent ainsi à 
placer dans de bonnes conditions physiques et 
morales les populations soumises à leur influence, 
se préoccupent naturellement de les soustraire 

6 Cette salutaire pratique , pour des propriétés intimement liées 
au travail domestique, ne contredit nullement le principe qui 
confère exclusivement an mari le soin des propriétés étrangères 
aux industries de la famille et au travail de ses serviteurs. La 
convenance de ces deux fonctions de la mère de famille est expres- 
sément signalée dans le passage de la Bible où se trouve le par- 
fait tableau des devoirs de la femme : a Elle a apprécié un champ 
a et l'a acheté; elle y a planté une vigne avec le produit du 
« travail de ses mains. » (Proverbes de Salomon , xxxi, 16.) = 
7 Considérations sur les trois catégories de subventions et sur 
leurs produits. (Les Ouvriers européens, p. 26.) ^^^^ ^ Ibidem, 
p, 253. 



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438 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

aux causes de désorganisation qui menacent in- 
cessamment les sociétés humaines. Ils redoutent 
surtout les mariages imprudents , et ils s'appli- 
quent à les empêcher en s' assurant le concours 
de l'opinion publique. 

Une population qui s'est élevée au sentiment 
de l'ordre matériel et moral, se montre parti- 
culièrement ombrageuse , en ce qui concerne la 
fondation de nouvelles maisons. Elle n'admet pas 
qu'un homme imprévoyant, paresseux ou adonné 
au vice, puisse recevoir la dignité du mariage. 
Autant qu'elle en a le pouvoir, elle condamne au 
célibat ceux qui ne créeraient une famille que 
pour la vouer au dénûment. Sous cette inspira- 
tion, les jeunes filles, conseillées par les parents, 
repoussent les prétendants dépourvus du mobi- 
lier et des instruments de travail, sans lesquels 
un nouveau ménage ne saurait se concilier la 
considération publique. Les populations douées 
des mœurs les plus fermes exigent même que 
les futurs époux se préparent au mariage par 
l'acquisition préalable de l'habitation. Les jeunes 
gens qui n'ont point eu la vertu nécessaire pour 
conquérir une dot par le travail, et pour s'im- 
poser les privations de l'épargne, n'ont pas le 
pouvoir de troubler la société en y usurpant la 
haute fonction qu'ils sont indignes de remplir. Ils 
doivent rester célibataires dans la maison pater- 
nelle, se faire admettre dans d'autres familles en 

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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 439 

qualité d'auxiliaires ou de domestiques , chercher 
une situation dans l'armée, la flotte ou l'admi- 
nistration, émigrer aux colonies. Quant à ceux 
qui ne peuvent se plier aux devoirs imposés dans 
ces diverses situations, ils vont s'établir au milieu 
de populations européennes qui, sous ce rapport, 
se montrent moins exigeantes. 

Au nombre des traits caractéristiques du pa- 
tronage, je signale encore, et les combinaisons 
pratiques qui provoquent cette émigration des 
types pervers qu'aucune influence locale n'a pu 
corriger, et celles qui repoussent l'invasion des 
nomades de l'industrie, ces redoutables agents de 
la propagande du mal. Je citerai entre autres une 
classe de coutumes qui constituent en quelque 
sorte la pohce privée des habitations. Dans beau- 
coup de localités, les propriétaires du sol se con- 
certent tacitement pour refuser la cession d'un 
terrain ou d'une maison à tout individu , indigène 
ou étranger, qui n'ofire pas les garanties dési- 
rables. Celui qui viole cette règle d'intérêt public 
est condamné par l'opinion, comme le serait, 
dans des localités moins difficiles sur les condi- 
tions de l'ordre , celui qui céderait son immeuble 
aux exploitants d'un commerce scandaleux. On 
ne se rend guère compte des dangers que pro- 
voque chez nous l'oubli habituel de ce principe. 
La construction des chemins de fer, confiée sur- 
tout à ces nomades, organise de proche en proche, 

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440 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

sur tous les points du territoire, renseignement 
du désordre et du vice. A Paris, depuis que l'ère 
des grands travaux publics a été inaugurée, en 
1841, par la construction de l'enceinte fortifiée, 
on voit affluer, chaque année, des milliers d'in- 
dividus que la police du patronage et l'opinion 
repoussent des provinces de France, d'Italie, 
d'Allemagne et de Belgique. Notre indifférence 
pour l'ordre moral et notre fièvre d'améliorations 
matérielles, en nous cachant les dangers aux- 
quels nous expose cette accumulation de vices, 
font, en quelque sorte, de notre capitale le dé- 
versoir de toutes les corruptions de l'Occident ^. 
Les propriétaires résidant sur leurs domaines 
(§ 34), ayant charge de faire régner l'ordre dans 
les campagnes (§57), ne partagent point, à cet 
égard , l'insouciance de nos administrations ur- 
baines. Ils sentent tous le besoin de surveiller de 
près ces populations imprévoyantes , nomades et 
dégradées. Ils comprennent que la conservation 
de la paix publique se lie intimement au maintien 
de ces vieilles traditions de gouvernement local 
(§66). 

Le patronage volontaire et librement accepté , 
caractérisé, dans son état de perfection, par toutes 
les habitudes que je viens de décrire, se substitue 

9 Ce jugement a été plusieurs fois considéré comme empreint 
d'exagération ; mais il à été confirmé par les catastrophes qui ont 
éclaté du 18 mars au 31 mai 1871 . 



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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 441 

donc directement aux institutions féodales, par- 
tout où la paix publique se maintient avec le bien- 
être des classes inférieures. Il remplace égale- 
ment le régime des engagements momentanés , 
dès que se fait sentir le besoin de remédier au 
paupérisme et à l'antagonisme social développés 
dans rOccident par le nouveau régime manufac- 
turier. Les individus assez prévoyants pour con- 
quérir une situation complètement indépendante 
se multiplient visiblement de nos jours, à Taide 
d'une meilleure culture intellectuelle et morale , 
sous l'influence bienfaisante des familles-souches. 
Jusqu'à ce jour , cependant , ils restent en mino- 
rité , même che^ les peuples que l'opinion publi- 
que place au premier rang. On est donc fondé à 
conclure que les institutions tendant à garantir 
les masses contre les effets de leurs vices et de 
leur imprévoyance , restent encore le caractère 
distinctif des meilleures constitution^ sociales. 

Malgré les inégalités organiques imposées par 
la Providence, les maux qui résultent de l'impré- 
voyance humaine peuvent toujours être restreints, 
et beaucoup de cœurs généreux s'emploient avec 
zèle à cette tâche. Mais en a,ttendant le succès de 
ces efforts , les peuples les plus avancés trouvent 
seulement dans le patronage volontaire la paix 
publique que les peuples de l'Orient demandent 
encore à la féodalité et à la communauté patriar- 
cale. Dans notre ère d'indépendance légale, c'est 

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442 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

le refuge ouvert à tous ceux qui ne peuvent pro- 
spérer, ni par l'initiative individuelle, ni par 
l'affiliation aux communautés (§ 45). 

Il ne faut pas se dissimuler cependant que le 
remède fondé sur l'harmonie des classes extrê- 
mes est d'un emploi difficile, lorsque les anciens 
rapports sociaux ont été rompus , soit par la cor- 
ruption des classes dirigeantes , soit par l'avéne- 
ment brusque du nouveau régime manufacturier. 
Je suis loin de croire que , dans les pays désolés 
par le paupérisme , tous les patrons soient dès à 
présent disposés à établir un tel état de choses, et 
tous* les ouvriers à l'accepter. 

En France, les ateliers sont moins désorganisés 
qu'ils ne le sont en Angleterre par les exagéra- 
tions du principe de l'offre et de la demande. En 
revanche , ils sont singulièrement troublés par 
l'antagonisme qu'ont créé les abus de l'ancien ré- 
gime et les révolutions du régime nouveau. Ce- 
pendant cette partie du problème sera à moitié 
résolue, lorsque nous serons revenus à la con- 
naissance des principes sociaux, par l'élude 
méthodique du patronage européen et de ses 
admirables résultats. Nous comprendrons alors 
que le devoir et l'intérêt nous commandent de 
renoncer à nos stériles dissensions, et de travailler 
sans relâche au rétablissement de l'harmonie, 
Toutes les classes y doivent également concourir : 
les riches, en se dévouant au bien public; lea 

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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 443 

pauvres , en cessant de haïr, et en respectant les 
autorités sociales qui remplissent dignement leurs 
fonctions. La combinaison de ces deux senti- 
ments a déjà amené, au moyen âge, l'abolition en 
quelque sorte spontanée du servage : elle ne sera 
pas moins féconde de notre temps pour éteindre 
le paupérisme. Il suffira que les gens de bien , 
après avoir aperçu le principe de la réforme , se 
dévouent à le propager : d'abord en se réformant 
eux-mêmes ; puis en exerçant autour d'eux une 
sorte d'apostolat, avec le concours des bienfai- 
santes associations (§ 46) qui accomplissent sous 
nos yeux tant d'améliorations matérielles et mo- 
rales. Quant à la pratique de cette même réforme, 
la voie est tracée par une multitude de bons 
exemples. La science ne saurait trop propager 
ces utiles enseignements; mais elle doit soi- 
gneusement distinguer les palliatifs des vrais 
remèdes. 

Les exemples fournis par les bons régimes de 
patronage du Continent seront souvent plus fruc- 
tueux que ceux de l'Angleterre. Dans leur sollici- 
tude pour le bien-être de la classe imprévoyante, 
les Anglais visent surtout à lui donner le comfort 
de la nourriture et de l'habitation. Les peuples 
du Continent se préoccupent, au contraire, de lui 
assurer d'abord l'indépendance à l'aide de l'é- 
pargne et de la propriété. En comparant, chez 
beaucoup de familles , l'effet des deux systèmes , 

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444 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

j'ai toujours constaté que le second est le plus 
judicieux. 

Les philanthropes , qui se dévouent au bien- 
être matériel des classes ouvrières , ne gardent 
pas toujours dans leurs efforts la mesure la plus 
utile à leurs clients; et souvent, dans remploi des 
ressources, ils devraient réserver une plus grande 
part à l'avenir. Après avoir observé dans ses 
moindres détails la vie domestique des popula- 
tions européennes, je reste convaincu que le cercle 
des vrais besoins matériels est moins étendu que 
ne semblerait l'indiquer la pratique des Anglais. 
J'ai vécu, pendant de longs voyages , au milieu de 
races qui joignent à l'énergie physique une haute 
intelligence , et qui cependant ne prennent guère 
pour nourriture que des céréales assaisonnées de 
lait ou d'un autre corps gras. Peut-être , dans la 
première moitié de leur vie, ces races ont- elles 
une force musculaire moindre que les. ouvriers 
anglais gorgés de viandes et de spiritueux ; mais , 
en revanche, elles la conservent plus longtemps. 
Elles possèdent, en outre, des aptitudes morales 
qui sont, au contraire, singulièrement atrophiées 
chez les populations ayant contracté le besoin 
d'une nourriture complexe et succulente. Les pa- 
trons qui augmentent spontanément le salaire de 
leurs ouvriers pour leur procurer un accroisse- 
ment de nourriture , en vue d'obtenir un surcroît 
de travail , font peut-être , comme ils l'assurent , 

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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 445 

une spéculation profitable ; mais il s'en faut de 
beaucoup qu'ils fassent une œuvre de bienfaisance. 
Ce brusque changement d'habitudes, en rendant 
les ouvriers plus sensibles aux événements qui 
tarissent leurs ressources , aggrave les difficultés 
de leur condition. Il les plonge périodiquement 
dans le dénûment et dans l'inquiétude, au lieu de 
leur donner le nécessaire et la sécurité. 

Plus j'étudie le problème social, et plus je m'as- 
sure que le premier degré du bien-être ne con- 
siste pas à étendre les satisfactions physiques , 
mais bien à créer les jouissances morales que 
donne la propriété. Le vrai patron des ouvriers 
n'a donc pas pour mission essentielle d'améliorer 
la nourriture, l'habitation et le vêtement, ou même 
d'augmenter le salaire en argent. Il doit d'abord 
chercher les* combinaisons qui, suffisant stricte- 
ment à maintenir en santé la famille , permettent 
de réaliser la plus grande épargne pour accroître 
d'autant la propriété personnelle. Or ce résultat , 
commun dans le régime de sobriété du Continent, 
est fort rare dans le régime d'alimentation à ou- 
trance des Anglais. 

On éloigne également les populations du vrai 
but à atteindre , en provoquant dans le vêtement 
et l'habitation cette recherche , devenue usuelle 
en Angleterre , qui , au premier aperçu , semble 
témoigner d'un sentiment délicat de respect pour 
la dignité humaine. J'ai d'abord admiré, avec 

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446 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

tous les voyageurs, ces charmants cottages que 
les ouvriers ruraux doivent décorer de tapis et de 
rideaux, et qu'ils reçoivent à loyer de grands pro- 
priétaires, fiers de les montrer comme le principal 
ornement de leurs terres. Après mûre réflexion , 
je préfère cependant la condition des journaliers 
ruraux*^ de France, d'Espagne et d'Allemagne 
qui, à force de sobriété et d'épargne, s'assurent 
avant toute autre satisfaction la propriété d'un 
lambeau de terre et d'une humble cabane. J'ai 
souvent constaté que les ouvriers, élevés à ce pre- 
mier degré par un patronage intelligent, montent 
ensuite plus haut par leur propre initiative, et que 
les enfants émancipés par l'épargne des parents 
parviennent à leur tour à un bien-être plus com- 
plet *^ J'ai toujours reconnu, au contraire, que le 
besoin préalable du comfort ferme à l'ouvrier an- 
glais ^^ et à ses descendants le chemin qui conduit 
à la propriété et à l'indépendance. 

La pratique même de l'Angleterre justifie le 
principe que je viens d'établir touchant l'intime 
connexion qui se présente toujours, chezles classes 
inférieures , entre la simplicité de l'existence et 
l'acheminement vers la propriété. C'est ainsi, par 
exemple , que certains ouvriers formant la clien- 
tèle des Land Societies (§46) m'ont offert parfois 
dans leur régime alimentaire un contraste frappant 

10 Les Ouvriers européens, p. 146, 176, 182, 230, 236, 242, 248, 
260. = ti Ibidem, p. 177, 183, 237. = 12 Ibidem, p. 188 et 189. 

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§ î)0. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 447 

avec la majorité, qui ne songe qu'à jouir présen- 
tement de la plus grande somme de bien-être. 

Les écrivains qui se plaisent à réclamer en 
toutes choses la tutelle de l'État (§ 63) y ont sou- 
vent fait appel pour guérir la plaie du paupérisme. 
Tout ce que j'ai observé, loin de justifier ce genre 
d'intervention, en démontre au contraire le dan- 
ger. L'État a contribué autrefois , par son esprit 
d'envahissement, puis par ses mesures révolu- 
tionnaires, à désorganiser chez nous le patro- 
nage et à créer l'antagonisme. Aujourd'hui il ne 
ferait qu'aggraver le mal en s'immisçant dans les 
rapports privés, en vue d'y rétablir l'harmonie. 
La haine qui s'attache au patronage , comme à la 
religion, prendra fin naturellement par l'observa- 
tion des désordres de notre époque, ou par l'apai- 
sement des passions qui fermentent chez les deux 
classes intéressées. Mais toute influence tendant 
à imposer un meilleur régime produirait le résultat 
inverse. 

Cette réserve est particulièrement opportune 
en présence de populations qui sont portées à 
l'orgueil par d'imprudentes théories, et qui se 
trouvent d'ailleurs trop souvent obligées par l'an- 
tagonisme actuel de chercher seulement en elles- 
mêmes les éléments d'un meilleur avenir. 

On a singulièrement égaré les ouvriers de nos 
agglomérations urbaines et manufacturières , en 
leur répétant sans cesse qu'ils sont placés aujour- 

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448 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

d'hui, devant les classes supérieures de la société, 
dans la situation où se trouvait, sous Fancien ré- 
gime, le tiers état devant la noblesse. Sous l'in- 
fluence de cet enseignement , les ouvriers ont cru 
pendant longtemps qu'une révolution nouvelle 
leur assurerait la prépondérance conférée par la 
Révolution de 1789 à l'ancienne bourgeoisie. Les 
plus intelligents, désabusés à ce sujet par la dure 
expérience de 1848 , se persuadent maintenant 
que l'amélioration de leur sort se «trouvera surtout 
dans une complète liberté d'association, égale- 
ment acquise à toutes les classes, et n'ayant 
d'autres bornes que les nécessités dérivant du 
maintien de la paix publique. 

On ne saurait trop applaudir à cette heureuse 
évolution des esprits. A la vérité , la concession 
des rares libertés*^ qui manquent spécialement 
aux classes ouvrières contribuera peu à l'amélio- 
ration de leur sort; mais elle satisfera de légitimes 
exigences; elle dissipera de regrettables illusions, 
et elle aidera ainsi tous les intéressés , patrons et 
ouvriers , à reconnaître enfin que leur entente 
mutuelle est la vraie condition de la réforme. 

A ce même point de vue, il importe que nos 
lois n'imposent à l'avenir aucun obstacle aux in- 



<3 La révision de Tancienne loi des coalitions offre un exemple 
de ce genre de réformes. Au point de vue des principes, elle peut 
donner certaines satisfactions. En fait, elle n'aura pas d'inconvé- 
nients si on n'en fausse pas l'esprit pour troubler la paix publique. 



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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 449 

novations , non contraires a l'intérêt public , qui 
sont proposées journellement pour créer, en de- 
hors du patronage , les moyens de soustraire les 
classes inférieures aux effets de leurs imperfec- 
tions intellectuelles et morales. Il faut que les ou- 
vriers puissent expérimenter librement toutes les 
théories qui proclament l'égalité des intelligences 
ou des aptitudes , et tous les mécanismes sociaux 
au moyen desquels on prétend rendre libres et 
prospères des populations adonnées au vice et à 
l'imprévoyance. A une époque où les bons prin- 
cipes ont été discrédités par la corruption des 
classes dirigeantes , la dure expérience de l'er- 
reur peut seule ramener les hommes au sentiment 
de la vérité. La liberté des rapports sociaux est, à 
cet égard, aussi féconde que la liberté religieuse. 
En religion comme en économie sociale , on ne 
saurait désormais recourir à la contrainte pour 
empêcher les peuples de s'égarer : l'exemple de 
ceux qui tombent ou qui s'élèvent est le plus sûr 
moyen de les faire rentrer dans la bonne voie. 

La pratique comparée de l'erreur et de la vérité 
nous reportera sûrement, en cette éternelle diffi- 
culté des rapports privés, aux principes consacrés 
par l'expérience du genre humain. L'avenir nous 
est révélé par les résultats du passé et par l'in- 
succès des utopies contemporaines. La guérison 
du paupérisme se trouvera : en partie , dans la 
prévoyance et dans les autres forces morales qui 

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450 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

créent la propriété individuelle et la famille - 
souche : en partie , dans le patronage volontaire 
exercé au profit des classes imprévoyantes. Sous 
sa forme parfaite , ce patronage vise moins à se 
perpétuer en excitant le besoin du bien-être ma- 
tériel au milieu des masses, qu'à se rendre inutile 
en les acheminant par l'épargne à l'indépendance. 
Après avoir constaté que le paupérisme manu- 
facturier est dû, en partie, à l'imprudente création 
d'une multitude d'établissements qui n'ont point 
les ressources nécessaires pour maintenir le travail 
en cas de chômage, j'avais été conduit àme deman- 
deT(Ouv. europ.y p. 292) si l'on devrait, dans l'in- 
térêt public, exiger à ce sujet quelques garanties. 
Sans me prononcer sur cette question , je propo- 
sais de rechercher si on ne devrait pas assimiler 
aux établissements dangereux du décret de 1810, 
les usines dont les fondateurs ne pourraient offrir 
quelques garanties à la population. Depuis cette 
époque, de nouvelles fonctions m'ont donné le 
devoir de prendre une part directe à l'exercice de 
la réglementation de 1810; et cette expérience , 
loin de me conseiller l'extension du système, m'a, 
au contraire, montré la convenance de le res- 
treindre. J'ai mieux compris, depuis lors , pour- 
quoi l'Europe occidentale , tout en souffrant des 
maux qu'entraîne l'instabilité des manufactures , 
semble repousser définitivement, par sa pratique, 
toute réglementation de ce genre. Sous le régime 



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§ 30. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 451 

moderne, Tautorité a de moins en moins pour 
mission de prescrire impérativement le bien ou 
d'interdire le mal. Il est assurément dangereux 
pour la sécurité publique que des spéculateurs 
imprudents arrachent des ouvriers à la vie rurale, 
pour les accumuler dans les villes, et les y laisser 
bientôt dans le dénûment. Mais il est beaucoup 
d'autres faits non moins regrettables , qu'il faut 
pourtant se garder d'interdire, parce que ce re- 
mède serait pire que le mal. Ainsi on doit déplo- 
rer qu'il y ait tant de mauvais mariages ; mais les 
choses iraient elles mieux si l'autorité se chargeait 
d'assortir les époux ? 

De nouvelles observations me portent donc à 
penser que l'autorité doit renoncer, en cette ma- 
tière délicate, à toute intervention réglementaire. 
Toutefois les gouvernants qui , à défaut de l'ac- 
tion individuelle, voudraient donner une pre- 
mière impulsion aux esprits, devraient faire dé- 
crire les meilleurs exemples de patronage qui 
abondent encore en Europe. Ils pourraient aussi 
décerner de préférence aux bons patrons et à 
leurs ouvriers les distinctions honorifiques des- 
tinées à récompenser le travail et la vertu. 

Les expositions universelles offriraient un ter- 
rain tout préparé pour cette innovation; et si 
une fois on essayait de la mettre en pratique , 
on ne manquerait pas de continuer. Les récom- 
penses actuelles, qui encouragent la propagation 

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452 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

des meilleurs procédés techniques, s'inspirent 
d'une préoccupation trop exclusive. On peut con- 
tester, en effet, que la création d'une fabrique 
soit un fait méritoire , si elle fournit une nouvelle 
occasion de développer l'antagonisme social et le 
paupérisme. Au contraire, lors même qu'on lais- 
serait stationnaires les conditions techniques de 
la production, on accomplirait un grand progrès 
en améUorant la condition physique, intellec- 
tuelle et morale des populations, et en assurant 
ainsi à chaque localité et à chaque établissement 
l'harmonie et le bien-être. Le gouvernement fran- 
çais est déjà entré dans cette voie en accordant 
des récompenses aux serviteurs ayant vieilli dans 
la même exploitation rurale. Il serait toutefois 
peu judicieux de se tenir à ce seul détail : car la 
permanence des rapports sociaux n'est pas moins 
désirable en industrie qu'en agriculture ; et, d'un 
autre côté, pour accomplir la réforme, il est 
aussi utile d'encourager l'initiative du maître que 
celle de l'ouvrier. Il semblerait donc opportun 
de compléter en ce sens l'institution des récom- 
penses internationales décernées à l'industrie 
manufacturière ou plus généralement au régime 
du travail. La science sociale, cultivée avec tant 
de dévouement depuis quelques années, en 
théorie comme en pratique, fournirait aisément 
un personnel illustre pour le nouveau jury. Les 
expositions universelles , qui doivent leur succès 

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s 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 453 

à une préoccupation exagérée pour Tordre ma- 
tériel, contribueraient ainsi au rétablissement 
de l'ordre moral. Elles restaureraient, dans les 
agglomérations manufacturières de l'Occident, 
les sages pratiques qui sont décrites ci- dessus, 
qui constituent encore, dans la majeure partie 
de l'Europe, la Coutume des ateliers, qui enfin 
conservent, parmi les patrons et les ouvriers, 
le bien-être et l'harmonie ^\ 

Les classes dirigeantes remplissent aujour- 
d'hui, chez les peuples libres et prospères, un 
rôle aussi important que celui qui leur fut attri- 
bué anciennement dans les meilleurs régimes 
sociaux. La corruption peut, à certaines époques, 
faire perdre à ces classes le sentiment du devoir, 
et détruire leur influence. Des révolutions peu- 
vent consacrer cette déchéance, en dépouillant 
les générations corrompues des avantages confé- 
rés aux ancêtres pour prix de leurs services. Mais 
la déchéance s'étend bientôt au peuple entier, si 
l'on ne s'empresse d'exciter d'autres hommes à 
donner l'exemple de la vertu , et à reprendre la 
haute tutelle de la vie privée. Or les sentiments 
et les intérêts concourent spontanément à ce ré- 
sultat. Chez toutes les populations adonnées au 



14 La commission impériale de l'Exposition universelle de 1867, 
à Paris, a réalisé ce plan de récompenses internationales avec 
le succès le plus complet. Voir l'Organisation du travail y ch. ii et 
document Q. 



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454 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

travail, il existe deux classes d'hommes fort tran- 
chées : la majorité, qui veut employer exclusive- 
ment à son profit son temps et ses ressources ; la 
minorité, qui, pourvue du pain quotidien, recher- 
che surtout la considération et Tautorité que con- 
quiert, à la longue, le dévouement au bien public. 
Pour affermir la paix publique ébranlée par la 
corruption, il suffira d'abandonner la vie privée 
à ses instincts , et de laisser les rapports naturels 
de direction et d'obéissance se rétablir en toute 
liberté. La nation qui, méconnaissant ce grand 
besoin social, soumettrait la population entière 
à l'égalité forcée que l'ancien régime imposait 
seulement aux classes inférieures (§48), tom- 
berait par cela même dans une irrémédiable dé- 
cadence. Elle n'aurait, en effet, d'autre perspec- 
tive que des révolutions sans fin, tempérées par 
la lourde domination de la bureaucratie (§ 63). 

La France a souffert, plus que toute autre na- 
tion moderne, des maux engendrés par la cor- 
ruption des anciennes classes dirigeantes. A la 
vue des recrudescences de luxe et de débauche 
qui se produisent aujourd'hui (§ 26), on peut 
craindre que de nouvelles classes, capables de 
diriger la réforme, ne tardent longtemps à se 
constituer *^ A notre époque d'initiative indivi- 
duelle, il y a donc lieu de faire à tous les Français 

15 Cette crainte n'a été que trop conûrmée par les catastrophes 
de 1870 et de 1871. 

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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 455 

ayant les loisirs de la richesse ^^, l'appel que Mon- 
taigne, à une époque de pouvoir absolu, adres- 
sait en ces termes aux derniers souverains de la 
dynastie des Valois : a La façon de quoy nos loix 
(( essayent à régler les folles et vaines despenses 
« des tables et vestemens semble être contraire 
(( à sa fin... Que les roys commencent à quitter 
« ces despenses, ce sera faict en un mois sans 
« édicl et sans ordonnance : nous irons tous 
(( aprez. » 

S 51 

DANS I.A FAMILLE OU l'ATELIER, L'hARMONIE n'EST JAMAIS TROP 
COMPLÈTE ; DANS LES RAPPORTS DES CLASSES DIRIGEANTES ET ' 
DES NATIONS, ELLE DOIT ÊTRE TOUJOURS FÉCONDÉE PAR LA 
CONCURRENCE. 

En jetant un dernier coup d'œil d'ensemble 
sur les meilleurs rapports privés que nous offre 

16 Toutefois, il est juste de rappeler que nos familles riches 
ne sauraient combattre efficacement la corruption présente sans 
le secours de la Liberté testamentaire. Privées aujourd'hui de 
cette liberté , elles n'ont point l'autorité nécessaire pour impo- 
ser à leurs enfants la pratique du devoir; ou, du moins, elles 
ne trouvent aucune sanction pour cette autorité, quand celle-ci 
est méconnue. Ainsi, par exemple, elles ne peuvent appliquer 
le principe suivant, qui est joint par Montaigne à son appel 
aux rois , et qui n'est pas moins vrai de notre temps qu'aux époques 
brillantes de Platon et de François !«' : « Platon , en ses loix , 
« n'estime peste au monde plus dommageable à sa cité, que de 
« laisser prendre liberté à la ieunesse {sic) de changer en ac- 
« coustrements , en gestes, en danses, en exercices et en chan- 
« sons, d'une forme à une aultre. » (Montaigne, Essais, 1. 1", XLiii.) 

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456 CHAPITHE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

aujourd'hui l'Europe, on reconnaît qu'ils ont 
pour fin un régime d'harmonie sociale. Ce ré- 
gime est fondé lui-même, selon le précepte rap- 
pelé en tête de ce chapitre, sur le sentiment du 
devoir et sur l'amour du prochain. A ce point de 
vue, toutefois, on peut grouper ces rapports en 
deux catégories distinctes. 

Les intérêts des membres de chaque famille 
et de chaque atelier de travail tendent à à'iden- 
tifier, quand l'ordre règne dans, un État; car la 
prospérité de chacun est d'autant plus grande 
que les efforts privés se contrarient moins. Sans 
doute les chefs de ces petits groupes sociaux n'y 
conservent l'activité avec l'harmonie qu'en s' ap- 
pliquant sans cesse à prévenir l'effet de certaines 
défaillances individuelles. Dans la famille, par 
exemple, un père prudent stimule parfois le zèle 
des enfants et des domestiques en les intéres- 
sant, par des éloges et des récompenses, à se 
surpasser mutuellement en science et en vertu. 
Dans l'atelier, un chef expérimenté excite avec 
moins de réserve l'activité de ses collaborateurs 
en leur offrant comme appât l'accroissement du 
salaire, ou un meilleur classement dans la hié- 
rarchie. Mais ces divers genres d'encouragements 
ne compromettent jamais, dans ces deux cas, 
les rapports affectueux ou bienveillants qui doi- 
vent être maintenus entre les membres de chaque 
groupe. Ils ne s'élèvent pas, dans la famille, jus- 

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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 457 

qu'à rémulation proprement dite ; dans Tatelier, 
ils ne vont jamais au delà. 

Pour donner satisfaction à ce besoin d'harmo- 
nie, les gouvernements d'ancien régime ont, en 
général, conféré une autorité absolue aux chefs 
de famille ou d'atelier. Il les ont rendus seuls 
arbitres de ces rapports délicats, que la révolu- 
tion française a brisés , en 1793, dans l'intérêt de 
ses passions. C'est ainsi que la Convention a éta- 
bli le Partage forcé des successions , dans le but 
avoué (§ 20) de porter les enfants à la rébellion 
contre les traditions de leurs pères. Les gou- 
vernements que l'opinion prend volontiers pour 
modèles ne cherchent point leurs moyens d'ac- 
tion dans cette classe de rapports privés. Ils se 
croient encore moins autorisés à les diriger pour 
assurer le bonheur des individus. Ils pensent 
qu'en cette matière leur droit et leur devoir con- 
sistent à seconder les citoyens, quand ce con- 
cours est indispensable à la conservation de la 
paix pubUque. En ce qui concerne la famille, ils 
repoussent fermement le Partage forcé et les lé- 
gitimes qui confèrent aux officiers ministériels 
et aux gens d'affaires un droit formel d'interven- 
tion. Dans le même but, ils restreignent autant 
que possible le régime dotal (§ 21). En ce qui 
concerne l'atelier, les gouvernements modernes 
se montrent encore plus réservés, et ils s'ap^ 
pliquent surtout à concilier l'harmonie sociale 
II 13* 

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458 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

avec la liberté individuelle. C'est ainsi, par exem- 
ple, qu'ils évitent à la fois d'encourager ou d'in- 
terdire les coalitions qui organisent le débat con- 
tradictoire du salaire, quand les patrons et les 
ouvriers ont commis la faute d'oublier la Cou- 
tume (§ 50, note 21). 

Il en est autrement des rapports privés qui, 
sortant du domaine de chaque famille et de chaque 
atelier, mettent en présence ceux qu'on peut nom- 
mer les membres de la classe dirigeante, c'est-à- 
dire les personnes chargées de la direction des 
arts usuels et des professions libérales. Ici les in- 
dividus , lorsqu'ils sont abandonnés à leur libre 
impulsion, sont moins retenus dans la bonne voie 
par les sentiments ^e devoir et d'affection. L'é- 
goîsme ou la passion se donnent plus librement 
carrière, et tendent, suivant deux sens opposés, 
à blesser les intérêts généraux du pays. Tantôt 
l'esprit d'antagonisme se développe au point de 
troubler la paix publique; tantôt, au contraire, 
le besoin d'harmonie est poussé jusqu'au mono- 
pole. Par un funeste concours de circonstances, 
ces deux maux sévissent maintenant en France 
plus que dans tout autre État européen. 

L'antagonisme qui, depuis 1789, divise si 
malheureusement notre société, nous offre dans 
l'ordre politique une perturbation analogue à 
celle qui s'est produite trois siècles plus tôt, 
dans l'ordre religieux, depuis l'avènement du 

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§ 51. ^ L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 459 

protestantisme jusqu'à la promulgation de l'édit 
de Nantes. Il est dû à la même cause, à la cor- 
ruption des autorités qui gouvernèrent notre 
pays pendant la décadence du régime antérieur. 
Il présente les mêmes caractères, les haines et 
les luttes des partis rivaux. Enfin, comme je le- 
prouverai au chapitre suivant (§61), nos maux 
céderont à l'influence des mêmes remèdes. Chez 
nous, ainsi qu'il arriva chez nos ancêtres (§§6 
et 9)\ la guérison sera fort avancée lorsque, 
sous l'impulsion de quelques hommes éminents, 
nous aurons compris que l'esprit de réforme et 
de tolérance doit se substituer aux habitudes de 
violence et à la méthode des révolutions. 

L'esprit de monopole n'a jamais un caractère 
aussi dangereux que l'esprit d'antagonisme. Le 
monopole n'est point, comme l'antagonisme, un 
mal aigu et intermittent : c'est un mal chronique 
qui se maintient depuis longtemps, en France, 
sous de fâcheuses influences que nous n'avons 
pu encore écarter. 

Les classes prépondérantes ont toujours voulu 
se soustraire aux inconvénients de la lutte que 
provoque naturellement l'exercice des profes- 
sions. En poursuivant ce but, elles se sont prin- 
cipalement inspirées de deux tendances. 

La première est celle qui porta, en général, 

1 VOrganisation du travail ^ %% 15 et 16. 

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460 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

les communes de l'ancien régime (§ 65) à sou- 
mettre tous les chefs de famille à une égalité for- 
cée, soit en fournissant aux individualités in- 
férieures le moyen de ne pas tomber, soit en 
empêchant les hommes supérieurs de s'élever à 
la hauteur que comportaient leurs talents. C'est 
ainsi que se formèrent les nombreuses corpora- 
tions d'arts et métiers (§ 46) qui continuent à ré- 
gler le régime du travail dans beaucoup de villes 
de l'Allemagne méridionale, et qui se main- 
tiennent encore chez nous pour certaines pro- 
fessions. 

La seconde tendance, éclose sous les Valois, 
développée par Colbert, et conservée jusqu'à ce 
joui* dans plusieurs cas, s'inspire, au contraire, 
d'un besoin d'inégalité. C'est ainsi qu'on a con- 
féré une valeur factice aux charges vénales, en 
en attribuant l'investiture au souverain et en re- 
haussant, comme dans le cas précédent, le prix 
des services par la limitation du nombre des 
maîtres. 

Dans les deux cas, les maîtres privilégiés ont 
poursuivi le même but, la hausse forcée du prix 
de leur travail. Ils ont employé le même moyen, 
l'organisation d'un monopole. Ces tendances se 
retrouvent, au moins à l'état latent, chez toutes 
les classes vouées au travail. Comme le vice ori- 
ginel , elles se reproduisent sous quelque forme 
nouvelle, dès que la société se relâche de sa vigi- 

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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 461 

lance ou perd de vue le grand intérêt qui conseille 
de les combattre. C'est ainsi que, de nos jours, 
l'esprit du monopole, n'osant plus réclamer la 
limitation du nombre des maîtres dans toutes les 
branches d'activité, s'était procuré une satis- 
faction équivalente en soumettant le commerce 
international au régime protecteur. Cette pro- 
pension est loin d'être détruite par la réforme 
commerciale que nous devons au second Empire. 
Elle sera sans cesse ramenée par l'amour du gain, 
l'un des mobiles permanents de l'humanité. Elle 
prendra un nouvel essor , avec son cortège habi- 
tuel de corruption et d'abus, chaque fois que, 
sous prétexte d'intérêt public, on voudra tem- 
pérer la lutte des ateliers. Jamais, dans cette 
classe de rapports privés, les contraintes de la 
loi ne produiront l'harmonie que conservent, 
dans la majeure partie de l'Europe, les libertés de 
la Coutume (§50, note 21). 

Ces pratiques et ces principes sont justifiés par 
l'exemple des peuples qui prospèrent aujour- 
d'hui, en repoussant tous les monopoles. La libre 
concurrence des travailleurs est l'une de ces lois 
éternelles que l'on peut oublier quelquefois quand 
s'affaiblit le sentiment du vrai et du juste , mais 
que la réforme ramène toujours quand les dé- 
sordres produits par les privilèges ont envahi la 
société. Les peuples anciens que le commerce a 
rendus célèbres ont prospéré à la faveur de ce 

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462 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

principe. Les peuples commerçants que les con- 
temporains se plaisent à prendre pour modèles , 
prospèrent encore dans ces mêmes conditions. 
La concurrence, en résumé, conjure, chez les 
classes commerçantes, Texagération de l'utile 
tendance qui porte les Kommes à l'harmonie. 
Elle féconde cette vertu ; car elle l'empêche de 
dégénérer en paresse ou en routine. 

Il convient à quelques égards d'étendre cette 
conclusion à l'ensemble des classes dirigeantes. 
Le genre d'infirmité sociale que je viens de metire 
en relief, pour les arts usuels , étant inhérent à 
la nature humaine, produit partout les mêmes 
effets, et il exige partout le même remède. Les 
personnes adonnées aux professions libérales 
(§ 40) ne sont pas moins portées à obtenir d'un 
effort donné la plus grande somme d'avantages. 
Elles sont donc invinciblement conduites, quand 
le sentiment du devoir s'affaiblit, à désirer le 
genre de monopole qui s'adapte à la nature spé- 
ciale de leur activité. Cette propension est d'au- 
tant plus redoutable que la classe où elle se ma- 
nifeste, ayant plus d'influence, est mieux en 
mesure de triompher des résistances du corps 
social. Le monopole, organisé au sein des pro- 
fessions les plus influentes, produit tôt ou tard 
des maux incalculables. Il aboutit toujours aux 
guerres civiles, aux révolutions sociales et aux 
changements de dynasties. 

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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 463 

Telle fut, par exemple , au xvi® siècle , la source 
de nos guerres religieuses. Et, en effet, lorsque 
le clergé, plongé dans la corruption, prétendit, 
sans se réformer, conserver sa richesse et sa 
puissance , il voulut au fond se dispenser des ef- 
forts pénibles qu'exigent la culture de la science 
et la pratique de la vertu. Il préféra la lutte vio- 
lente et le schisme à la discussion pacifique des 
réformes qui tendaient à se propager dans le sein 
de l'Église (§ 44). Le même esprit de monopole 
contribua plus tard à la révocation de l'édit de 
Nantes, et il provoqua la corruption qui s'aggrava 
sans relâche jusqu'à la Révolution de 1789. Si 
le clergé catholique se retrouve aujourd'hui chez 
nous à la hauteur de sa mission, c'est que la ré- 
forme religieuse du Consulat l'a exposé à la con- 
currence des dissidents et des sceptiques. L'es- 
prit de monopole n'a pas été moins fréquent, et 
il a été parfois aussi funeste chez les savants ou 
les hommes de lettres, parmi les corps ensei- 
gnants ou chez les hommes d'État. Trop souvent 
il s'est révélé par des privilèges injustes, par des 
règlements coercitifs et par des persécutions 
cruelles. 

Quelle que soit l'extension donnée aux mono- 
poles, les privilégiés qui se flattent d'en tirer pro- 
fit ne forment jamais qu'une faible minorité. Les 
masses ne supportent donc qu'avec répugnance 
un régime qui leur fait subir, sans compensation, 

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464 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

d'intolérables abus; et lorsque pendant long- 
temps elles ne trouvent aucun moyen d'y échap- 
per, il s'amasse dans les cœurs, contre les classes 
dirigeantes, des rancunes qui trouvent tôt ou 
tard l'occasion de se satisfaire. Si la révolution 
française a montré tant de violence, c'est que la 
noblesse , le clergé et les corporations de l'ancien 
régime n'avaient pas su se réformer; c'est que 
les institutions placées sous leur garde s'étaient 
écartées de la tradition ; c'est enfin que, pendant 
un siècle , la nation avait dû subir le poids de pri- 
vilèges qui n'étaient plus justifiés, ni par le talent, 
ni par la vertu des privilégiés. 

Il en est de plusieurs nations contiguês comme 
des classes dirigeantes d'une même nation : elles 
s'égarent et s'exposent à de redoutables épreuves, 
lorsque les influences fondées sur les rapports 
privés s'y emploient à exagérer la concurrence 
ou l'harmonie. 

.le n'ai pas besoin d'insister sur les maux 
qu'engendre la guerre, cette manifestation ex- 
trême de l'antagonisme international. C'est peut- 
être le sujet que traitent avec le plus de prédi- 
lection les écrivains de notre époque; et tous 
les développements que je pourrais donner ne 
feraient que reproduire ce qui est connu de la 
plupart des lecteurs. Ainsi que le démontrent 
beaucoup d'événements contemporains, les per- 

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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 465 

fectionnements dont les modernes se glorifient 
ont peu adouci les ravages du fléau. Sans doute, 
la guerre est conduite maintenant avec plus de 
respect pour la propriété et pour les personnes ^ ; 
et, sous ce rapport, elle est moins désastreuse 
pour les contrées où elle sévit. Mais, d'un autre 
côté , le choc des batailles est plus meurtrier que 
jamais; et la paix armée, qui est devenue Tétat 
habituel de l'Europe, impose aujourd'hui des 
charges plus lourdes que celles qui résultaient 
autrefois des guerres les plus acharnées. Le mal 
est arrivé à ce point que le capital absorbé im- 
productivement par l'entretien des forces de terre 
et de mer, dépasse celui qui est consacré aux 
améliorations matérielles et morales. 

Le danger de la guerre provient surtout au- 
jourd'hui de la doctrine qui, proclamant l'abo- 
lition des droits fondés sur la tradition j croit avoir 
découvert un nouveau moyen d'harmonie, et 
prétend régler les limites des États d'après la si- 
militude des langages. A cet égard, l'Europe 
presque entière semble céder à un entraînement 
dont on ne saurait étudier avec trop de soin l'ori- 
gine et les conséquences. Le règne de la force, 
propagé par les longues guerres de la révolution 
française, est la principale cause de cet entraîne - 

2 Plusieurs traits de la guerre qui a pris fin en février 1871 
montrent que ce perfectionnement est moins prononcé que je ne 
le suppose dans ce passage écrit en 1864. 

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466 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PÏJIVÉS 

ment. Le régime de contrainte consolidé, nonob- 
stant la répugnance des populations, par les trai- 
tés de 1845, a singulièrement désorganisé les 
relations internationales que les classes diri- 
geantes du XVII® et du xviii® siècle avaient fon- 
dées, à la faveur de l'unité de langue (§9), sur 
d'admirables rapports privés. Dans cette nou- 
velle direction de l'esprit public, le classement 
relatif des nations s'est moins établi sur la valeur 
intellectuelle et morale des citoyens que sur l'é- 
tendue des territoires et le nombre des soldats. Il 
est donc naturel qu'on se préoccupe partout de 
réunir en un seul corps des nations qui auraient 
tout intérêt à conserver l'autonomie créée par les 
mœurs et par la tradition. 

En cherchant ainsi à se grouper d'après une 
commune loi, les Européens cèdent d'ailleurs à 
des propensions différentes. Les Allemands veu- 
lent, en général, accroître leur force devant les 
nations rivales, l^es Italiens et les Scandinaves 
désirent être mieux en mesure de se défendre 
contre un peuple étranger. Chez les Slaves , une 
grande nation déjà prépondérante prétend absor- 
ber les populations contiguës ou exercer sur elles 
un haut patronage. Chez les Grecs, enfin, une 
petite nation s'efforce de grandir en attirant à elle 
des peuples de même race , depuis longtemps 
réunis , dans un vaste empire , à des peuples fort 
divers. 

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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE *67 

Plusieurs de ces tendances offriront peut-être , 
on se réalisant, certains avantages; mais ce succès 
sera contre -balancé par Tinconvénient de dé- 
truire , avec l'indépendance des petites nations , 
des forces morales dont les sociétés européennes 
ne sauraient être impunément privées. Il est donc 
à désirer que Topinion publique , éclairée sur les 
véritables intérêts de FEurope, réagisse prompte- 
ment contre un engouement irréfléchi. 

Les peuples resserrés dans d'étroites limites 
apportent, en effet, à leurs voisins un contingent de 
forces qu'on ne saurait demander aussi sûrement 
aux nations prépondérantes. Les individualités 
éminentes y trouvent rarement l'occasion de 
s'élever aux plus hauts degrés de la richesse. Elles 
sont moins accessibles à l'orgueil, et, en consé- 
quence , elles sont plus capables de résister à la 
corruption ou de se réformer par l'exemple. Les 
familles dirigeantes y sont moins portées que 
celles des grandes nations à l'absentéisme et à 
l'oisiveté , par l'attrait des capitales : elles sont 
contrôlées de plus près par l'opinion publique ; 
elles gèrent mieux leurs maisons, leurs domaines 
ou leurs ateliers ; elles exercent plus utilement le 
patronage en faveur des classes imprévoyantes ; 
enfin, mêlées plus intimement au corps même de 
la nation , elles y introduisent mieux , par leur 
exemple , les bonnes pratiques du travail et de la 
vertu. Les nations s'affaiblissent quand elles pré- 

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468 CHAPITKE M — LES RAPPORTS PRIVES 

tendent s'agrandir sans mesure; car elles perdent 
alors , en force morale , plus qu'elles ne gagnent 
en force matérielle. Ainsi les capitales cessent 
d'exercer l'influence bienfaisante qui leur est pro- 
pre, quand elles agissent sur un cercle trop étendu. 
Au contraire, les capitales des petites nations con- 
tinuent à stimuler l'ensemble des intelligences , 
et à propager dans les masses la culture des 
sciences, des lettres et des arts. 

Ce rôle civilisateur des petites nations s'est ré- 
vélé d'une manière brillante en Italie , à l'époque 
de la Renaissance. Il a été manifesté durant ce 
siècle dans les États allemands. On retrouve la 
trace d'une influence analogue chez les peuples 
parlant notre langue. Les érudits qui suivent de 
près le mouvement scientifique et littéraire dé- 
clarent, en effet, que BruxeUes, Genève et Lau- 
sanne ^ y prennent une part plus importante que 
les villes de même rang comprises dans l'empire 
français. L'opinion publique est depuis longtemps 
fixée sur les éléments de grandeur fournis aux 

3 M. Saint -René Taillandier, dans un article remarquable sur 
les travaux d'Alexandre Vinet , établit que cet éminent professeur 
de Lausanne a, le premier^ introduit dans notre littérature mo- 
derne les principes de liberté religieuse qui depuis longtemps 
étaient gravés, aux États-Unis et au Canada, dans tous les cœurs. 
A ce point de vue , une petite ville de la Suisse française aurait 
aidé, dans cette région, à la conservation des croyances. Elle 
aurait ainsi provoqué le mouvement d'idées qui amènera, tôt ou 
tard, la réforme sociale de la France (§15). Voir la Revue des 
Deux Mondes j 15 janvier 1864, p. 37i. 

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§ 51. — L^HARMONIE SOCIALE ET LA.CONCURRENCE 469 

sociétés européennes par quelques États prépon- 
dérants ; mais elle devrait être plus soucieuse de 
conserver les sources de vertu qui jaillissent des 
petits États. On est fondé à dire que l'Europe 
trouve dans ces derniers, contre la décadence 
naissant de la corruption, des garanties analogues 
à celles que chaque peuple trouve dans la petite 
propriété et dans la petite industrie (§ 33). 

Les petites nations ne sont nullement portées 
par une tendance naturelle à se grouper en grandes 
unités; elles ne renoncent à leur individualité que. 
pour échapper à des maux plus redoutables , et 
surtout pour se soustraire aux agressions injustes 
de trop puissants voisins*. Les classes dirigeantes 
conjureraient donc une cause imminente de dq- 
sorganisation , et elles conserveraient à l'Europe 
une de ses forces les plus précieuses , si elles pro- 
pageaient, parleurs préceptes etpar leur pratique, 
les égards envers les égaux, le respect des faibles, 
Tamour de la paix et la haine des conquêtes. En 
créant dans cette direction, à l'aide de la presse, 
de la parole et de l'association , une opinion irré- 
sistible , elles pourraient conjurer la guerre entre 
les grandes nations , et mettre les petites nations 
à l'abri d'injustes convoitises. Elles développe- 



4 Cette vérité a été démontrée une fois de plus par les change- 
ments qui se sont accomplis, dès le début de la guerre de 1870, 
dans la constitution politique des petits États allemands du Midi. 
(Note de 1871.) 

II 14 



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470 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

raient ainsi, dans les rapports internationaux, les 
habitudes d'équité qui prévalent de plus en plus 
dans les rapports privés ^. 

Sans doute, les classes dirigeantes, agissant 
ainsi à titre privé , n'ont point qualité pour fixer 
définitivement les rapports internationaux ; car 
cette tâche est partout une des fonctions essen- 
tielles aux pouvoirs publics (§67). Cependant 
c'est leur influence qui doit surtout remédier aux 
maux que déchaîne maintenant sur l'Europe le 
prétendu principe des nationalités. Leur mission 
est de créer dans le monde civilisé un état d'équi- 



& Depuis que ces lignes ont été écrites , la Prusse a eotttquis par 
la violence le Hanovre et plusieurs petits États que j- ai cités (§ 30) 
comme des réserves de vertu et des modèles d'organisation sociale. 
Lorsque l'on songe aux calamités que peut déchaîner sur l'Europe 
l'ambition des deux grands peuples qui occupent le nord de l'ancien 
et du nouveau Continent (§ 12), on éprouve un sentiment de 
consternation en voyant détruire , avec l'autonomie des petits États 
du nord-est de l'Allemagne, une précieuse force des peuples civi- 
lisés. Ce désordre est la conséquence des erreurs que la France, 
après d'autres grandes nations , a propagées sous les régimes de 
Louis XIV, de la Révolution et du premier Empire. Il s'explique en 
partie par le légitime ascendant que s'est acquis la Prusse , depuis 
ses malheurs d'Iéna , en accomplissant de mémorables réformes. 
Mais les petits États allemands auraient été plus disposés à main- 
tenir leur autonomie , si l'état de l'opinion en France ne leur avait 
souvent fait concevoir des craintes sur la conservation de leur na- 
tionalité. Us s'arrêteraient, autant qu'il dépend d'eux, sur une 
pente funeste , si la France condamnait hautement , par ses prin- 
cipes et par sa pratique , les annexions et les conquêtes; si , repre- 
nant le généreux esprit de Henri IV et des honnêtes gens de 1789, 
elle donnait satisfaction au besoin de prépondérance morale qui 
l'anime en faisant respecter le droit des faibles et l'indépendance 
des petites nations. (Note publiée inutilement en 1867.) 



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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 471 

libre conforme aux vœux des populations. Leur 
moyen d'action consiste à assurer le concours de 
l'opinion publique iaux gouvernements qui, se- 
couant les passions d'un autre âge, subordonnent, 
dans les rapports internationaux , la force à la 
justice. 

Les classes dirigeantes conjureraient, par cette 
intelligente conduite , les deux exagérations qu'il 
faut redouter dans tous les rapports sociaux. En 
évitant à la fois l'antagonisme et la routine , elles 
créeraient entre les communes , les provinces et 
les nations une concurrence non moins utile que 
celle qui s'exerce entre les familles et les ateliers 
de travail. Elles leur assureraient toutes les liber- 
tés d'action, sauf celle de la violence. Ces luttes 
pacifiques, provoquées par un honorable désir de 
prééminence, sont certainement celles qui portent 
le plus les nations aux perfectionnements. Elles 
ont donné aux petits États de la Grèce ancienne 
un éclat incomparable ; et elles ont grandi les Ro- 
mains , tant que ceux-ci ont conservé des rivaux. 
La concurrence internationale a déjà élevé l'Eu- 
rope moderne à une grande hauteur; elle devien- 
drait encore plus féconde si elle était exclusive- 
ment pratiquée au sein de la paix. 

Dans cette ère nouvelle , la prépondérance ne 
serait pas acquise seulement aux nations les plus 
puissantes : elle serait dévolue de préférence par 
l'opinion à celles qui , renonçant à abuser de leur 

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472 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS 

force et mettant leur gloire à assister les faibles , 
feraient appel à la conscience et à la raison de 
tous pour satisfaire les légitimes aspirations des 
peuples. 

Les rapports privés des Européens établis 
dans les deux mondes sont de moins en moins 
soumis au contrôle des gouvernements. Ceux-ci , 
comme je l'expliquerai au chapitre suivant (§ 67), 
laissant aux particuliers le soin de régler leurs 
intérêts mutuels, se bornent de plus en plus à 
assurer le maintien de la paix publique. Il en est 
autrement , quand les Européens se trouvent ^n 
contact avec les peuples inférieurs ® qui n'ont , 
pour moyens d'existence, que l'exploitation de 
pâturages naturels , la récolte de produits spon- 
tanés , la chasse et la pêche , complétées parfois 
par quelques pratiques d'une agriculture rudi- 
mentaire. Poussant l'imprévoyance et l'oisiveté 
jusqu'à leurs extrêmes limites , plusieurs de ces 
peuples subordonnent leur existence aux libé- 
ralités de la nature , et ils sont incapables d'un 
effort réguUer tendant à accroître leur bien-être 
par une production directe ou par l'échange des 
produits du travail. 

6 Cette expression est employée ici avec le même sens que je 
lui attribue dans le cours de cet ouvrage pour désigner les classes 
placées, chez les Européens, aux derniers rangs de la hiérarchie 
sociale. Elle constate une infériorité actuelle (§ 48); elle ne pro- 
clame nullement une infériorité permanente , que la science si- 
gnalerait comme fondée sur la nature des hommes et des choses. 

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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 473 

Les Européens, voulant commercer à tout prix 
avec ces peuples, sans pouvoir faire appel à aucun 
besoin régulier, ont usé habituellement du même 
procédé. Ils ont excité quelques passions vio- 
lentes pour les spiritueux, les narcotiques ou les 
objets de parure. Ils ont réclamé , en échange 
de ces objets, des esclaves et des prostituées , et 
provoqué ainsi , parmi ces races infortunées, une 
dégradation physique et morale aboutissant fatale- 
ment à une rapide destruction. Les officiers de 
marine, les missionnaires et les voyageurs qui 
ont observé les populations de TOcéanie et de 
l'Afrique méridionale, s'accordent à signaler, 
chez les commerçants qui fréquentent ces régions, 
une cupidité implacable et une cruauté réfléchie 
qui sembleraient ne pouvoir émaner des sociétés 
chrétiennes. La liberté , si féconde dans les rap- 
ports mutuels des Européens , devient donc un 
scandale dans leurs rapports avec ces races, 
comme le serait, dans nos sociétés civilisées, le 
libre commerce avec les enfants \ 

Les gouvernements qui ont le sentiment de leur 
devoir commencent à comprendre que ces dé- 
sordres engagent leur responsabilité. Déjà l'An- 

7 Ce genre de désordre n*est même pas complètement réprimé 
par nos magistrats. On peut observer, par exemple , aux abords 
des lycées de Paris, les manœuvres de commerçants fort dange- 
reux qui , par la vente de narcotiques, de spiritueux et de mauvais 
livres , ou par l'offre de prêts d'argent , excitent les vices et l'im- 
prévoyance des élèves. 

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474 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

gleterre et la Fraace se concertent pour réprimer, 
au »ioyen d'une surveillance sévère, le com- 
merce des esclaves. Toutes les classes dirigeantes 
de l'Europe devraient se dévouer à la défense des 
peuples inférieurs, en organisant elles-mêmes 
une propagande morale , et en réclamant de leurs 
gouvernements une répression ^ plus complète. 
Elles n'ont pas seulement à remplir un devoir 
d'humanité envers ces peuples : elles sont , en 
outre, intéressées à conjurer la corruption qu'ac- 
climatent chez elles-mêmes de telles entreprises. 
Les Européens ont d'ailleurs un intérêt plus 
direct à respecter les races inférieures , et même 
à développer, par de bons exemples , leurs apti- 
tudes physiques et morales. Privés de leur con- 
cours , ils ne sauraient défricher le sol des trois 
grandes régions équatoriales ^. Ils ne pourraient 

8 Cette catégorie de rapports privés est l'une de celles qui m'ont 
fait comprendre ime vérité essentielle, déjà signalée (§48), sa- 
voir : que la liberté n'est pas un de ces principes fondamentaux 
qui, comme la religion, la propriété et la famille, élèvent, par une 
force qui leur est propre , les peuples à la vertu. Chez les Euro- 
péens de natre temps , la liberté est un moyen habituel de pro- 
grès ; mais il y faut renoncer dans les cas où elle trouble l'ordre 
moral , vrai critérium du bien. = » Tel est le cas notamment 
pour le bassin de l'Amazone, qui n'est guère maintenant qu'un 
fertile désert, et qui ne peut être défriché que sous la haute 
direction des Européens. Ceui:-ci, dans leurs essais isolés de co- 
lonisation, ont toujours été repoussés par des fléaux naturels 
dont ils auraient certainement triomphé en s'associant honmè- 
tement les Indiens. A la vérité , les émigrants , amenés de l'Eu- 
rope dans la zone tropicale , y perdent la fécondité de leur race ; 
mais ils trouvent des moyens illimités de succès dans l'ascen- 



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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURBENCE 475 

donc, sans s'aider de ralliance de ces peuples, 
conserver ou restaurer le régime de familles- 
souches, de fécondité et d'émigration (§ 39), 
c'est-à-dire l'un des élément^ essentiels à une 
civilisation perfectionnée. Les Européens peuvent 
trouver encore des avantages d'un ordre plus 
élevé chez ceux de ces peuples qui ont atteint, 
sans l'appui du travail agricole, un certain degré 
de perfection morale. L'observation de aes races 
à existence simple révèle , en effet , des principes 
fondamentaux qui sont en quelque sorte mas- 
qués, dans l'occident de l'Europe , par une mul- 
titude de phénomènes secondaires ; et ma propre 
expérience m'a appris que cette étude métho- 
dique est un des meilleurs éléments de la science 
sociale. 

Ces considérations sont surtout applicables aux 
pasteurs nomades qui se perpétuent, depuis l'ori- 
gine des sociétés humaines, sur les plateaux de 
la haute Asie. Cette organisation sociale constitue 
une des formes les plus curieuses de l'humanité. 
Elle se manifeste par trois traits principaux : par 
la famille patriarcale ; par la possession de steppes 
fertiles donnant chaque printemps , pour la nour- 

dant qu'ils exercent 3ur les mdigèi)^s. Plusieurs économistes s'in- 
quiètent dfi sayjDir copament ^'éXMk^ Téquilibre ^ la popiïlai^on 
après des milliers d'années de progr^ès physiques et mprai^ : ijbs 
peuvent prendre confiance en l'avenir en constatant que la région 
chaude offre un débouché indéfini aux rejetons des familUs- 
souches de la région tempérée. 

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47ft CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

riture des troupeaux, une abondante récolte 
d'herbes; enfin par les migrations et les travaux 
que commande l'épuisement périodique des 
herbes et des eaux. L'ordre moral et intellec- 
tuel se produit spontanément au milieu des 
loisirs réguliers de la vie pastorale; tandis que, 
dans la vie agricole, il se développe seulement 
quand la richesse s'accumule sans donner prise 
à la corruption. J'attribue à ces conditions pre- 
mières les deux principales forces des peuples 
pasteurs : leurs fermes croyances religieuses, et 
leur hiérarchie de familles ou de tribus , assise 
à la fois sur la tradition et le mérite. 

Les populations, dans ce Pays des herbes *^, con- 
stituent pour l'humanité une permanente réserve 
des travaux simultanés du corps et de l'esprit. 
Elles se distinguent entre toutes par leur fruga- 
lité et leur énergie physique, par la simphcité 
de leurs idées et par la justesse de leurs prin- 
cipes. Elles ont réformé par la conquête les 
nations agricoles de l'ancien monde , chaque fois 
que les classes dirigeantes y ont été envahies par 
l'antagonisme social, la corrup'tion des mœurs, 
la décadence physique et la confusion des idées. 

10 La science sociale , dès qu'elle sera constituée , cherchera tout 
d abord ses principes élémentaires dans la connaissance de ces in- 
téressantes populations. Pour désigner Timmense territoire qu*elles 
habitent , eue adoptera sans doute une dénomination que les Chi- 
nois appliquent, depuis un temps immémorial , à la partie de cette 
contrée qui confme à leurs frontières. 

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§ 51. — L'HABMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 477 

Les nomades des steppes asiatiques ont, dans 
tous les temps , rempli cet office pour l'empire 
chinois , et ils en assurent encore la durée. Ils 
sont prêts à reprendre ce rôle devant les râpes 
européennes, si, ce qu'à Dieu ne plaise , celles- 
ci, dominées par un conquérant et ne trouvant 
plus dans leur concurrence mutuelle un moyen 
permanent de réforme , devaient retomber dans 
la corruption de Babylone, de Thèbes, de Rome 
ou de Constantinople. 

La nature de mon sujet ne comporte pas de 
plus amples développements sur les rapports qui 
devraient être établis entre les Européens et les 
peuples inférieurs. J'en ai assez « dit pour faire 
comprendre que le perfectionnement et l'exten- 
sion de ces rapports seraient un grand bienfait 
pour l'humanité. Nos classes dirigeantes , en par- 
ticulier, se créeraient des collaborateurs pour la 
colonisation des plus fertiles contrées du globe. 
Elles trouveraient, chez les pasteurs nomades, 
un enseignement fécond; elles s'assureraient de 
salutaires préservatifs contre l'esprit de vertige 
et d'erreur que suscite périodiquement l'abus du 
loisir et de la richesse. 

En résumé, les rapports privés des familles 
et des nations, considérés dans leur ensemble, 
confirment et complètent les principes que j'ai 
déduits, aux précédents chapitres, de l'étude 

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478 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

Spéciale de la religion, de la propriété, de la fa- 
mille , des professions usuelles ou libérales , des 
communautés et des corporations. 

Les peuples modernes ne voient point dans 
l'égalité un principe fondamental ; ils se préoccu- 
pent même moins que ne Font fait la plupart des 
peuples anciens de créer Tégalité des conditions. 
A la vérité, ils restreignent ou détruisent les iné- 
galités factices fondées sur les privilèges et les 
monopoles ; mais ils laissent un libre développe- 
ment à celles qui, résultant de la diversité des 
hommes, sont, à vrai dire, d'institution divine. 

En supprimant ainsi les privilèges, les mo- 
dernes donnent un grand développement à la 
liberté. Ils se gardent cependant de l'ériger en 
principe absolu , et ils maintiennent fermement, 
dans certains rapports privés, les régimes d'au- 
torité et de contrainte. 

Chez les modernes, les imperfections intellec- 
tuelles ou morales, et parmi celles-ci l'impré- 
voyance, restent, cotnme elles l'ont été chez les 
anciens, une cause formelle d'infériorité et de 
dépendance. Sous tous les régimes, en eflfej;, les 
familles incapables de se soutenir elles-mêmes 
ont dû ou doivent encore demander assistance 
aux autres. Cependant les rapports sociaux que 
cette nécessité fait naître tendent de plus en plus 
à se modifier. Chez les anciens, la subordination 
d'une famille à une autre était établie par l'auto- 

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s 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 479 

rite ; tandis qtie, chez les lûôderfies , elle résulte 
des liens volontaires de protection et d'obéis- 
sance. 

L'interruption brusque de ces rapports, sous 
diverses influences accidentelles, a créé de nos 
jours dans l'Occident le paupérisme : le remède 
à ce fléau ne se trouve guère, au milieu des ten- 
tatives qui se font de toutes parts, que dans la 
réorganisation du patronage. 

Les patrons volontaires du nouveau régime 
s'appuient sur le travail plus que sur la force. 
Sous ce rapport, ils ont plus de droits que les 
anciens seigneurs féodaux à la considération pu- 
blique. Exposés à la concurrence de toutes les 
familles, ils doivent se garder de la corruption 
qui amènerait leur perte. Ils évitent cet écueil 
quand ils demandent au talent et à la vertu le 
moyen de conserver ou d'accroître l'influence 
des aïeux. Ils sont alors éminemment propres à 
guider les classes vicieuses ou imprévoyantes , à 
créer d'utiles relations entre les nations civili- 
sées , et à protéger, dans leurs entreprises com- 
merciales, les races sauvages. 

Les patrons qui dirigent, selon les principes 
que je viens d'exposer, les rapports privés des 
familles, des associations et des peuples, peuvent, 
aussi justement que les patrons des anciens ré- 
gimes sociaux, être groupés sous le nom de 
classes dirigeantes. Quant aux chefs de famille 

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480 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES 

que l'opinion publique distingue particulièrement 
au sein de ces classes , ils constituent partout les 
vraies Autorités sociales. Tel est le sens attribué, 
dans cet ouvrage, à des expressions que j'ai défi- 
nies en partie dans la préface et dans les précé- 
dents paragraphes. Je les emploie d'ailleurs fré- 
quemment, parce qu'elles désignent un élément 
essentiel à toute constitution sociale. 

Je montrerai dans le chapitre suivant que les 
classes dirigeantes , qui s'élèvent à cette hauteur, 
manifestent également leur supériorité dans la vie 
publique. Je prouverai aussi que, toîit en gardant 
leurs situations privées, elles sont fort aptes à 
exercer certaines fonctions du gouvernement. 



FIN DU TOME DEUXIÈME 



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